L’assureur AXA soutient le principal importateur de gaz russe en Europe

Malgré la guerre en Ukraine, le géant français AXA assure l’entreprise belge Fluxys, qui importe, en France et en Belgique, du gaz exploité par des oligarques accusés de financer l’effort de guerre de la Russie, révèlent des documents obtenus par Disclose et l’ONG Reclaim Finance.
La guerre a fait irruption de manière inattendue dans le salon de Sabine*, une ingénieure installée à deux minutes de marche de la Mer du Nord et de sa lumière crue, en bordure de la plus chic des stations balnéaires de Belgique, Knokke-Heist. Il y a deux ans, cette chimiste a vu exploser le nombre de camions réfrigérés empruntant sa rue, de jour comme de nuit. « Je ne peux plus aller dans mon jardin, c’est aussi bruyant qu’en pleine zone industrielle », se désole-t-elle, alors que sa commune est plutôt connue pour attirer des retraités en quête de sérénité et de vues dégagées.
Les véhicules qui ont progressivement envahi la vie de Sabine transportent du gaz naturel liquéfié (GNL). Une matière première qu’ils chargent au terminal méthanier de Zeebrugge, à une quinzaine de minutes de route de chez elle, avant de transporter la précieuse cargaison à travers l’Europe. Ce terminal méthanier appartient au principal acteur belge dans le secteur du gaz, la société Fluxys. Un industriel connu pour s’approvisionner massivement en gaz venu de Russie. Encore aujourd’hui, il est le principal pourvoyeur de GNL russe sur le continent européen. Et ce, malgré le risque que ses importations servent à financer la guerre en Ukraine.
Pour mener à bien ses activités, Fluxys, qui a enregistré un bénéfice net de 77 millions d’euros en 2023, jouit d’un soutien discret, mais de poids : celui de l’assureur AXA. Depuis plus de sept ans, l’entreprise française est l’un des principaux assureurs du groupe Fluxys. D’après des documents inédits obtenus par Disclose et Reclaim Finance, l’assureur a ainsi participé, dès 2016 et pour une durée de trois ans, à la couverture tous risques de l’ensemble du « réseau » de la société gazière, dont ses « gazoducs pour le transport intérieur » ou « le transport de frontière à frontière ». Montant de la couverture : 60 millions d’euros. En 2019, AXA a remis le couvert. Cette fois pour prévenir les « dommages aux biens » des installations du terminal de Zeebrugge LNG, situé sur le littoral belge. Et ce pour une durée inconnue.
Ce contrat couvre également un site français. Il s’agit du terminal de Dunkerque LNG, en service depuis 2017. Séparé de Zeebrugge LNG par une plage d’environ 100 kilomètres, le terminal de Dunkerque, reconnaissable par ses trois immenses réservoirs servant à stocker le GNL, est le deuxième terminal méthanier d’Europe en termes de regazéification : il est capable de satisfaire 20 % de la demande en gaz de la France et de la Belgique. Outre son rôle d’assureur de Dunkerque LNG, AXA, à travers sa filiale AXA Investment Managers, en est également l’un des principaux actionnaires.

Le gaz débarqué par tankers à Zeebrugge et Dunkerque provient en partie d’un terminal situé en plein cercle arctique, à 2 500 km de Moscou. Son nom : Yamal LNG. En 2023, pas moins de 38 % du gaz exporté vers l’Europe depuis Yamal a atterri dans les cuves de Fluxys, en France et en Belgique, selon les données de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA). Or, le gaz extrait à Yamal est produit et vendu par Novatek, un groupe gazier détenu en partie par l’oligarque Guennadi Timtchenko. Depuis 2022, ce proche de Vladimir Poutine est sous le coup de sanctions européennes pour avoir, selon l’UE, soutenu « des actions affaiblissant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine ».
Dans la guerre que mène le président russe contre son voisin, Novatek semble être un maillon essentiel. Dès la fin de l’année 2022, afin de financer l’effort de guerre et pallier les pertes économiques provoquées par les sanctions internationales, la Douma, l’équivalent russe de l’assemblée nationale, a annoncé une augmentation des taxes sur les principales entreprises énergétiques du pays, dont Novatek. Pour le seul terminal Yamal LNG, cette taxe a rapporté 3,74 milliards d’euros en 2023, selon les calculs de l’ONG belge Bond Beter Leefmilieu. Cette année-là, plus d’un milliard d’euros seraient tirés des exportations de gaz vers les terminaux de Fluxys.
Risques terroristes et violence politique
D’après un autre document que Disclose et son partenaire se sont procuré, AXA et Fluxys ont également conclu en juillet 2023, soit plus d’un an après le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, un contrat d’assurance couvrant « les risques terroristes et la violence politique ». Cette couverture, d’une durée de 24 mois, inclut notamment le risque d’émeute, de coup d’État ou de sabotage contre les installations de Dunkerque et Zeebrugge. Le hic, c’est qu’au moment de la signature du contrat, AXA ne pouvait ignorer que son client belge s’approvisionne auprès d’une entreprise stratégique pour le Kremlin. C’est d’autant plus embarrassant que ce nouvel engagement est intervenu seulement quatre mois après que l’assureur a fait savoir publiquement qu’il cessait « de souscrire de nouvelles affaires concernant des actifs appartenant à des Russes et situés en Russie ». Sollicité sur ce point, sur ce point, le groupe français élude la question, expliquant avoir « pleinement appliqué toutes les sanctions internationales ». Même mutisme à propos des autres contrats avec Fluxys : AXA « ne confirme ni n’infirme l’identité de ses clients ».
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Le 1er août 2023, seulement vingt jours après la conclusion du contrat entre AXA et Fluxys, une nouvelle information est venue étayer l’implication dans la guerre du fournisseur de Fluxys. Selon le site d’investigation russe iStories, Guennadi Timtchenko, le propriétaire de Yamal LNG, et son associé, Leonid Mikhelson, financent des groupes paramilitaires présents en Ukraine. Quelques mois après ces révélations, fin 2023, Fluxys a été inscrit par les autorités ukrainiennes sur la liste des « soutiens de guerre internationaux » à la Russie. Motif : Fluxys « contribue à alimenter le budget de l’État agresseur, ce qui lui permet de financer des crimes de guerre contre la population ukrainienne ».
Malgré l’intensité du conflit, il semble que Fluxys n’a jamais changé ses perspectives d’approvisionnement. Depuis février 2022, date de l’invasion de l’Ukraine, 154 tankers ont fait le chemin entre Yamal et les terminaux méthaniers de Fluxys à Dunkerque et Zeebrugge, d’après une analyse réalisée par l’ONG allemande Urgewald pour Disclose. Des allers-retours assurés entre autres par le tanker Christophe de Margerie, baptisé ainsi par TotalEnergies en mémoire de son ex-PDG, mort dans un accident d’avion en Russie, en 2014- la multinationale pétrogazière française est actionnaire du site de Yamal LNG à hauteur de 20 %.

« Le gaz naturel liquéfié n’a rien d’une énergie de transition, qu’il provienne du golfe du Mexique aux États-Unis ou de l’Arctique. Le développement de nouvelles infrastructures de GNL contribue activement au dérèglement climatique et à l’intensification des catastrophes naturelles », réagit Ariel Le Bourdonnec, chargé de campagne Assurance chez Reclaim Finance.
Il y a quelques semaines, Fluxys a publié un appel d’offres destiné à renouveler ses contrats d’assurance pour la période 2024-2026. Alors que le PDG d’AXA, Thomas Buberl, a estimé fin février, dans une vidéo interne obtenue par Disclose, qu’il faudrait « à un moment donné passer du GNL à une énergie plus durable », cet appel d’offres lui donne l’occasion de prouver que la transition écologique du groupe n’inclut pas la couverture de terminaux GNL ultra polluants. Et entachés du sang de la population ukrainienne.
* Le prénom a été modifié
Enquête: Alexander Abdelilah
Edition: Mathias Destal
Photo de Une: Maksim Blinov/Sputnik/Sipa
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