ArcelorMittal : le partenaire des JO 2024 poursuit son tour du monde des délits environnementaux

ArcelorMittal : le partenaire des JO 2024 poursuit son tour du monde des délits environnementaux

Le leader mondial de l’acier, plus gros émetteur de CO2 en France, méprise les règles environnementales par-delà les frontières. Métaux lourds, décharges sauvages… À Zenica, en Bosnie-Herzégovine, l’usine d’ArcelorMittal a commis pas moins de 46 infractions graves en cinq ans, d’après des rapports inédits obtenus par l’OCCRP et le Center for Investigative Reporting (CIN), en partenariat avec Disclose.

Des pollutions, des cancers inexpliqués et des promesses non tenues : voilà ce que sème le géant ArcelorMittal d’un bout à l’autre de la planète. En mars 2023, Disclose révélait que les deux usines françaises du numéro 1 mondial de l’acier, à Dunkerque (Nord) et Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), dépassent les limites de pollution autorisées par la loi — obligeant notamment les salarié·es à respirer un air vicié. Près d’un an plus tard, alors qu’aucun système de dépoussiérage n’avait encore été installé dans ses aciéries en France, Disclose dressait une liste des pays ayant infligé des amendes au groupe pour des faits d’atteinte à l’environnement : Afrique du Sud, Mexique, Liberia, Canada. D’après nos calculs, ArcelorMittal a dû s’acquitter de plus de 11 millions d’euros de sanctions depuis 2020. C’est désormais en Bosnie-Herzégovine que les délits commis par le partenaire des Jeux olympiques de Paris 2024 éclatent au grand jour.

Zenica est une ville d’environ 100 000 habitants située à 50 km au nord de Sarajevo. Depuis plus de 15 ans, des collectifs d’habitant·es se mobilisent pour dénoncer les pollutions qu’ils subissent et les morts prématurées qui endeuillent leurs foyers. Pour eux, pas de doute que la responsabilité en incombe à l’aciérie locale, rachetée à l’État par ArcelorMittal en 2004. Voilà déjà neuf ans qu’une ONG, Eko Forum Zenica, a porté plainte contre l’industriel ; l’enquête a été abandonnée, faute de preuves suffisamment solides. Pourtant, ces preuves existent, comme le révèle une enquête de l’OCCRP et du Center for Investigative Reporting (CIN) de Sarajevo, partenaires de Disclose.

L’usine ArcelorMittal Zenica, en Bosnie-Herzégovine. Photo : Dženat Dreković (CIN)

Les journalistes du CIN ont obtenu un rapport rédigé par l’administration fédérale des opérations d’inspection de Bosnie-Herzégovine. Une note de sept pages qui résume cinq ans de contrôles au sein de l’usine d’ArcelorMittal à Zenica. Elle dévoile qu’entre 2019 et 2024, sur les 87 inspections menées dans l’aciérie, 46 font état d’infractions. Parmi les problèmes pointés par les inspecteurs, l’absence de système efficace pour traiter les eaux polluées par la production d’acier. Le rapport formule l’hypothèse que des déchets ont été déversés dans le fleuve Bosna, en contrebas des usines. Il en a coûté à l’entreprise 67 000 euros d’amendes. Bien peu, au regard du chiffre d’affaires du groupe : 68 milliards d’euros en 2023.

Sollicité par le Centre pour le journalisme d’investigation en Bosnie, Nikhil Mehta, le directeur de la filiale d’ArcelorMittal à Zenica, se défend en expliquant qu’au moment du rachat de l’usine, en 2004, le groupe a « hérité de problèmes anciens » et s’est montré « trop ambitieux » dans sa volonté à limiter la pollution.

Dans un autre rapport daté de juillet 2023, l’administration chargée de l’environnement dénonce cette fois des dépassements illégaux des particules rejetées dans l’air, une mauvaise gestion des déchets et de leur impact environnemental, ainsi qu’un manque d’entretien des outils de filtrage. Mais aussi des retards sur la mise en place des innovations techniques censées mettre fin à ces problèmes. Les inspecteurs notent que les déchets sont rejetés dans des décharges sauvages pour lesquelles l’entreprise n’a obtenu aucune autorisation, ni réalisé d’étude d’impact. L’analyse des sols réalisée par l’Institut fédéral d’agro-pédologie en mars 2024, à la demande du Center for Investigative Reporting, dans la commune voisine de Tetovo, a révélé des pollutions excessives aux métaux lourds. Des échantillons de terre prélevés dans des jardins, devant des écoles, des cliniques ou le long des rues ont révélé la présence d’arsenic, de plomb, de zinc, de cadmium, de nickel et de cuivre dépassant de deux à trois fois les seuils autorisés. Les concentrations en plomb dans les sols sont trois fois supérieures aux normes.

C’est précisément à Tetovo que vit et travaille Ahmed Šišić. Sa femme est morte d’un cancer « en neuf jours », précise-t-il. D’un geste désolé, il montre ses légumes, recouverts d’une poussière scintillante. « Ce n’est pas seulement la poussière, c’est aussi l’odeur. Ça sent les ordures, les eaux usées ». D’après un rapport de 2023 compilé par l’ONG Greenpeace, Zenica est la sixième ville la plus polluée d’Europe.

Ahmed Šišić habite la commune de Tetovo, à proximité de l'usine d'ArcelorMittal à Zenica, en Bosnie-Herzégovine
Ahmed Šišić habite la commune ultra polluée de Tetovo, à proximité de l’usine d’ArcelorMittal. Photo : Dženat Dreković (CIN)

En mars dernier, ArcelorMittal a annoncé la fermeture de la section la plus polluante de son usine de Zenica : la cokerie, où le charbon est chauffé à 1 250°C. Pratique pour s’épargner les rénovations qui auraient pu atténuer les nuisances… Tout en maintenant le reste de ses opérations sur le site. Car, en dépit des conclusions de leurs propres inspections, les autorités bosniennes n’ont pas suspendu la licence permettant à ArcelorMittal de poursuivre son activité sur place. Le sidérurgiste emploie 2 200 personnes à Zenica ; 10 000 de plus si l’on ajoute les emplois indirects liés à ses fournisseurs. Interrogé par l’OCCRP, le ministère fédéral de l’environnement concède que « le poids économique et social d’ArcelorMittal Zenica ne fait aucun doute, mais il ne doit pas être une excuse pour négliger la santé des citoyen·nes et l’environnement ».

Pendant ce temps, à sept semaines du coup d’envoi des JO de Paris, la flamme olympique se promène entre La Réunion et la Polynésie française, avant de mettre le cap sur Paris. Elle circule dans des torches fabriquées par ArcelorMittal, partenaire officiel de Paris 2024, qui a également conçu les immenses anneaux multicolores qui ornent la Tour Eiffel. En associant son image au symbole olympique, le groupe sidérurgique entend « rappel[er] au monde entier que l’innovation et la durabilité vont de pair, surtout dans l’industrie ». Une campagne de com décidément bien éloignée de la réalité de ses usines.

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Cette enquête a été réalisée par nos partenaires de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) et du Center for Investigative Reporting, un média à but non lucratif basé en Bosnie-Herzégovine.

Enquête : Peter Geoghegan, Eli Moskowitz, Zdravko Ljubas (OCCRP) et Dženita Lutvić (CIN)
Édition : Élodie Emery et Pierre Leibovici
Photo de Une : Dženat Dreković