Affaire Zineb Redouane, le symbole de l’impunité policière

Depuis l’ouverture de l’enquête judiciaire sur la mort de Zineb Redouane il y a deux ans, le CRS mis en cause n’a toujours pas été identifié. Révélations sur un sabotage.
Deux ans et toujours pas de responsable. Depuis le 4 décembre 2018 et l’ouverture d’une enquête judiciaire pour « recherche des causes de la mort », le policier qui a grièvement blessé Zineb Redouane le 1er décembre 2018 n’a toujours pas été identifié.
Très vite, pourtant, l’enquête confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) de Marseille a permis de déterminer l’heure exacte du tir, l’arme utilisée – un lance-grenades de type Cougar – et la compagnie de CRS présente au moment des faits. Sur les soixante-dix CRS de Saint-Etienne venus encadrer l’acte III des gilets jaunes, seuls cinq étaient armés d’un Cougar.
Pour mener leur enquête, qui n’a abouti nulle part, les policiers de l’IGPN n’ont pas analysé d’images des réseaux sociaux mais uniquement celles issues de quatre caméras de vidéosurveillance.

D’après leur procès-verbal de synthèse, trois d’entre elles montrent « l’ambiance générale » mais pas le tir. La seule qui aurait sans nul doute permis de reconnaître le CRS derrière le lance-grenades, n’était, selon les enquêteurs, « pas en fonctionnement » ce jour-là. Une dernière caméra filme la scène, de loin. Le 6 décembre 2018, une enquêtrice de l’IGPN en transfère les images au capitaine de la compagnie de CRS pour qu’il reconnaisse « l’auteur présumé du tir de cougar ». Présent sur le terrain le soir des faits, le gradé est également invité à remettre les cinq lance-grenades afin de pouvoir déterminer l’arme qui a tiré et son propriétaire.
Sabotage de l’enquête
La réponse tombe le lendemain matin : « Après avoir consulté l’ensemble de la chaîne hiérarchique et les personnels concernés, je suis dans l’impossibilité d’identifier ce fonctionnaire compte tenu de la qualité et de l’éloignement des clichés. » Concernant la réquisition des Cougar, le capitaine s’y oppose purement et simplement. Afin, dit-il, de « ne pas obérer la capacité opérationnelle de l’unité lors de cette période de mouvements revendicatifs intenses ».
En juin 2019, l’avocat de Milfet Redouane, la fille de la victime, a porté plainte pour altération et soustraction de preuves. Dans sa plainte consultée par Disclose, Me Yassine Bouzrou souligne que « les lanceurs Cougar utilisés le 1er décembre 2018 constituent des éléments de preuves indispensables à la manifestation de la vérité ». Mais le refus de les remettre à la justice relèverait selon lui d’une entrave à la recherche des preuves et la condamnation des coupables.
Le 25 janvier 2019, soit plus d’un mois après la mort de Zineb Redouane, les cinq CRS porteurs d’un lance-grenades sont auditionnés en qualité de simples témoins par leur collègue de l’IGPN.
« Etes-vous le tireur qui apparaît à l’écran ? », demande l’enquêteur. « Je ne me reconnais pas sur cette scène et je ne reconnais pas non plus le collègue », affirme l’un. Un autre : « Cela peut-être moi ou pas, je n’ai aucune certitude. » Un troisième : « Malgré la distance, on voit que le [tireur] ne porte pas de cagoule sous son casque et je suis formel, je portais ma cagoule et mes lunettes ce soir-là. » Pas plus de succès avec les deux derniers fonctionnaires de police interrogés.
Le commandant de police et chef de la compagnie mise en cause est entendu, lui aussi, le 25 janvier. A en croire le procès-verbal de son audition, « il n’y a pas eu d’incident de tir. Celui-ci est bien parti. C’est la destination qui est malheureuse ». Confronté aux images de la caméra numéro 4, il soutient que le tir est conforme au règlement, l’angulation étant comprise entre 30 et 45 degrés : « Sur la vidéo, on constate qu’il s’agit d’un tir en cloche. On voit que la situation semble animée autour d’eux, ce qui justifie le tir en question. »
Alerte rouge
Son adjoint, l’homme qui a refusé de fournir les lance-grenades à la justice, est également auditionné. Les cinq tireurs étaient « sous [son] autorité directe », révèle-t-il. Mais au moment du coup de feu, il n’aurait « rien remarqué ». « Je me trouvais parfois à une cinquantaine de mètres en avant du dernier tireur du groupe », explique-t-il avant de couvrir ses hommes : « A la vue de cette vidéo, je constate qu’[ils] sont agressés par la gauche et qu’ils ripostent avec le Cougar et des grenades à main. » Six mois plus tard, le même capitaine a été décoré de la médaille de la sécurité intérieure pour son « engagement exceptionnel » au sein de la police nationale.
Un dernier témoin a été appelé à témoigner devant l’IGPN de Marseille. Il s’agit de l’expert en balistique mandaté le 11 décembre 2018 pour apporter un éclairage scientifique à l’affaire. « A ce stade de l’expertise et sans avoir de résultats des essais, la consultation de la vidéo ne semble pas montrer d’irrégularités dans l’usage du lanceur Cougar », avance le fonctionnaire de la police scientifique. C’est cette hypothèse qui sera retenue dans les conclusions du rapport qu’il remettra à la justice an et demi plus tard.
L’expert en balistique, tout comme le capitaine des CRS et son adjoint, ont omis de signaler l’existence d’un document capital. Une note d’instruction interne au ministère de l’intérieur qui concerne l’« emploi des lanceurs de grenades en dotation » dans la police et la gendarmerie nationale – consulter le document en intégralité.
Daté de 2017, cette note de quatre pages obtenu par Disclose détaille précisément les conditions dans lesquelles ces « armes de forces intermédiaires » peuvent être utilisées ou non. « Ni conçues ni destinées à tuer », les lance-grenades « n’en demeurent pas moins des armes dont il convient de ne pas sous-estimer la dangerosité, notamment au regard des effets produits par les grenades qu’elles servent à propulser », explique le document en guise de préambule. Au chapitre « précautions d’emploi », il est cette fois indiqué que l’utilisation de cet équipement « ne peut que procéder de l’ordre de la hiérarchie » et que l’« emploi est subordonné à la présence » d’un superviseur. Selon les préconisations ministérielles, c’est à lui que revient la responsabilité d’alerter son collègue « sur les conditions environnementales susceptibles de rendre le tir inopérant ou dangereux ».

Depuis la position du CRS au moment du tir, la présence de plusieurs immeubles en vis-à-vis direct aurait dû constituer, à tout le moins, une alerte rouge. D’autant plus que la munition utilisée, une grenade de type MP7, est normalement prévue pour atteindre une cible située à 100 mètres. Or, au moment du tir, l’immeuble de Zineb Redouane est situé à moins de 40 mètres.
Echec à « atteindre un objectif opérationnel »
L’enquête vidéo de Disclose et Forensic Architecture révèle un autre élément troublant dans l’attitude du CRS auteur du coup de feu : après avoir tiré la grenade qui percutera l’octogénaire, ce dernier recule pour laisser passer un véhicule avant de lever les yeux en direction de son tir. Douze secondes après, il regarde toujours dans la même direction avant de quitter les lieux, accompagné de plusieurs collègues.
Le cadre d’emploi du lance-grenades insiste sur le fait qu’il « doit permettre d’atteindre un objectif opérationnel tout en respectant les conditions de nécessité et de proportionnalité ». Il précise par ailleurs que « tous les cas d’usages de l’arme (…) devront systématiquement faire l’objet d’un compte rendu précis ». Il relève donc de l’obligation du tireur et de son superviseur d’observer la trajectoire de la grenade et de constater ses effets. Dans le cas du tir qui a atteint Zineb Redouane au visage, la grenade disparaît aussitôt dans l’appartement.
Il n’est pas possible, d’après les images de vidéosurveillance, de reconstituer la vision précise du CRS lorsqu’il regarde en l’air. Une chose est sûre : il a suivi la trajectoire de son tir et son échec à « atteindre un objectif opérationnel ». En ajoutant à cela qu’il a quitté les lieux quelques instants seulement après le tir, il paraît probable que le policier et ses collègues aient été les premiers à prendre conscience qu’ils venaient de commettre une faute grave.
Depuis son dépaysement en août 2019 à la suite de soupçons de collusion entre le parquet de Marseille et les policiers, l’enquête pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner (…) par une personne dépositaire de l’autorité publique” a été confié à un magistrat lyonnais. Ce dernier doit encore se prononcer sur la conformité du tir et la responsabilité des CRS dans la mort de Zineb Redouane.
Mathias Destal


