Blocus au Yémen : les preuves de la complicité de la France

Disclose et ses partenaires du projet French arms démontrent, preuves vidéos à l'appui, l’implication de navires vendus et entretenus par la France dans le blocus naval qui affame le Yémen depuis 2015.

Le 3 septembre dernier, un groupe d’experts de l’ONU a publié un rapport cinglant. Chargés d’enquêter depuis 2017 sur les crimes de guerre perpétrés au Yémen, les auteurs ont affirmé leur « crainte que la famine ait été utilisée comme méthode de guerre » dans le conflit qui ravage ce pays du golfe depuis cinq ans. Six mois plus tôt, Disclose publiait une enquête documentant cette « stratégie de la famine » menée par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis dans leur guerre contre les Houthis, un groupe rebelle au régime.

Sur la base d’une note classée confidentiel défense, Disclose révélait l’usage massif des bombardements aériens contre des infrastructures alimentaires ou portuaires, ainsi que la participation de navires d'origine française dans le blocus maritime mis en place par la coalition, en avril 2015. A l'époque, l’Arabie saoudite a profité d'un embargo de l'ONU sur les armes à destination des Houthis pour contrôler de façon systématique et souvent arbitraire les cargos approvisionnant les zones rebelles. Conséquence : l’acheminement de la nourriture, du carburant et des médicaments d’importation indispensables à plus de 20 millions de Yéménites est lourdement ralenti, voire interrompu. 80% de la population nécessite une aide humanitaire d'urgence.

Rédigée en octobre 2018 par la direction du renseignement militaire, la note classée "confidentiel défense" obtenue par Disclose mentionnait la participation de deux navires de fabrication française dans le « blocus naval » : la frégate saoudienne de classe Makkah et la corvette lance-missiles émiratie de classe Baynunah.

L’enquête French arms révèle, preuves vidéos à l’appui, qu’au moins deux autres navires de guerre « Made in France » se sont trouvés impliqués dans ce blocus meurtrier.

En recherchant des indices sur la présence des bateaux français, Disclose et ses partenaires ont découvert et analysé deux vidéos publiées sur YouTube le 18 octobre 2015 par une agence de presse des Emirats arabes unis et la chaîne Sky News Arabia. Leur sujet : l’interception par la coalition d’un navire de commerce battant pavillon indien.

Blocus maritime au Yemen : les preuves de la complicité de la France

Sur ces images, on distingue un bateau, le Safina al Masum, abordé par un commando militaire en canot pneumatique. Les militaires, qui portent l’uniforme des forces spéciales émiraties, montent à bord, braquent l’équipage avant de le regrouper sur le pont et d’inspecter l’embarcation. Non loin, une corvette militaire patiente. Son nom : Al-Dhafra. Ce navire de 70 mètres de long, équipée de canons lance-missiles, a été fabriquée par Abu Dahbi ship building, avec le concours actif du concepteur des corvettes émiraties de type Baynunah, l’entreprise CMN, basée à Cherbourg. On peut également voir dans cette vidéo que la corvette Al-Dhafra est dotée d'un hélicoptère français AS565M Panther. Onze engins de ce type ont été exportés par la France aux Emirats arabes unis entre 1999 and 2004, selon la base de donnée du Stockholm International Peace Research Institute.

En analysant les deux vidéos et en les recoupant avec des images satellites, nous avons géolocalisé la corvette Al-Dhafra dans le détroit de Bab-el-Mandeb, entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée. Soit au cœur du blocus maritime organisé par la coalition. 

Une troisième vidéo éclaire le mode opératoire qui peut être utilisé par la coalition pour empêcher les biens de première nécessité de parvenir jusqu’à la population. Et dévoile la présence d’un quatrième navire français dans la zone du blocus.

Publiée en octobre 2017 par la chaîne saoudienne Saudi24, cette vidéo, probablement tournée à des fins de propagande, montre une opération commando contre un bateau remorqueur exploité par la société Mubarak Marine, le Mubarak Challenger. Alors que la caméra filme les membres d’équipage à genoux sur le pont, un navire de combat se détache clairement au second plan.

Une observation attentive de ces images permet d’identifier la frégate Al-Damman, conçue à l’arsenal de Lorient par Naval group. Les reliefs montagneux visibles sur une séquence de la vidéo nous indiquent que l’inspection du Mubarak Challenger a eu lieu à proximité du port d’Al-Hodeida, la principale porte d’entrée de l’aide humanitaire indispensable à la survie de millions de yéménites.

Interrogée sur BFMTV en octobre 2018, la ministre des Armées Florence Parly affirmait : "Il est plus que temps que cette guerre cesse et il est important aussi, c'est même la priorité de la France (...) que l'aide humanitaire puisse passer". 

Un an plus tard, le groupe d’experts onusiens sur le Yémen tire la sonnette d’alarme. Pour la première fois, il interroge la "légalité des transferts d’armes" de la France, des Etats-Unis et du Royaume-Unis vers les pays de la coalition et "demande instamment" aux fournisseurs de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis d'interrompre leurs ventes d’armes. Selon Kamel Jendoubi, le président du groupe d’experts de l’ONU, "les violations contre les civils yéménites se poursuivent sans relâche [depuis cinq ans], avec un mépris total pour le sort de la population et l'absence d'action internationale pour responsabiliser les parties au conflit".

Le déni du gouvernement

Contactés par écrit, les services du Premier ministre ont répondu aux auteurs de l'enquête que "l’ensemble des transferts [d'armement] est encadré par des impératifs liés à la sécurité nationale mais également au respect des engagements internationaux de la France, dont certains lui imposent des obligations spécifiques". Dans son courriel, Matignon précise que "la question des conditions d’utilisation des armes est examinée au moment de l’évaluation de la demande d’autorisation (en amont de la délivrance de la licence)". Et que celle-ci est "octroyée en fonction des informations disponibles au moment de cet examen". En guise de conclusion, l'exécutif assure que "si les conditions d’utilisation envisagées lors de l’octroi de l’autorisation d’exportation évoluent, la France s’efforce alors de passer des messages adéquats et d’agir de toutes les manières possibles pour conduire à une désescalade, conformément à son rôle de membre permanent du Conseil de sécurité et aux principes fondamentaux de sa diplomatie."

En juillet dernier à Cherbourg, la France a pourtant célébré la livraison du premier navire intercepteur HSI, en présence d'officiels français et saoudiens. Vingt autres navires devraient être livrés dans les mois qui viennent par la société des Constructions mécaniques de Normandie (CMN). 

 

*Le projet French arms est une enquête initiée par Lighthouse reports, en coopération avec Disclose et avec le soutien d’Arte, Mediapart, Radio France et Bellingcat.

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