17 mai 2023

Festival de Cannes : la Palme d’or du greenwashing

Festival de Cannes : la Palme d'or du greenwashing

Voyages en jets privés et en hélicoptères, séjours sur des yachts… Pour compenser les émissions de CO2 générées par les déplacements et l’accueil des stars, la direction de l’événement se vante de financer des projets écologiques à travers le monde, dont le principal, situé au Zimbabwe, a tout de la fiction.

Des paillettes et des actions pour la planète, voilà le leitmotiv du Festival de Cannes depuis deux ans. Parmi les mesures « inédites » mises en place : le bannissement des bouteilles en plastique, l’utilisation de SUV et de voiturettes électriques pour les déplacements entre les sites de l’événement, et un tapis rouge tissé en fil recyclé et recyclable. « Nous sommes le premier festival à afficher des convictions environnementales », se félicitait son délégué général, Thierry Frémaux, en 2021.

Malheureusement, 80 % des émissions de CO2 du Festival de Cannes sont causées non par les fibres du tapis rouge mais par les déplacements des stars en avion, leur séjour sur des yachts amarrés dans la baie ainsi que l’hébergement du public. Qu’à cela ne tienne, le festival équilibre la balance en facturant une contribution « environnementale » de 20 euros à chaque festivalier accrédité, pour financer des projets écologiques. Compenser des émissions de CO2 en plantant des arbres à l’autre bout de la planète : l’astuce est désormais connue. Elle est même au centre du modèle économique du cabinet suisse South Pole, spécialisé dans la vente de « crédits carbone » aux entreprises. C’est à ce poids lourd du marché que s’est adressé le Festival de Cannes pour verdir son image.

Bonne conscience à peu de frais

Avec l’argent de clients tels que Volkswagen, Porsche, Nespresso, Gucci, et le Festival de Cannes donc, South Pole finance des projets censés contrebalancer la pollution dégagée par leurs activités. En retour, ces sociétés peuvent fièrement revendiquer leur neutralité carbone, sans avoir rien modifié de leur modèle, ni de leurs pratiques polluantes.

En l’occurrence, le Festival de Cannes se targue d’œuvrer à la préservation de la forêt sur les rives du lac Kariba au Zimbabwe, à 11 000 kilomètres de la Croisette. Là-bas se niche un « corridor de biodiversité pour des espèces vulnérables et menacées comme l’éléphant, le lion et l’hippopotame », lit-on sur le site de l’événement. Avec le programme Kariba, son projet phare, le festival participerait ainsi à protéger une forêt luxuriante de 785 000 hectares contre la déforestation en donnant de l’argent aux populations locales. Objectif : les décourager d’augmenter les surfaces agricoles ou de couper des arbres destinés au bois de chauffage.

D’après des documents confidentiels consultés par Disclose, le Festival de Cannes a transféré 380 695 euros au projet Kariba, le 18 juillet 2022. Soit 46 % de son budget consacré à la protection de l’environnement l’an dernier. La transaction aurait dû servir à compenser une partie des 38 000 tonnes de rejets de CO2 engendrés par l’événement. De quoi permettre aux stars de continuer de circuler en jet privé et à Thierry Frémaux de les accueillir en toute bonne conscience. Sauf que le compte n’y est pas.

Compensation carbone largement surestimée

Selon une enquête publiée en janvier dernier par le média d’investigation néerlandais Follow the Money, South Pole a largement surestimé le taux d’émission de CO2 que le projet Kariba devait permettre de compenser : 42 millions de tonnes de CO2 annoncées. En réalité, sans ce projet, la déforestation aurait généré 15 millions de tonnes de CO2, selon des estimations internes à South Pole. C’est donc près de trois fois moins que ce que prétendaient les consultants. La firme se serait rendue compte du problème en juin 2022, ce qui ne l’a pas empêché de signer de nouvelles ventes avec de gros clients, dont le Festival de Cannes, qui l’a payée un mois plus tard…

Contacté par Disclose pour savoir si un suivi des fonds versés à South Pole avait été mis en place, si elle avait pris connaissance de la supercherie et si elle comptait réagir, la direction du Festival de Cannes a refusé de répondre à nos questions avant une conférence de presse prévue à la fin de la 76e édition qui s’achève le 27 mai prochain. Raison invoquée par Agnès Leroy, responsable des relations avec la presse : « On choisit notre calendrier de communication ». De son côté, South Pole assure à Disclose que les crédits carbone du projet Kariba ont un impact « positif sur le climat et les communautés sur le terrain ».

Quoi qu’il en soit, les crédits achetés en grande pompe par la direction du festival ont eu un effet plus que dérisoire sur la crise climatique. Pour ne rien arranger à l’affaire, l’entreprise partenaire de South Pole au Zimbabwe, chargée de distribuer les aides localement, est enregistrée à Guernesey, une île Anglo-Normande connue pour être un paradis fiscal. Du grand art.


Ariane Lavrilleux

Mise à jour du 24 mai à 18h35 : une version précédente de cet article indiquait un tarif journalier de 90 euros par festivalier. Ce montant est en fait celui du ticket journalier pour l’accès des professionnel·les au Marché du Film, qui se tient en parallèle du Festival de Cannes. Cette mention a été corrigée.

Mise à jour du 25 mai à 11h31 : le volume d’émissions de CO2 engendrées par le Festival de Cannes a été corrigé à la suite d’un nouveau chiffre communiqué par son secrétaire général, François Desrousseaux, lors d’une conférence presse mercredi 24 mai : l’événement générerait au moins 38 000 tonnes de CO2 en 2023 — contre 25 550 tonnes annoncées en 2022.

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