26 avr. 2023

Gaz de schiste : l’État français dissimule des importations massives depuis les États-Unis

Gaz de schiste : l’État français dissimule des importations massives depuis les États-Unis

Depuis fin 2021, la France a importé plus de 4,5 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) issu quasi exclusivement de gaz de schiste. Ce gaz polluant et climaticide a notamment été acheté par le groupe Engie, dont l’État français est l’actionnaire de référence.

Le black-out n’a pas eu lieu. Alors que des coupures de courant massives étaient annoncées durant l’hiver pour cause de crise énergétique, le système électrique national a été sauvé par un climat exceptionnellement doux. Mais pas seulement. En 2022, la France a importé, plus que tout autre pays européen, du gaz naturel liquéfié (GNL). C’est grâce à lui que des millions de foyers ont pu se chauffer ou allumer leur gazinière sans encombre. Pourtant, depuis des mois, le gouvernement français cherche à masquer l’origine de la précieuse matière première.

D’après notre enquête, plusieurs milliards de mètres cubes de GNL acheminés jusqu’en France depuis novembre 2021 par le géant américain Cheniere Energy sont issus directement de gaz de schiste. Et ce, alors que le gouvernement tente de relativiser les quantités importées. Ce gaz acheté notamment par le groupe français Engie est présent dans une roche sédimentaire — le schiste, dont l’extraction par fracturation hydraulique est interdite en France depuis 2011, en raison de ses conséquences désastreuses sur l’environnement et le climat. Cette technique entraîne de graves risques de pollution des nappes phréatiques, implique une consommation d’eau colossale, et provoque d’importantes émissions de méthane, dont l’empreinte carbone est supérieure d’au moins 20 % à celle du charbon.

Du sous-sol texan aux ports français

En juillet 2022, la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, a reconnu devant les sénateurs français que le pays importait « déjà du gaz de schiste » avant la guerre en Ukraine et les réductions drastiques d’importation de gaz russe. Mais la ministre s’est aussitôt empressée de relativiser le problème : « Difficile de distinguer pour chaque provenance, pour chaque gisement, molécule par molécule, quelle part du gaz est issue de la fracturation hydraulique ». Certes, remonter l’origine du gaz américain est une tâche ardue, celui-ci étant acheminé jusqu’aux côtes américaines par de nombreux gazoducs, avant d’être refroidi pour être transformé en GNL. Ardue, mais pas impossible.

Le groupe possède deux terminaux de transformation du gaz en GNL destiné à être exporté par bateau : Sabine Pass et Corpus Christi, dans le golfe du Mexique, au Texas. Avec ses dizaines de cheminées et de cuves qui s’étendent sur plusieurs centaines d’hectares, le site de Corpus Christi exporte plus de 20 milliards de m3 de GNL par an. Et ses capacités de stockage et de production devraient même augmenter de plus de 60 % d’ici 2025.

Entre novembre 2021 et février 2023, nous avons recensé pas moins de 45 livraisons de GNL effectuées par tankers entre Corpus Christi et les ports français de Dunkerque (Nord), Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) et Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique). Selon nos estimations, ces cargaisons représentent plus de 4,5 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié, dont une partie continue sa route vers les voisins européens. Un exemple : entre décembre 2021 et septembre 2022, le Nohschu Maru, un tanker de 300 mètres de long qui navigue sous pavillon bahaméen, a rempli ses cales à Corpus Christi à quatre reprises avant de décharger au port de Dunkerque, le principal port d’arrivée.

Carte : Thomas Steffen

Fin 2021, le directeur financier de Cheniere reconnaissait que le gaz transformé à Corpus Christi provient presque exclusivement du Bassin permien, l’un des principaux gisements de gaz et de pétrole de schiste connus dans le monde. Or, selon des données de l’agence de notation Standard and Poor’s, consultées par Disclose, cette vaste étendue de puits et de forages coincés entre le Texas et le Nouveau-Mexique produit plus de 90 % de son gaz par fracturation hydraulique. Même Engie, qui achète du GNL à Cheniere Energy, s’en est inquiété. Une signalement que l’État français, actionnaire de référence d’Engie, n’est pas censé ignorer.

Une alerte interne chez Engie

Dans un document interne daté d’avril 2021, obtenu par l’association les Amis de la terre et transmis à Disclose, le service Global energy management d’Engie a pointé l’opacité entourant l’origine du gaz vendu par l’énergéticien américain. « À ce jour, [Cheniere] n’est pas disposé à opérer une distinction entre ses clients pour leur attribuer du gaz produit selon des normes sociales et environnementales plus strictes » est-il écrit. En clair, si Engie veut s’approvisionner auprès de Cheniere Energy, il doit fermer les yeux sur la nature du produit et la façon dont il est obtenu. Gaz de schiste ou pas gaz de schiste. Un an après la rédaction de ce rapport, Engie a prolongé sa collaboration avec le géant gazier jusqu’en 2040 et augmenté les quantités de gaz importées en France.

Interrogée par Disclose sur la traçabilité du GNL acheté à Cheniere, Engie élude la question. Et va jusqu’à argumenter en défense de son fournisseur, indiquant qu’il aurait mis en place une « démarche continue de transparence et de traçabilité du contenu en carbone de sa chaîne d’approvisionnement ». Il veillerait aussi, jure Engie, à « l’amélioration continue de sa gestion des émissions de méthane et de dioxyde de carbone ». Pourtant, en juin 2022, une enquête de Reuters a révélé que les limites de pollution de l’air sur le site de Corpus Christi avaient été dépassées plusieurs centaines de fois entre 2018 et 2022. Le tout avec la complaisance des autorités texanes qui ont choisi d’augmenter les seuils d’émissions du groupe gazier plutôt que de le sanctionner.

« La gestion de l’eau est un problème majeur »

Document interne à Engie

Autre crainte pointée dans le document d’Engie : « la gestion de l’eau », considérée par les auteurs comme « un problème majeur lié au gaz de schiste aux États-Unis ». Le document souligne également que Cheniere « ne fait état d’aucun système de gestion de l’eau spécifique, ni d’aucun objectif de performance ». Dans sa réponse aux questions de Disclose, Engie assure que son fournisseur « n’opère pas dans une zone de stress hydrique élevé » et assure que « grâce à de solides programmes de gestion des déversements et des rejets, l’impact est limité sur les ressources en eau. » 

L’autorité texane de l’eau ne partage pas cette analyse. Dans une récente étude sur la région côtière où se trouve le terminal de Corpus Christi, le Coastal Bend, elle explique que « le système régional d’approvisionnement en eau est sujet à de graves sécheresses » et prévoit plus de 3 milliards de dollars de travaux d’infrastructures, dont 5 usines de dessalement, rien que pour couvrir les besoins en eau d’ici 2070. 

Le 29 juin dernier, dans son rapport annuel, le Haut Conseil pour le climat alertait sur les risques de dépendance de la France à l’égard du GNL et sur sa contribution à l’« augmentation de l’empreinte carbone de la France ». Une information dont le gouvernement semble faire peu de cas : un terminal méthanier flottant doit accoster au Havre à la rentrée prochaine pour permettre d’augmenter les capacités d’approvisionnement en gaz américain. Invité à se prononcer sur ce paradoxe, le ministère de la transition énergétique n’a pas répondu à nos questions. De quoi semer le doute sur les ambitions du gouvernement, et de la première ministre, Elisabeth Borne, qui déclarait, le 6 juillet 2022, lors de son discours de politique générale : « Nous serons la première grande nation écologique à sortir des énergies fossiles. »


Alexander Abdelilah et Alexiane Lerouge
Cette enquête a reçu le soutien de The Sunrise Project.

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