06 juil. 2026

Reconnaissance faciale illégale : la police prise en flagrant délit

Reconnaissance faciale illégale : la police prise en flagrant délit

Les forces de l’ordre continuent d’utiliser quotidiennement la reconnaissance faciale lors de contrôle d’identité, révèlent une vidéo et des témoignages exclusifs obtenus par Disclose et France 2. Exploitée massivement et hors de tout cadre légal, cette technologie cible d’abord des personnes racisé·es et des militant·es politiques. Elle conduit aussi à des erreurs d’identification grossières, au risque de faire accuser des innocent·es.

Il y a trois mois, Laurent Nuñez a voulu mettre un terme au débat. Pour la première fois, le ministre de l’intérieur affirmait publiquement que le recours à la reconnaissance faciale lors des contrôles d’identité est strictement interdit en France. « Cette technique n’est pas légale. Il n’y a donc aucune raison que je la cautionne ; au contraire, je la dénonce », martelait-il au Sénat, le 1er avril dernier.

Quelques jours plus tôt, nous révélions que les forces de l’ordre utilisent un outil de reconnaissance faciale sur leurs téléphones de service en se connectant illégalement au TAJ (traitements d’antécédents judiciaires), un fichier de police qui contient 9 millions de photos de personnes. « Je n’ai pas à rappeler les instructions, puisqu’elles sont permanentes », avait-il encore assuré. Sans toutefois reconnaître l’ampleur du phénomène ni s’interroger sur ses causes et les risques en matière de libertés publiques. Il y a pourtant urgence à ouvrir les yeux.

C’est ce que révèle notre nouvelle enquête, en partenariat avec France 2, qui s’appuie sur les témoignages de plusieurs policiers et gendarmes, d’un militant écologiste confondu avec un autre ou d’une vidéo aussi rare qu’édifiante : un flagrant délit d’usage illégal de la reconnaissance faciale à Paris, fin. Soit un mois seulement après la mise au point de Laurent Nuñez.

Le 19 mai 2026, il est 23h35 quand des policiers en civil s’approchent de deux hommes qui discutent à côté d’un bar d’une rue endormie de Ménilmontant, dans le 20e arrondissement de Paris. Les agents, des membres de la brigade anticriminalité du quartier, selon des habitants, démarrent un contrôle. Un fonctionnaire examine les papiers d’identité de l’un, tandis que le second est pris en photo par autre policier. Sur son téléphone de service NEO, on peut voir apparaitre des portraits associés à des noms : ceux de personnes fichées dans le TAJ et qui, d’après la machine, ressemblent à l’homme aux cheveux bruns et au visage émacié qui attend la fin de l’opération. D’un doigt, le policier fait défiler l’écran, lève les yeux sur sa cible, l’examine attentivement, puis retourne à son téléphone. Il réitère la manœuvre plusieurs fois, avant de ranger l’appareil : la recherche semble avoir été infructueuse.

Interrogés sur les agissements de ces policiers, la direction du commissariat du 20e arrondissement fait savoir qu’elle n’a « pas le droit de répondre à ce genre de question ». Également contacté au sujet de cet épisode survenu après la déclaration de Laurent Nuñez, le ministère n’a pas souhaité répondre.

Une pratique illégale au service de la « chasse aux statistiques »

Preuve qu’un simple rappel au règlement ne suffit pas, plusieurs fonctionnaires interrogés par Disclose et France 2 affirment qu’ils n’ont reçu aucune consigne récente de leur hiérarchie directe. Un policier de la région parisienne explique même utiliser l’application de reconnaissance faciale « tous les jours », malgré la déclaration de Laurent Nuñez et les risques encourus — une peine de 3 à 5 ans de prison et jusqu’à 300 000 euros d’amende. « Le ministre de l’intérieur a dit que c’est illégal, explique le policier. Mais le truc, c’est qu’ils ne peuvent pas vérifier les accès au logiciel de Reco-TAJ de tous les flics ». Pour lui, l’ancien préfet de police de Paris est coincé : « Demain, s’il nous dit que ça ne va pas, il aura tous les syndicats de police sur le dos. »

Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, lors de ses explications au Sénat, le 1er avril 2026.

D’après le fonctionnaire, c’est la « course aux chiffres » qui les pousserait à faire usage de cette fonctionnalité pendant un contrôle d’identité. Une politique qui tient en trois lettres : AFD, pour « amendes forfaitaires délictuelles », un dispositif instauré en 2016, censé accélérer le traitement pour certains types d’infractions. À l’image du tapage nocturne, la conduite sans permis ou la consommation de stupéfiants. Le tout sans passer par la case procès. 

Le lien entre les amendes et l’addiction à la reconnaissance faciale nous est détaillé dans un message reçu sur un moyen de contact sécurisé : « Il est demandé aux effectifs de rapporter chaque jour du chiffre donc « AFD stup, sauvette », au détriment du vrai boulot de policiers de terrain, décrypte l’expéditeur, qui se présente comme policier dans la région de Marseille. C’est d’abord pour cette raison que l’appli du TAJ avec reco faciale est généralisée sur les NEO. » Il prend un exemple en guise d’illustration : « Une prise de 1 kg de cocaïne est égale à 0,02 gramme de shit verbalisé en AFD. Donc, un policier qui fait 50 AFD pour du shit sera considéré comme meilleur qu’un policier qui fait une prise de 1 kg de cocaïne. »

Un propos confirmé par Marc*, un gendarme qui officie en Île-de-France et que Disclose et France 2 ont rencontré : « La chasse aux statistiques nous encourage à mettre le plus d’AFD possibles. Du coup, sur un contrôle où on n’a pas de délit, on n’hésite pas à passer la personne au TAJ pour aller chercher de possibles infractions antérieures, détaille-t-il. Si on voit qu’elle est déjà connue pour stupéfiant, on va lancer des palpations plus poussées en espérant trouver quelque chose ». Une mauvaise habitude qui s’apprend très tôt, selon lui : « Quand j’ai été formé à l’utilisation de l’outil, on nous a dit que c’était le Graal, l’outil miracle pour bien aiguiller nos contrôles ».

L’avertissement « interdit pour un contrôle d’identité » (à droite) ne bloque pas pour autant l’accès à l’application de reconnaissance faciale, explique Marc (à gauche). Document : Disclose et France 2.

Entre 2019 et 2024, la distribution d’AFD est passée de 57 300 à 499 900, selon un rapport de la Cour des comptes publié en mars dernier. Si les magistrats soulignent que « certains agents ont déclaré procéder à des reconnaissances faciales grâce au fichier TAJ », il est impossible, à ce jour, de savoir combien d’amendes reposent sur cet usage prohibé. En revanche, on sait qui sont les premiers visés : « Des gens issus de l’immigration, des personnes typées Afrique du nord ou Afrique noire », explique Marc, le gendarme francilien, pour qui cette politique du chiffre encourage les contrôles au faciès. Des cibles d’autant plus faciles, estime-t-il, qu’elles pensent que « ce n’est pas dans leur intérêt de se plaindre, surtout si elles sont dans des situations administratives compliquées ». 

À l’entendre, la pratique confine parfois au harcèlement : « Dans certains quartiers, y a des jeunes qu’on contrôle 20 fois par mois, on les passe à la Reco-TAJ pour vérifier s’il n’y a pas eu un délit entre temps ». D’après le gendarme, cette course à l’amende dopée à l’intelligence artificielle encourage donc les abus, mais aussi le racisme au sein des forces de l’ordre. Une analyse qui fait écho au témoignage de plusieurs jeunes d’un quartier populaire de Marseille, rencontrés au printemps par Disclose et la journaliste Camille Courcy. « On ne compte même plus le nombre de fois où [les policiers] nous prennent en photo, sans même nous demander la carte d’identité », racontait Marco*. Et si « on refuse, ils se mettent à nous taper dessus », renchérit l’un de ses amis.

Photo extraite de l’enquête vidéo réalisée par Camille Courcy, en mars 2026, pour Disclose.

L’exploitation débridée du TAJ vise aussi les militants politiques de gauche, activistes du climat ou amateurs de free-party. Dans la bouche de Marc, cela donne « les jeunes antisystème ». « En ce moment, on a des directives très claires pour les rave party. On nous impose d’y aller très fort, de verbaliser la moindre infraction, même celles qu’on ne relèverait pas en temps normal. Du coup, sur un événement qui rassemble des milliers de personnes, c’est : photo, vérification et verbalisations à la chaîne ». Autrement dit, une mention au TAJ pour les personnes verbalisées et un tas de nouvelles informations pour alimenter le fichier.

Un « outil miracle » qui se trompe d’identité

En théorie, les instructions d’utilisation de ce redoutable logiciel sont claires : elle se limite aux affaires criminelles, aux infractions ou aux délits et doit se faire sous la supervision d’un magistrat et par des fonctionnaires habilités. En résumé : il s’agit d’un outil d’aide à l’enquête. À charge ensuite pour les policiers « de procéder à l’ensemble des vérifications qui s’imposent avant de conclure, ou non, à la correspondance », est-il souligné à la page 2 du mode d’emploi.

Or, la confiance aveugle que les policiers vouent à leur « outil miracle » tend à leur faire oublier leurs obligations. Au risque d’accuser les mauvaises personnes.

Schéma montrant le fonctionnement de l’application « Reco-TAJ » sur les téléphones NEO des gendarmes.  Document : Disclose

L’erreur d’identification, c’est exactement ce qui est arrivé à Elena*, une jeune femme rom arrêtée en Normandie, le 13 octobre 2022, pour un cambriolage. À la gendarmerie, les enquêteurs estiment qu’elle ment sur son identité : ils la prennent en photo et font une recherche dans le TAJ. L’algorithme fait ressortir une autre identité : celle d’une jeune femme visée par une obligation de quitter le territoire (OQTF) et dont les traits du visage « présentent une similitude à  68 % avec le cliché » d’Elena, d’après le procès-verbal consulté par Disclose et France 2. Résultat, la jeune femme condamnée à six mois de prison ferme va être envoyée par erreur dans un centre de rétention de Seine-Maritime. Elle y reste 30 jours, en vue d’être expulsée vers la Serbie ou la Croatie. Malgré les dénégations de la jeune femme, son ancien avocat, Me Vincent Souty, ne parvient pas à obtenir sa libération auprès du juge des libertés et de la détention. Toutefois, cette erreur d’identification lui aurait évité l’expulsion : « Aucun pays n’aurait accordé un laissez-passer consulaire à une personne n’ayant pas donné son identité », estime l’avocat, qui a perdu sa trace. Quant à la seconde femme, elle est désormais fichée pour un cambriolage qu’elle n’a pas commis. 

« Ils ont pris pour argent comptant le résultat, sans même comparer nos photos »

Julien, militant écologiste.

Marius* n’est pas passé loin de l’erreur judiciaire. Pendant quelques jours, le jeune homme d’une vingtaine d’années s’est retrouvé poursuivi par erreur pour « entrave à la circulation » et « mise en danger de la vie d’autrui ». Encore aujourd’hui, son nom figure sur des documents judiciaires et administratifs qui n’ont rien à voir avec lui. Et le pire, c’est qu’il n’a jamais été informé de cette erreur par les autorités.

L’affaire remonte au 14 mai dernier. Ce matin-là, des activistes du climat mènent une action sur un pont reliant la Drôme à l’Ardèche, pour dénoncer un projet de contournement routier. Plusieurs bloquent la circulation, déroulent une banderole un brin moqueuse en ce jour férié de l’Ascension, tandis que deux autres militant·e se suspendent dans le vide à l’aide d’une corde. 

Des activistes bloquent le pont Mistral à Valence pour protester contre un projet de contournement routier, le 14 mai 2026. Source : Les Ami·es de la Plaine de Saint-Péray. 

Une partie des militant·es sont interpellé·es. Au commissariat, tous·tes suivent la même stratégie : « Ne rien déclarer pour se défendre uniquement lors du procès », raconte Julien*, 22 ans, l’un·e des deux cordistes supendu·es au pont. L’enquêteur qui l’auditionne ne connait donc pas son identité. Qu’à cela ne tienne : il branche la caméra de son ordinateur et filme l’interrogatoire, quand bien même ce dispositif est normalement réservé aux suspects de crimes ou aux victimes mineures. « Il m’a dit que le procureur l’avait autorisé à filmer », se rappelle Julien. Ce que le policier ne lui dit pas, c’est que cet enregistrement va servir à faire une capture d’écran de son visage pour interroger le TAJ. Et qu’un nom va ressortir : celui de Marius*, un jeune homme de 23 ans, « défavorablement connu des services de police » pour « usage illicite de stupéfiant » et « violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité lors d’une manifestation sur la voie publique ». 

L’activiste, que les policiers appelaient jusque-là « XH2 », devient « Marius ». Il croit à une blague ou à un coup de pression. Ce n’est que le lendemain, quand son avocat, Thomas Fourrey, l’appelle également Marius qu’il fait le lien avec son audition. Le suspect décide de laisser les policiers dans le faux : « Je n’avais toujours rien à déclarer, décrypte-t-il. Même s’ils m’appellent par un nom qui n’est pas le mien, je n’allais pas leur dire que ce n’est pas moi puisque la stratégie consistait à ne livrer aucune information ». Pour les fonctionnaires, l’enquête est close. Comme en atteste un procès-verbal rédigé dans la soirée du 14 mai, indiquant que le prévenu et deux de ses ami·es auraient été « formellement identifié (sic) via la reconnaissance faciale ». Julien part en prison sous une mauvaise identité.

Au bout de 100 heures de privation de liberté, dont deux jours et trois nuits derrière les barreaux, l’écologiste se résigne à dire la vérité aux agents du centre de détention de Valence. « Mais sur mon PV de sortie de détention provisoire, il y a encore écrit « Marius », cela signifie que je n’avais aucun certificat officiel de ma présence en détention ». « Si mon client n’avait pas dit : « je ne m’appelle par ce nom-là », un autre aurait potentiellement été condamné à de la prison, une amende ou un casier judiciaire », alerte pour sa part l’avocat Thomas Fourrey. 

Julien a fini par obtenir l’ensemble des pièces de la procédure. À commencer par la fiche TAJ du vrai Marius, sur laquelle figure son adresse, celle de ses parents et la liste de ses antécédents judiciaires. Mais aussi sa photo. Certes, comme Julien, ce dernier porte la moustache et des cheveux bruns, mais la forme de leurs visages est assez éloignée. « C’est à croire qu’ils ont pris pour argent comptant les résultats de l’intelligence artificielle sans même comparer nos photos », déplore l’activiste. Ses ami·es et lui ont été jugé·es à Valence ce lundi 6 juillet. Le tribunal a annulé l’ensemble de la procédure, en raison de méthodes d’identification jugées « déloyales ». Résultat : relaxe générale.

Combien d’erreurs le logiciel de l’entreprise Cognitec, utilisé dans les enquêtes judiciaires depuis 2012, a-t-il provoquées ? Combien de Marius sont fichés à tort ? Sollicité à plusieurs reprises, le ministère de l’intérieur n’a pas souhaité nous le dire. Une chose est sûre : aucune erreur, pas même les dossiers d’Elena et de Julien, ne sont remontées jusqu’à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). 

Depuis notre précédente enquête, il y a trois mois, le gendarme des données personnelles enquête sur le déploiement de la reconnaissance faciale sur les téléphones des forces de l’ordre. Ses contrôles sont « toujours en cours », assure le service communication de la CNIL. Sans effet tangible à ce jour : l’application, normalement réservée à des agents triés sur le volet, est toujours accessibles sur les téléphones NEO de tous les policiers et gendarmes français. « Personnellement, résume Marc, j’ai été formé par mes supérieurs, des officiers de police judiciaire qui disaient clairement : si cet outil est présent sur notre téléphone, c’est pour une bonne raison, il faut l’utiliser. » 

 * Prénoms d’emprunts


Enquête : Lisa Beaujour (France 2), Amanda Jacquel et Ariane Lavrilleux (Disclose)
Fact checking : Rémi Labed
Coordination éditoriale : Ariane Lavrilleux
Édition : Mathias Destal
Illustration de une : Éric Delfosse