Cameroun : les blindés français des tortionnaires

Des véhicules militaires exportés par la France au Cameroun sont utilisés par une unité d’élite accusée d’assassinats arbitraires et de tortures, comme le montre une enquête de Disclose et ses partenaires du projet French arms.

Depuis plus de cinq ans, le groupe jihadiste Boko Haram terrorise le nord du Cameroun. En réaction, le président Paul Biya a envoyé son bataillon d’intervention rapide, connu sous le nom de B.I.R. Sur place et au nom de la lutte antiterroriste, des membres de ce corps d’élite d'environ 5 000 hommes sont responsables de nombreuses exactions commises contre des civils. Détentions secrètes, tortures, disparitions forcées… A chaque fois plane l'ombre des uniformes du B.I.R.

Novembre 2014, au moins sept civils sont tués dans le village de Bornori par des militaires du corps d’élite camerounais. 15 autres sont arrêtés. Conduits dans la base militaire du B.I.R, à Salak, ils sont emprisonnés et torturés pendant une vingtaine de jours, selon un rapport d’Amnesty International daté de 2016. L’année suivante, l’ONG publie un nouveau rapport intitulé "chambres de torture secrète au Cameroun". Cette fois, elle documente les cas de 101 personnes ayant été  "détenues au secret, torturées et, pour certaines d’entre elles, tuées par les forces de sécurité camerounaises", entre 2013 et 2017. Dans leur grande majorité, ces crimes ont été commis par le B.I.R., notamment dans leur quartier général de Salak. 

En 2018, la chaîne d'information britannique BBC confirme elle aussi l'implication du B.I.R dans des exactions contre des civils.

Disclose et ses partenaires de l'enquête French arms* ont analysé des images satellites du nord du Cameroun, mais aussi des articles de presse, des photos et des vidéos postées sur les réseaux sociaux. Ce travail d’enquête en "source ouverte" nous a permis de retrouver la trace de blindés militaires d’origine française à l’endroit même où le B.I.R est accusé depuis des années d’exécuter et torturer des civils. Leur nom : Bastion APC.

Cameroun: les blindés "made in France" des tortionnaires

Construits par la société Acmat, une filiale de l’industriel français Arquus, ces blindés ont été commandés en septembre 2015 par le commandement américain en Afrique. Le contrat d’un montant de près de 25 millions de dollars portait sur la livraison de 62 Bastion destinés à plusieurs pays africains, dont le Cameroun. 23 véhicules ont été livrés à l’armée camerounaise entre 2015 et 2016, selon le Sipri. Soit après que les crimes du B.I.R aient été documentés.

Plusieurs de ces engins sont entre les mains du B.I.R. Le bataillon s’en sert dans notamment lors de ses opérations dans le nord du pays, comme le suppose une photographie prise en octobre 2017 par un journaliste progouvernemental. Sur ce cliché, on peut voir cinq véhicules soigneusement alignés, dont deux Bastion. La photo est légendée "garage du B.I.R à Maroua Salak". Une information que Disclose et ses partenaires sont parvenus à confirmer. 

L'Etat français a donc livré des véhicules à un pays qui s’en sert pour équiper des militaires accusés d’assassinats arbitraires et de tortures.

Pourtant, depuis 2008, la France est liée par la position commune de l'Union européenne sur les transferts d’armes. Ce document l’oblige notamment "à empêcher les exportations de technologie et d’équipements militaires qui pourraient être utilisés à des fins de répression interne".

Des exportations illégales

Sur la base du Traité sur le commerce des armes (TCA), la France devrait cesser ses transferts d'armes destinés au Cameroun. Ledit traité engage en effet l'Etat français à "n’autoriser aucun transfert d’armes" s'il a connaissance que ce matériel peut servir à "des attaques contre des civils ou des biens de caractère civil (…) ou d’autres crimes de guerre”. 

Contactés par écrit, les services du Premier ministre ont répondu aux auteurs de l'enquête que "l’ensemble des transferts [d'armement] est encadré par des impératifs liés à la sécurité nationale, mais également au respect des engagements internationaux de la France, dont certains lui imposent des obligations spécifiques". Dans son courriel, Matignon précise que "la question des conditions d’utilisation des armes est examinée au moment de l’évaluation de la demande d’autorisation (en amont de la délivrance de la licence)".  

Si les Bastion n'ont pas été livrés directement par la France au Cameroun, ces licences d'exportations ont dû faire l'objet d'un contrôle de la Commission interministérielle pour l’exportation des matériels de guerre (CIEEMG). Dépendant du Premier ministre, la CIEEMG ne pouvait ignorer l'identité du destinataire final. En poursuivant ses livraisons d'armes au régime camerounais, la France se rend possiblement complice de crime de guerre et de violation des droits humains. 

*Le projet French arms est une enquête initiée par Lighthouse reports, en coopération avec Disclose et avec le soutien d’Arte, Mediapart, Radio France et Bellingcat.

Faire un don