Libye : Haftar et le soutien des Rafale égyptiens

L'Egypte a acheté 24 Rafale à la France en 2015. Plusieurs de ces chasseurs de combat ont été utilisés en Libye, où ils ont appuyé le "Maréchal" Haftar dans sa conquête du pouvoir face au gouvernement libyen.

En matière de vente d’armes, la France peut compter sur un client solide : l’Égypte. Véhicules blindés, corvettes, frégates, avions de chasse… En quelques années, la France est devenue le plus important fournisseur d’armement du régime de Abdel Fatah Al-Sissi.

Le point d’orgue de ce partenariat commercial et militaire remonte au 16 février 2015. Ce jour-là, les deux pays signent un accord pour l’achat d’une frégate multimission et d’un lot de 24 chasseurs de combat Rafale. Montant estimé du contrat : 5,2 milliards d’euros. "Ces équipements permettront à l’Égypte d’accroître sa sécurité et de jouer tout son rôle au service de la stabilité régionale", se félicite aussitôt le président François Hollande. Les événements lui ont donné tort.

Fin mai 2017, en réaction à un attentat revendiqué par l’Etat islamique contre la communauté copte en Egypte – 29 morts, le président Al-Sissi ordonne un raid aérien de trois jours sur la Libye. Sans même obtenir d'autorisation du gouvernement officiel, basé à Tripoli, il nomme sa cible : la ville de Derna et des "camps terroristes" dirigés par la choura des moudjahidines (CCM), un groupe islamiste sans lien avéré avec l’Etat islamique.

A l’époque, la ville revêt un enjeu stratégique majeur pour le « Maréchal » Khalifa Haftar, en guerre contre le gouvernement d'union nationale (GNA) basé à Tripoli. Dans sa confrontation avec le GNA, reconnu par la communauté internationale, Haftar, à la tête de l'autoproclamé Armée nationale libyenne (ANL), bénéficie justement d'un allié de poids... l'Egypte. En 2015, déjà, l'aviation égyptienne avait frappé la ville de Derna.

Pour mener son raid aérien, l’armée de l’air égyptienne envoie des chasseurs américain F-16. Mais aussi des Rafales made in France, comme le démontre l’enquête de Disclose et ses partenaires du projet French arms*.

 

Libye: les rafales égyptiens impliqués dans la guerre civile

Dans la nuit du 26 au 27 mai, les F-16  décolle de la base aérienne de Cairo-West. Le lendemain, les autorités égyptiennes postent une vidéo de l'opération. Sur les images, on peut voir deux des 24 Rafale vendus en 2015 décoller de la base de Gebel El Basur. Difficle de déterminer leur rôle exact. Mais le fait qu'ils soient dotés de missiles air-air laisse à penser qu’ils ont été envoyés pour protéger les F-16.

Selon les autorités égyptiennes, les trois jours de bombardement auraient uniquement ciblé Derna et ses alentours. Or, notre enquête révèle qu’ils ont également été menés sur une ville située à 700 km au sud ouest de Derna : Houn. Dans la vidéo diffusée par l’armée égyptienne apparaissent des images infrarouges enregistrées par un avion participant à l'opération. En le confrontant à des images satellites, nous sommes en mesure de démontrer que le raid a également frappé plusieurs quartiers de Houn. Une information confirmée par des articles de la presse locale :  le 29 mai, le journal Al-Wasat, par exemple, relate qu’un bombardement aérien a détruit un complexe administratif et coupé l’électricité à certains endroits de la ville.

Plutôt qu'une opération antiterroriste, les Rafale ont manifestement servi à conduire une mission de soutien militaire au "Maréchal" Haftar. Contacté, le ministère des Armées et des Affaires étrangères n’ont pas répondu à nos questions.

Au moment où ont lieu les bombardements, la ville de Houn est contrôlée par des milices locales et des groupes armés en conflit larvé avec l'ANL du « Maréchal ». Houn fait alors partie de ses principaux objectifs. Il finira par prendre le contrôle de la ville quelques semaines plus tard. Avec l’aide de l’Égypte, donc. Et avec le soutien discret de la France, qui n’a jamais condamné l'action de Haftar contre le gouvernement légitime en Libye. "Haftar a lutté contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye, et cela était dans notre intérêt, celui des pays du Sahel, celui des voisins de la Libye", a déclaré Jean-Yves Le Drian en mai dernier, quelques semaines après le début d'une grande offensive militaire lancée sur Tripoli. Et le ministre des Affaires étrangères de conclure : "Je soutiens tout ce qui sert la sécurité des Français et des pays amis de la France". A commencer par ceux qui lui achètent des armes. 

*Le projet French arms est une enquête initiée par Lighthouse reports, en coopération avec Disclose et avec le soutien d’Arte, Mediapart, Radio France et Bellingcat

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