Pour produire toujours plus de gaz de schiste, TotalEnergies profite de la faiblesse des autorités texanes

Dans la ville d’Arlington, au Texas, où TotalEnergies exploite de plus en plus de gisements de gaz de schiste, des habitants se mobilisent pour freiner son expansion. En réaction, la multinationale française s’organise. À coup de billets verts et d’un lobbying offensif.
Pour s’imposer comme le premier exportateur de gaz naturel américain vers la France et l’Europe, TotalEnergies investit au Texas, au sud des États-Unis. C’est loin d’être un hasard : la région produit un quart des ressources en gaz du pays. Mais, surtout, les autorités texanes sont très souples avec l’industrie pétrogazière. La multinationale le sait bien, et a su en tirer profit, comme le dévoile l’enquête de Disclose à Arlington, une ville de 400 000 habitants, où la firme possède 181 puits de gaz de schiste en activité.
Mardi 13 juin, une poignée d’habitant·es se sont donné·es rendez-vous au conseil municipal de la ville, située dans la banlieue de Dallas. Au menu des délibérations : la demande de TotalEnergies de forer deux nouveaux puits au cœur de la zone urbaine, au sud de la ville. Quelques minutes après de vibrants plaidoyers d’habitant·es craignant pour leur santé, citant des études scientifiques et suppliant les élu·es de les entendre, le conseil municipal approuve le projet. La firme va pouvoir ajouter ces forages aux plus de 1 700 qu’elle possède déjà à travers le Texas.

L’obtention de ces nouveaux permis était courue d’avance : depuis une loi de 2015, les communes du Texas ne peuvent s’opposer à de nouveaux forages, sauf si ce refus est motivé par des arguments « commercialement raisonnables ». Ces garanties pour l’industrie pétrogazière s’expliquent en grande partie par la manne financière qu’elle génère. En 2022, le lobby Texas Oil and Gas Association (TXOGA) revendiquait plus de 25 milliards de dollars en redevances payées par les entreprises du secteur et plus de 400 000 emplois directs. Quant aux taxes locales, elles ont permis à la commune texane de créer la « Arlington Tomorrow Foundation », une machine à cash qui arrose les associations du secteur et dispose d’une réserve de 93 millions de dollars, selon les derniers chiffres de la commune. Résultat, les forages pullulent. « Il y a 100 puits de gaz dans un rayon d’1,6 kilomètre autour de ma maison », relève Ranjana Bhandari, la fondatrice, en 2015, d’un collectif citoyen anti-gaz de schiste, baptisé Liveable Arlington.
Malgré des règles du jeu extrêmement favorables à TotalEnergies et ses concurrents, la mobilisation citoyenne s’organise. À la tête de cette contestation : le Liveable Arlington, justement. Alors, pour essayer de contrer l’influence grandissante de l’association de riverain·es auprès d’une partie de la classe politique locale, la multinationale française s’organise. À coup de billets verts.
Pour s’assurer du soutien des élu·es, TotalEnergies s’est attaché les services d’un homme qui aime à se présenter comme un simple « consultant ». Son nom : Bryan Shaw. Ledit consultant était d’ailleurs présent lors du conseil municipal du 13 juin pour défendre l’intérêt d’accorder de nouveaux permis à l’entreprise. Pourtant, cette personnalité bien informée n’est autre que l’ancien patron de l’autorité texane pour la protection de l’environnement, la Texas Commission on Environmental Quality (TCEQ).
L’une des missions de la TCEQ est de contrôler le respect de la réglementation en vigueur en matière de forage et d’exploitation de puits, et d’enquêter en cas de plainte. Bryan Shaw n’est pas le seul à avoir franchi le rubicon en passant des bureaux de la TCEQ au soutien de l’industrie. C’est aussi le cas de Rachel Jackson, anciennement enquêtrice environnementale pour l’autorité texane. Le 13 juin, lors du conseil municipal d’Arlington, celle-ci était également présente pour soutenir la firme française et sa demande de permis pour de nouveaux puits. Disclose a identifié au moins deux autres ex-inspectrices de la TCEQ ayant rejoint les rangs de TotalEnergies, Marissa Hill et Ebun Broomes. Contacté·es, Bryan Shaw et les trois anciennes inspectrices n’ont pas répondu à nos demandes d’entretiens. La compagnie pétrogazière déclare pour sa part qu’elle « ambitionne d’être une référence en tant qu’employeur responsable », ajoutant sans aucune explication de texte qu’elle « promeut la culture de la conformité et de la transparence auprès de ses salariés ».
Négligences troublantes
La porosité entre TotalEnergies et l’agence texane jette un doute sur la capacité de cette dernière à enquêter de façon impartiale sur les manquements et infractions commises par l’entreprise — neuf anciens agents ont aussi été recrutés par Exxon Mobil, BP, Chevron ou encore le géant du GNL Kinder Morgan. Le mélange des genres est d’autant plus gênant que 16 rapports d’inspections menées à la suite de plaintes contre TotalEnergies, et dont Disclose a obtenu copie, laissent apparaître de nombreuses négligences. La TCEQ, présentée comme la quatrième plus grande agence environnementale des États-Unis, ne dispose que de 555 agents pour couvrir l’ensemble du Texas et ses 700 000 installations susceptibles d’être contrôlées. Autrement dit, chaque inspection est minutée. D’après nos calculs, au cours des inspections sur des forages de TotalEnergies, les fonctionnaires de la TCEQ ont passé en moyenne 89 minutes sur place. Parfois, c’est bien pire. En mai 2021, alors qu’une plainte signale des maux de tête manifestement provoqués par une fumée noire émanant d’un puits de gaz de TotalEnergies à Arlington, l’inspectrice n’est envoyée sur le site que 48 heures plus tard. Après seulement 15 minutes d’inspection, elle rédige son rapport. Verdict : rien à signaler.

Il arrive que les inspecteurs ne puissent même pas pénétrer sur le site pour constater d’éventuelles infractions. Ce fut le cas en janvier 2020. Alors qu’un employé de la TCEQ note « une odeur constante, modérée et piquante de produit chimique » sur un site visé par une plainte, ce dernier ne peut y entrer : il « n’y a personne pour l’accompagner ». Il conclura néanmoins à l’absence d’infraction. Même chose fin 2021, quand l’inspecteur se retrouve bloqué devant la grille du site de forage où il est censé effectuer ses relevés. Là encore, aucune infraction n’est constatée. Selon le fonctionnaire texan, « le site semble fonctionner normalement ».
Même lorsque les inspecteurs découvrent des anomalies, leur rapport débouche rarement sur quelque chose. Exemple en février 2022. Alors qu’une fumée noire émanant d’un site de TotalEnergies à Fort Worth est accusée par des riverains de provoquer des nausées et des maux de tête, l’inspecteur se contente de demander à l’industriel d’« éviter d’utiliser de mauvaises machines ». Autre exemple, en janvier 2022, quand une inspectrice se déplace à cause d’odeurs de gaz signalées par des riverain·es. Elle découvre alors un puits en train d’être foré par TotalEnergies sans que la société ne l’ait notifié à la TCEQ, comme elle en a pourtant l’obligation. La firme finit par régulariser la situation après coup. Suffisant, aux yeux de l’agence environnementale, pour que l’infraction soit considérée comme « résolue ».
Les documents obtenus par Disclose montrent également une certaine légèreté dans les échanges entre l’autorité texane et TotalEnergies. En novembre 2018, alors que l’entreprise est sommée, par courriel, de s’expliquer à la suite d’une plainte d’un riverain ayant ressenti de forts maux de tête en passant à proximité d’un puits, la responsable du site balaye le sujet : « Il n’y a pas eu d’activité susceptible d’entraîner des rejets chimiques ou des odeurs au cours de cette journée et de cette période », écrit-elle. Aucune preuve ne lui est réclamée, selon les documents dont nous disposons. L’interlocutrice mandatée par TotalEnergies ce jour-là n’est autre que Rachel Jackson, l’ex-inspectrice de la TCEQ rencontrée au conseil municipal d’Arlington.
Alors que l’autorité de contrôle semble déjà enquêter à reculons, le gouverneur de l’État du Texas a signé une loi, en août dernier, permettant à la TCEQ d’ignorer certaines plaintes – elle est entrée en vigueur le 1er septembre. Elle concerne notamment celles qui ont été déposées « par un particulier lorsqu’il n’y a pas de probabilité raisonnable que la Commission puisse étayer la plainte ». Ou encore celles venant de personnes ayant déposé au moins cinq plaintes n’ayant conduit à aucune sanction au cours des sept dernières années. À l’origine de cette loi très favorable à l’industrie pétrogazière : les élus républicains Drew Springer et Cody Harris. D’après les données financières de l’ONG néerlandaise Follow the Money, ces deux responsables politiques ont perçu, au cours de leur carrière politique, 337 439 dollars de dons en provenance du lobby de l’industrie pétrogazière.
Article mis à jour à 20H08 avec la réponse de TotalEnergies à nos questions concernant l’embauche de plusieurs anciens agents de l’autorité de contrôle de l’environnement au Texas.
Rédaction : Alexander Abdelilah
Photo de couverture : Nitashia Johnson
Rédaction en chef et édition : Mathias Destal
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