ArcelorMittal : derrière l’acier « made in France », les terres volées du Liberia

ArcelorMittal : derrière l’acier « made in France », les terres volées du Liberia
Pour fabriquer de l’acier à Dunkerque et Fos-sur-Mer, ArcelorMittal exploite des gisements de minerai de fer au Liberia. Entre accaparement de terres agricoles et contamination des ressources en eau, la firme met en danger plusieurs milliers d’habitant·es de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Révélations sur les pratiques climaticides et néocoloniales du géant mondial de la sidérurgie.
Dans les voitures Renault ou Peugeot, les canettes de Coca-Cola ou de bière Heineken, les machines à laver Miele ou Samsung : l’acier d’ArcelorMittal est partout. Chaque année, la multinationale dirigée par le milliardaire indien Lakshmi Mittal produit près de 60 millions de tonnes du précieux alliage à travers le monde, dont une partie sort de ses usines de Dunkerque (Nord) et Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). À eux seuls, ces deux sites représentent 15 % des émissions de gaz à effet de serre de l’industrie hexagonale ; ce sont les deux plus gros pollueurs français.
Si ArcelorMittal figure parmi les principaux responsables du réchauffement climatique, c’est à cause de ses hauts-fourneaux. Des fours gigantesques, dans lesquels l’industriel brûle deux matériaux essentiels à sa production d’acier : du charbon et du minerai de fer dont la provenance est tenue secrète par la firme sidérurgiste. Pour le charbon, Disclose a découvert en avril dernier que son aciérie de Dunkerque s’approvisionnait dans une mine au Mozambique où les habitant·es sont exposé·es à la pollution de l’air et voient leur vie menacée par des explosions quotidiennes. Cette fois, notre enquête nous conduit au Liberia, un petit pays d’Afrique de l’Ouest où la firme a fait main basse sur le minerai de fer. Premier bénéficiaire de cet extractivisme forcené : la France. Pas moins de 12,7 millions de tonnes de minerai libérien ont été expédiées vers l’Hexagone, entre janvier 2020 et août 2026, selon des données exclusives fournies à Disclose par la société Kpler. Avec des conséquences dramatiques pour les populations locales.

En l’espace de vingt ans, le Liberia a vu la multinationale s’arroger d’importantes infrastructures minières, ferroviaires et portuaires. Sur place, où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, les peuples autochtones paient le prix fort. D’après notre enquête, près d’un millier de paysan·nes ont vu leurs terres confisquées par l’entreprise, qui est aussi accusée d’empoisonner les rivières et les sources d’eau potable avec des métaux lourds.
Des bulldozers détruisent les terres autochtones
ArcelorMittal débarque au Liberia en 2005, sur les ruines d’un pays éreinté par une guerre civile ayant fait plus de 200 000 morts. L’industriel s’installe dans le nord du pays, dans le comté de Nimba, sur une concession minière grande comme cinq fois Paris. Outre la signature d’un accord avec le gouvernement de l’époque qui lui est largement favorable, le groupe sidérurgique privatise la ligne ferroviaire qui relie les mines à l’océan Atlantique, mais aussi le port de Buchanan, d’où partent les cargos vers la France. Renouvelé depuis jusqu’en 2050, le contrat prévoit que 15 % de la propriété des mines revient à l’État. ArcelorMittal s’en arroge 85 %.

En contrepartie de l’exploitation minière, le groupe affirme avoir versé près de 28 millions de dollars à l’État libérien en 2025. Un partenariat gagnant-gagnant, à en croire les panneaux qui quadrillent la concession minière, où Lakshmi Mittal s’affiche tout sourire aux côtés du président de la République, Joseph Boakai.

Le drame vécu par des milliers d’habitant·es, majoritairement des peuples autochtones Mano et Gio, tranche avec cette belle histoire. Comme en témoigne Dada Konkah, un agriculteur établi à Gbarpa, au pied de deux montagnes exploitées par ArcelorMittal. En mars 2022, alors qu’il s’est absenté pour quelques jours, des pelleteuses déchiquettent méthodiquement ses cultures de caoutchouc, de cacao et d’avocat. Les ouvriers qui les manipulent travaillent pour un sous-traitant d’ArcelorMittal. Ni le géant de l’acier, ni ses prestataires locaux n’ont pris soin de le prévenir, ce qui est illégal au regard de la loi libérienne, qui consacre le « consentement libre, préalable et éclairé » des propriétaires et leur garantit une compensation financière « équitable ». Il doit d’abord attendre quatre mois avant que le groupe ne s’engage à indemniser ses pertes — près de 600 arbres au total —, en suivant un barème du ministère de l’agriculture, puis encore trois ans pour finalement recevoir un peu plus de 9 000 dollars… Moitié moins qu’escompté.
« Comment je suis supposé nourrir mes trois enfants ? »
Ernest Belleh Dolo, habitant du village de Gbarpa
« Je me suis fait avoir de bout en bout », lâche Dada Konkah. Deux ans après la confiscation d’une partie de ses terres, le paysan a vu le reste de ses parcelles inondées à cause d’un barrage construit par ArcelorMittal pour contenir ses eaux polluées et qui s’avère mal dimensionné. Il demande compensation. Ce que la multinationale refuse début 2024, estimant que ses champs sont situés « en dehors de l’emprise » de ses activités. Depuis, les plants survivants surnagent dans une eau brunâtre. « Je ne peux même plus aller sur mes terres », raconte le paysan, qui se dit « très affecté ».
Disclose a recueilli six autres histoires similaires à celle de Dada Konkah, entre août 2024 et septembre 2025. Des employé·es d’ArcelorMittal qui font irruption dans un champ pour répertorier les cultures, rapidement suivi·es des « engins jaunes » qui broient la végétation pour construire une route, un barrage ou un site d’enfouissement de déchets. Des terres ancestrales rayées de la carte sans préavis. « En l’espace de deux mois, ils m’ont tout détruit, confie Ernest Belleh Dolo, autre habitant du village de Gbarpa. Comment je suis supposé nourrir mes trois enfants ? On n’a plus d’argent, j’ai même dû les retirer de l’école parce que je ne pouvais plus la payer. » Ici, l’agriculture ne sert pas seulement à se nourrir : elle fournit l’essentiel des revenus des familles.

De l’aveu même d’ArcelorMittal, « 22,1 % des terrains agricoles » qui ont été soit détruits, soit rendus inaccessibles par ses opérations, ont donné lieu à une indemnisation. C’est ce que confirme un courrier adressé par l’entreprise aux autorités locales en mars 2026, obtenu par Disclose. Deux mois plus tard, des médiateurs nommés par le gouvernement libérien calculent que 694 agriculteur·ices sont toujours en attente de paiement. Il faut y ajouter 160 paysan·nes de la concession qui n’ont pas été pris en compte par les autorités. À ce jour, ils et elles n’ont toujours pas été dédommagé·es.
La somme totale réclamée par les agriculteur·ices lésé·es — 4 millions de dollars, soit environ 4 800 euros par personne — est pourtant une goutte d’eau pour la multinationale et ses plus de 3 milliards de dollars de bénéfices. Mais ArcelorMittal estime avoir payé son dû : sollicitée, la direction indique que « toutes les personnes devant être indemnisées l’ont été » et assure qu’elle « n’autorise aucune activité de défrichement en dehors de ses procédures établies en matière d’accès aux terres » [voir les réponses complètes de l’entreprise en fin d’article].
« Il n’existe pas un seul pays en Europe qui accepterait de donner ses ressources naturelles à des étrangers sans que cela ne bénéficie à la population locale », proteste auprès de Disclose Crayton O. Duncan, sénateur du Liberia, l’un des seuls parlementaires à s’être abstenu sur le prolongement de la concession d’ArcelorMittal. Or, aujourd’hui, le minerai de fer à destination de la France menace non seulement la survie économique des habitant·es, mais aussi leur santé.
Des métaux lourds dans les puits et les rivières
D’après notre enquête, l’eau consommée par les riverain·es des mines de Nimba est polluée par de nombreuses substances toxiques. Sur des photos et des vidéos prises par des habitant·es entre septembre 2024 et mars 2026, les rivières Gba et Velee, qui s’écoulent à proximité du site d’extraction, ont tourné à l’orange trouble. On y voit un poisson mort et des plantes à l’agonie, alors que ces sources d’eau sont utilisées pour boire, se laver, faire la lessive ou irriguer les cultures.

Alfred Guane, un agriculteur installé dans le village de Bonla, à environ un kilomètre en aval, raconte : « On ne peut plus cultiver de légumes le long de la rive. Bientôt, on ne produira plus rien du tout. » Comme plusieurs de ses voisins, il a dû se résoudre à louer un lopin de terre éloigné des activités d’ArcelorMittal. Dans le village de Zolowee, à une quinzaine de kilomètres au sud de Bonla, des habitant·es ont renoncé à boire l’eau des ruisseaux qu’ils·elles consommaient depuis toujours. Pendant ce temps, « ArcelorMittal fait venir des bouteilles d’eau depuis [la capitale] Monrovia pour ses employés », fulmine Roland S. Dolo, le chef du village. Ce que la direction du groupe confirme à Disclose, tout en affirmant prendre des « mesures visant à protéger les ressources locales en eau ».
On en est loin. Des niveaux inquiétants de métaux lourds ont été retrouvés dans l’eau des rivières, des puits et des pompes utilisées par les habitant·es de cinq villages situés dans la concession d’ArcelorMittal. L’information émane cette fois d’une étude réalisée par un laboratoire indépendant, jamais rendue publique. Elle a été réalisée en janvier 2025 pour le compte du gouvernement du Liberia.
Le plomb, naturellement présent dans le minerai de fer, est ainsi mesuré dans les 37 échantillons d’eau prélevés. Ce métal lourd, particulièrement toxique pour les enfants et les femmes enceintes, atteint jusqu’à 63 fois la recommandation de l’OMS (0,01 mg/l) dans une rivière de la petite ville de Yekepa. Quant au fluorure, suspecté d’être toxique pour le développement du cerveau et la reproduction, il a été identifié dans 19 des 37 prélèvements. Des niveaux de contamination jusqu’à 17 fois supérieurs aux valeurs recommandées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Disclose a fait réagir un géologue spécialiste de l’eau à l’université de Monrovia. Levi Nya Paye, qui n’a pas participé à l’étude, estime que « ce rapport apporte de vrais motifs d’inquiétude sur la qualité de l’eau mesurée dans ces villages. Bien qu’il ne prouve pas qu’ArcelorMittal est à l’origine de cette pollution […], il indique que l’entreprise n’a pas souhaité communiquer les résultats de ses propres prélèvements dans l’eau. Pour moi, c’est un signal d’alarme ».

Sollicitée, ArcelorMittal « reconnaît les préoccupations soulevées concernant les rejets de sédiments associés à ses activités minières » et assure qu’elle « dispose d’un programme complet de suivi environnemental et réalise régulièrement des contrôles de la qualité de l’eau ». Mais, là encore, elle ne communique pas les résultats.
Interrogé à son tour, le gouvernement libérien n’a pas donné suite. En revanche, l’Agence nationale de protection de l’environnement, placée sous l’autorité du président de la république Joseph Boakai, nous indique que ses agent·es ont relevé, fin 2025, « des teneurs en fer, plomb et chrome au-dessus des normes sanitaires » dans les rivières de la concession. Rebelote en août 2026, avec des « rejets riches en fer et chargés de sédiments […] se déversant dans les ressources en eau environnantes par six points de rejet » reliés aux mines d’ArcelorMittal. La firme s’est vu infliger par les autorités une amende de 500 000 dollars (348 000 euros), qui vient s’ajouter aux 295 000 dollars de sanctions liées à ses pollutions de l’eau au depuis 2022.
Selon nos informations, deux procédures judiciaires portant sur des atteintes aux droits humains et au vivant dans le comté de Nimba devraient être lancées prochainement contre la filiale d’ArcelorMittal au Liberia. L’une portée par l’ONG locale Green Advocates International, l’autre par des habitant·es d’un village de la concession minière.
En attendant, à Nimba, les bulldozers tournent à plein et les explosions tonnent encore loin dans la jungle. D’ici la fin de l’année, l’entreprise devrait avoir exporté 18 millions de tonnes de minerai de fer, soit 57 % de plus que l’an dernier. Et la ruée minière qui alimente son modèle climaticide n’est pas près de s’arrêter. En France, mais aussi en Allemagne, en Belgique et en Espagne, ArcelorMittal a suspendu ou annulé pas moins de sept projets censés décarboner sa production d’acier.
↗ Lire l’intégralité des réponses d’ArcelorMittal
Enquête : Camille Corcoran
Reportage (comté de Nimba, Liberia) : Paul Kanneh
Coordination éditoriale : Pierre Leibovici
Fact-checking : Rémi Labed
Édition : Mathias Destal
Image de couverture et illustrations : Thomas Steffen
Photos : Berta Vicente Salas
Cet article a reçu le soutien du programme Dark Green (Centre for Investigative Journalism et JournalismFund)
