Révélations sur les manquements à la sécurité sanitaire dans les usines Lactalis

Morceaux de plastique dans le fromage râpé, présence récurrente de salmonelle, stockage du lait en plein soleil… Depuis 2015, le géant mondial des produits laitiers a été épinglé à de nombreuses reprises par les services de l’Etat pour des négligences en matière d’hygiène et de sécurité sanitaire des aliments.
Le 9 septembre 2022, Lactalis procède au rappel de milliers de bûches de chèvre Président, la marque du phare du géant mondial des produits laitiers. En cause, le risque de présence de morceaux métalliques dans les fromages produits dans son usine de Riblaire, dans les Deux-Sèvres. Le lendemain, la directrice de la communication du groupe s’exprime dans la presse locale. « La chaîne de production concernée a été entièrement nettoyée, toujours par souci de précaution », assure-t-elle.
Un principe de précaution que Lactalis semble loin d’avoir systématisé. Manque d’hygiène, recyclage du lait, étiquetages frauduleux, valeurs nutritionnelles mensongères, pratiques commerciales trompeuses… Disclose a obtenu des dizaines de documents qui révèlent des manquements et des pratiques douteuses au sein des usines françaises du groupe. Ces rapports d’inspection issus de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) concernent 33 usines dont plus de la moitié ont été épinglées entre 2015 et 2020. « Ces rapports font mention de sujets de natures très différentes; les additionner n’a aucun sens », estime la direction de Lactalis dans une longue réponse envoyée à Disclose. Le groupe précise qu’il « opère en transparence avec l’administration et met en place des actions correctives quand cela est nécessaire. »
Ces documents, nous les avons réclamés à plusieurs directions départementales de la protection des populations, en janvier 2022, au nom du droit d’accès à des documents administratifs. Alertés, les ministères de l’économie et de l’agriculture ont pris le dossier en main. « Je vous remercie de ne pas communiquer lesdits documents avant consignes transmises par l’administration centrale », lit-on dans un échange interne aux services de Bercy que nous nous sommes procurés. Résultat, sous couvert de protection du « secret commercial », les rapports nous sont parvenus expurgés des passages les plus embarrassants pour l’industriel (lire notre enquête). Il a fallu l’intervention d’une source pour que nous obtenions les fameux documents… non censurés.
Non-conformités en chaîne
L’une des crèmeries mises en cause dans les documents de la DGCCRF n’est autre que l’usine Celia, à Craon (Mayenne), connue pour être à l’origine d’un des principaux scandales sanitaires de ces dernières années : la contamination à la salmonelle, en 2017, de lait infantile ayant conduit au moins 38 bébés à l’hôpital. Parmi les principaux manquements découverts à l’époque, et dont notre enquête publiée en 2020 se faisait l’écho : le « manque de culture de la sécurité alimentaire » au sein de l’usine – une enquête judiciaire pour blessures involontaires, mise en danger de la vie d’autrui et tromperie aggravée est toujours en cours.

Dans les mois qui ont suivi le scandale, les pratiques de Lactalis à Craon ne semblent pas s’être améliorées. Selon un rapport d’inspection daté d’octobre 2018, soit un mois après l’autorisation de réouverture de l’usine, la répression des fraudes a en effet relevé des non-conformités sur des boîtes de lait pour bébé de la marque Celia. En cause ? La présence d’additifs alimentaires dans la poudre, sans « aucune justification » ni garantie que les limites autorisées aient été respectées, ainsi que des teneurs en vitamine B12 et D supérieures à la valeur réglementaire. « Le non-respect de ces teneurs ne va pas rendre les bébés malades comme la salmonelle, décrypte pour Disclose un inspecteur de la DGCCRF. En revanche, si des valeurs réglementaires sont fixées, c’est que les experts estiment qu’au-delà de ces limites, il y a un risque pour la santé ». Ces lots de lait infantile « auraient dû être détruits », ajoute-t-il.
Un an plus tard, en 2019, la répression des fraudes relève d’autres manquements à la réglementation à Craon. Cette fois, des boîtes de lait pour bébé de la marque Picot révèlent une présence anormalement élevée en vitamine B9 et la présence d’ingrédients imprévus, tels que de l’huile de soja ou de la caséine de lait. Selon l’auteur du rapport, « les éléments remis lors du contrôle ne sont pas suffisants pour justifier l’absence de déclaration de certains composants ».
« Vétusté des installations »
A proximité du site de Craon, la société laitière de Mayenne, elle aussi spécialisée dans la poudre de lait, a beaucoup inquiété les services de l’Etat. En avril 2019, alors que le scandale de la salmonelle est encore dans toutes les têtes, les services de la préfecture du département rédige un courrier à destination du directeur de l’usine. Selon lui, le plan de maîtrise de l’usine « ne permet pas de maîtriser les risques liés aux dangers » de contamination par des bactéries dangereuses pour la santé. Face au danger, il alerte : « Aucun produit fabriqué dans l’établissement (…) ne devrait être orienté en filière infantile ». Mais les manquements persistent. Fin 2019, les services d’hygiène réalisent une visite inopinée de la laiterie. Ils y constatent « une dégradation des indicateurs d’hygiène », « le non-respect de la totalité des procédures de nettoyage » et « la vétusté des installations ». Lactalis écope d’une mise en demeure. Insuffisant, selon un agent de la DGCCRF joint par Disclose : « Les avertissements ne sont pas coercitifs… Ce qui alimente le sentiment d’impunité. »
Manquements à répétition
Certaines usines du groupe enchaînent les remontrances, sans réaction manifeste de la part du groupe. C’est le cas de l’usine de Saint-Just-de-Claix, dans l’Isère, où Lactalis fabrique le Saint-Marcellin et le Saint-Félicien vendus sous la marque « Etoile du Vercors ».

En 2018, la maîtrise des risques sanitaires y a été jugée « insuffisante » en raison de nombreux manquements aux règles d’hygiènes. Malgré une mise en demeure, les mêmes manquements sont constatés l’année suivante. En décembre 2019, la maintenance des locaux est en effet jugée déplorable. Pis, le processus de gestion en cas de détection d’éléments pathogènes sur des produits paraît hautement insuffisant. Dans le secteur agroalimentaire, cette étape est pourtant cruciale : elle permet de réduire au maximum le risque de mise sur le marché de produits dangereux pour la santé.
Recyclage du lait et « risques de contamination »
Dans deux autres usines du groupe Lactalis, à l’Hermitage et à Vitré, en Ille-et-Vilaine, un autre problème est pointé par les inspecteurs des fraudes : le recyclage du lait. Dans notre précédente enquête, la direction du groupe avait assumé le recyclage du lait « dans un strict respect de la réglementation et de la qualité finale des produits proposés aux consommateurs. » Si le recyclage du lait est autorisé, la répression des fraudes ne semble pas moins préoccupée par le recours à cette pratique. Ses services ont en effet adressé des avertissements à la direction de l’Hermitage, en février 2019, et à celle de Vitré, en mai 2017, stipulant que le procédé pouvait engendrer « d’importants risques de contamination ». Un problème d’autant plus sérieux que les sites épinglés produisent deux des produits phares du groupe : le lait Lactel et les fromages Président.
A l’Hermitage, « il a été constaté que certaines briques servant aux autocontrôles étaient prélevées sur ligne [avant d’être] ouvertes manuellement par l’opérateur au moyen d’un ciseau [et] déversées dans des pots avant de subir un nouveau traitement thermique », écrit l’agent de la DGCCRF. Une méthode artisanale totalement contraire au principe de précaution.

A Vitré, le processus de recyclage consiste à réinjecter sur les lignes de fabrication des lots déclassés. En clair, des bouteilles et briques de lait sont broyées afin d’en extraire le précieux liquide. Ce dernier est ensuite réinjecté dans la production. Cela « peut représenter jusqu’à 10 % du produit final », indique l’auteur du rapport, qui souligne que Lactalis « n’effectue pas les vérifications nécessaires permettant de s’assurer qu’il n’y a pas de contamination de cette matière première. »
Lors de son inspection, le fonctionnaire découvre que « du lait en attente de recyclage est entreposé à l’extérieur » de l’usine. Pis, les stocks sont « mélangés avec les produits destinés à l’alimentation animale ». Il constate également la présence de « produits non protégés par des housses » ; des emballages « ouverts à l’intérieur de bacs fermés » ou des opercules de bouteilles de lait percés par des « nuisibles volants ». A la suite de cette visite, la société a fait l’objet d’une mise en demeure.
« Réel problème sanitaire »
C’est ce même sentiment d’impunité qui semble avoir gagné la direction du site de Clermont (Oise), où sont produites des bouteilles de lait Lactel. Ici, les dirigeants ont pris la mauvaise habitude de conserver du lait à l’extérieure de l’entreprise, dans des conditions jugées dangereuses pour la sécurité sanitaire. En novembre 2019, et malgré de précédents rappels à l’ordre sur ce point, la DGCCRF interpelle la direction. Ses services, écrit-elle, reçoivent « régulièrement des signalements de consommateurs qui ont pu observer ces conditions de stockage, et ce quelles que soient les conditions météorologiques (gel, neige, températures caniculaires…) depuis la ligne de chemin de fer jouxtant le terrain de l’établissement ». Et la répression des fraudes de préciser qu’il existe « un réel problème sanitaire (…) du fait de l’atteinte de l’intégrité de certains conditionnements. » Autre élément inquiétant : des produits stockés sur place avant leur mise sur le marché « ont fait l’objet de plaintes de consommateurs ». Pourtant, à notre connaissance, la crèmerie n’a fait l’objet d’aucune mise en demeure.

Dans l’industrie agroalimentaire, une politique stricte de retraits-rappels en cas de menaces à la sécurité des consommateurs peut permettre d’éviter le pire. Un principe de précaution que Lactalis ne semble pas appliquer avec sérieux. Ce fut le cas, on l’a vu, avec la salmonelle dans le lait pour bébé. Mais pas seulement. C’est ce que laisse supposer la lecture d’un rapport d’inspection d’octobre 2018 sur l’usine de Charchigné, en Mayenne (Pays de la Loire). Au mois d’août de cette année 2018, la direction de l’usine reçoit sept plaintes de consommateurs dénonçant la présence « d’éléments en plastique dans les sachets d’emmental Président », indique la DGCCRF. Malgré l’existence d’un risque grave pour « la santé humaine », aucune procédure de retrait-rappel ne sera déclenchée, comme la loi l’y oblige. Quant aux services de l’Etat, ils n’ont pas été prévenus. « Compte tenu du niveau de gravité de l’incident, conclut le rapport, ce fait constitue un manquement ». Un de plus.
Marianne Kerfriden
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