02 nov. 2021

Bruxelles sous la pression des multinationales des hydrocarbures

Bruxelles sous la pression des multinationales des hydrocarbures

En dix ans, les grands groupes pétroliers et gaziers, ont infiltré les lobbies européens des énergies renouvelables.

Les géants des hydrocarbures n’ont toujours pas digéré l’affront. Les organisateurs de la COP26, qui se tient depuis dimanche 31 octobre, ont exclu BP, Shell et Equinor des sponsors officiels. Motifs : ces compagnies ne répondent pas aux « critères de réussite » du sommet international sur le changement climatique, selon des courriels échangés entre les organisateurs, dévoilés par l’ONG Culturel unstained. « Il n’est pas certain que leurs engagements [en faveur du zéro carbone] soient à la hauteur », écrit l’un d’eux. Une défaite qui n’a pas suffi à désarmer les trois multinationales.

Depuis plusieurs mois, leurs lobbyistes font le siège des institutions européennes à Bruxelles. Objectif : convaincre les commissaires chargés de la mise en application du pacte vert européen de faire figurer le gaz naturel dans la liste des énergies bonnes pour le climat et l’environnement. Cette liste, qui doit être publiée dans quelques semaines, revêt un intérêt majeur pour les industriels du secteur : leur permettre d’obtenir d’importants financements publics européens.

Alors, pour s’assurer que le gaz naturel, pourtant responsable de 19% des émissions de CO2 dans le monde, intègre cette fameuse liste, les multinationales des hydrocarbures ne délaissent aucune piste. Selon l’enquête de Disclose, les grands groupes pétroliers et gaziers ont en effet acheté leur place dans les conseils d’administration des lobbies européens en faveur des énergies renouvelables.

Le vice-president de la Commission Européenne, Frans Timmermans et le Commissaire Paolo Gentiloni, lors d’une conférence sur le pacte vert européen, le 15 juillet 2021, à Bruxelles. ©Valeria Mongelli / Hans Lucas via AFP

Première cible, Wind Europe : l’association européenne de l’énergie éolienne. Depuis le milieu des années 2000, l’association permet aux entreprises ne travaillant pas dans le secteur des énergies renouvelables d’y adhérer, moyennant un ticket d’entrée plus important. En 2016, deux catégories de super-membres sont créées : les « market leaders » et les « leading members ». Moyennant une adhésion allant jusqu’à 160 000 euros, ces deux catégories ont d’emblée un siège au conseil d’administration. En juin 2021, ils étaient 21 à faire partie de ces privilégiés, selon des documents internes obtenus par Disclose. Parmi eux : EDF, Engie, les pétroliers Repsol et Shell ainsi que General Electrics, Enel, Iberdrola, Energias de Portugal.

Au total, ces 8 entreprises ont versé 870 000 euros sur les 4 millions d’euros de cotisation de Wind Europe en 2020. Les « market leaders » disposent également de 15 voix à l’assemblée générale de l’organisation, contre une voix pour un adhérent lambda. Bien loin de l’époque où l’association s’opposait à toute entente avec les gaziers pour la production d’énergies renouvelables.

 « L’industrie fossile a vu le danger des lobbies des énergies renouvelables et les a complètement neutralisés », tranche Pascoe Sabido, porte-parole de l’association Corporate Europe. C’est un nouvel exemple de l’étendue de leur pouvoir. »

« On ne peut pas adhérer comme ça à Wind Europe, oppose Pierre Tardieu, membre de la direction de Wind Europe. Il faut que les entreprises adhèrent à l’objectif de l’association : la neutralité carbone à l’horizon 2050 ».  Ce qui n’a pas empêché la multinationale norvégienne des hydrocarbures Equinor d’entrer au conseil d’administration de l’association, en juin 2021.

Acheter des droit de votes

Comme Wind Europe, l’association représentant les intérêts de l’industrie solaire, Solar Power Europe, n’échappe pas à l’influence des géants de l’énergie fossile. Depuis 2010, elle permet à n’importe quelle entreprise de s’acheter sa place au conseil d’administration. Pour 45 000 euros par an, un adhérent peut s’offrir 15 votes à l’assemblée générale, selon les statuts de l’association. Pour 26 000 euros par an, il obtient 5 votes. Pour ces tarifs, les entreprises peuvent participer à l’élaboration du plaidoyer du lobby et rencontrer des décideurs politiques.  Une aubaine pour les industriels des énergies fossiles.

En 2021, Total, Engie, British Petroleum, ou des entreprises chimiques comme Wacker font partie des principaux adhérents. « Solar Power Europe considère le débat et la contradiction comme un élément naturel et démocratique de la prise de décision », justifie Kristina Thoring, directrice de communication de l’organisation. De 2015 à 2019, d’après l’ONG InfluenceMap, les cinq principales compagnies des hydrocarbures, dont, Shell, BP et Total, ont dépensé plus de 860 millions d’euros dans des campagnes de lobbying contre des mesures en faveur du climat. 

Tomas Statius, Alexiane Lerouge