Autoroutes, extraction de lithium : Disclose Data rassemble les grands projets néfastes pour l’environnement

Autoroutes, extraction de lithium : Disclose Data rassemble les grands projets néfastes pour l’environnement

Des centaines de projets récemment examinés par les autorités environnementales font apparaître les principales menaces pour la nature en 2025. Construction de routes, extraction du lithium, champs de panneaux photovoltaïques… Nous avons rassemblé les risques de ces aménagements sur Disclose Data, une plateforme inédite pour lancer l’alerte sur l’environnement.

Le long des plateaux du Tarn et de Haute-Garonne, les pelleteuses sont figées sur la terre fraîchement terrassée. Tout un chantier à l’arrêt. Et, en coulisses, une bataille judiciaire loin d’être terminée. Le 27 février dernier, le tribunal administratif de Toulouse a déclaré illégale la construction de l’autoroute l’A69. Motif : il n’existe pas de « raison impérative d’intérêt public majeur » de poursuivre ce chantier, qui détruit les habitats d’espèces protégées. L’État a fait appel de la décision. Quitte à omettre un pan fondamental du jugement : « les estimations de trafic […] apparaissent très en deçà des seuils justifiant la construction d’une autoroute à 2×2 voies, comme a pu le relever l’autorité environnementale ».

L’autorité environnementale ? Largement méconnue, cette instance administrative est chargée d’évaluer l’impact des grands projets sur la biodiversité, le climat et les ressources naturelles. Créée en 2009, elle est systématiquement consultée pour les chantiers d’aménagements qui dépassent un certain seuil, par exemple en nombre de bêtes pour les élevages industriels. Les avis de l’autorité environnementale sont consultatifs et rédigés en toute indépendance. Ils doivent éclairer les préfets, avant qu’ils n’autorisent un aménagement ou une usine. Surtout, ils sont une ressource essentielle pour les citoyen·nes qui souhaitent s’informer sur les projets destructeurs de la nature et lancer l’alerte. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, les conclusions des autorités environnementales étaient comme invisibles, disséminées sur de nombreux portails administratifs et impossibles à rechercher.

Disclose a choisi de pallier cette défaillance de l’État en matière de transparence environnementale. Après un an de développement, nous mettons en ligne, ce jeudi 10 avril, une plateforme en accès libre rassemblant plus 65 000 documents publiés par les autorités environnementales depuis 2022 et que nous avons catégorisés par département et type de projet. Son nom : Disclose Data.

De la destruction d’espaces naturels à Besançon au risque de séismes provoqués par l’exploitation du lithium en Alsace, Disclose a exhumé des avis alarmants rendus ces dernières semaines par les autorités environnementales.

La « machine infernale » des chantiers routiers

À l’ombre de la très médiatique A69, une trentaine de projets routiers ont été analysés par les autorités environnementales depuis 2022, d’après les données de Disclose Data. Élargissement de voies rapides, contournements de centres-villes… Malgré les engagements climatiques de la France, qui réclament une diminution du nombre de voitures en circulation, des programmes routiers vieux de 30 ou 40 ans ont récemment refait surface. « Ce sont des projets aberrants et surréalistes, s’agace une source qui a exercé dans l’une de ces instances. On croirait à une machine infernale ».

Il en va ainsi du contournement ouest de Besançon (Doubs). Imaginé dans les années 1970, ce projet vise à élargir une route nationale en 2×2 voies, sur une longueur de 3,7 kilomètres, pour fluidifier le trafic. Montant des travaux : 139 millions d’euros, qui doivent être facturés en intégralité au contribuable. Dans un avis rendu en avril 2024, l’autorité environnementale régionale émet de nombreuses réserves sur les impacts du chantier. Elle relève notamment qu’il « détruira définitivement 8,5 hectares d’habitats naturels et semi-naturels ». Elle pointe également le risque de glissements de terrain durant les travaux aux abords de la rivière du Doubs, dont l’état écologique est « médiocre » dans le secteur.

Le projet de contournement ouest de Besançon, représenté en images de synthèse, en février 2020. Image : Grand Besançon

L’autorité environnementale se penche aussi sur les conséquences écologiques et sanitaires à long terme de la construction des routes. C’est le cas pour la pollution de l’air ou les émissions de gaz à effet de serre. Dans le cas du contournement de Besançon, l’instance regrette, à mots feutrés, l’absence « d’éléments qui pourraient crédibiliser les assertions sur une maîtrise du risque d’étalement urbain ». Comprendre : le projet a toutes les chances de contribuer à l’artificialisation des sols, en favorisant l’usage de la voiture pour les trajets quotidiens. « C’est beaucoup d’argent qui irait à la fluidification du trafic routier, dénonce Patrick Bourque, président de l’association France Nature Environnement Doubs, interrogé par Disclose. Ne pourrait-on pas investir cet argent pour diminuer la circulation, en développant les transports en commun par exemple ? ».

Le grand retour de l’exploitation des sous-sols français

Les documents indexés sur Disclose Data témoignent d’une autre « machine infernale » pour la nature et la santé humaine : l’exploitation minière. Pas moins de cinq projets miniers ont été examinés par les autorités environnementales depuis début 2025, contre neuf sur l’ensemble de l’année 2024 et sept en 2023. La plupart d’entre eux se concentrent en Alsace, où le sous-sol est à la fois propice à la géothermie et à l’exploitation du lithium, un métal devenu indispensable au développement des batteries électriques.

« L’autorité environnementale recommande à l’exploitant de retirer sans délai sa demande »

Extrait de l’avis sur le projet porté par Lithium de France, à Soufflenheim (Bas-Rhin)

À Soufflenheim (Bas-Rhin), une petite ville située à la frontière avec l’Allemagne, la société Lithium de France prévoit de réaliser un forage de 2 900 mètres de profondeur pour y puiser des eaux chargées du précieux métal. Des riverain·es préoccupé·es commencent tout juste à se mobiliser, avec le lancement d’une pétition et la participation massive à une consultation en ligne lancée par la préfecture. Quant au conseil municipal de la commune, il a voté une délibération, le 20 mars dernier, pour « demander que le projet de forage exploratoire soit impérativement abandonné en raison de la grande proximité des lotissements (à moins de 150 mètres) et d’une école maternelle (à moins de 200 mètres) ». L’autorité environnementale vient tout juste de fournir des éléments utiles à la contestation du projet. « Sismicité », « risques induits pour la santé publique par la totalité du projet », « insuffisance grave du dossier »… Dans un avis particulièrement salé rendu le 1er avril dernier, et publié sur Disclose Data, l’instance demande carrément à Lithium de France « de retirer sans délai sa demande, dans l’attente des compléments demandés ». « Cet avis confirme toutes nos inquiétudes, réagit auprès de Disclose Julien Ledanois, l’un des habitant·es à l’origine de la mobilisation. Ce projet ne doit pas voir le jour. »

Une banderole déployée par des opposants au projet minier de Lithium de France, à Soufflenheim (Bas-Rhin), en mars 2025. Source : Projet lithium géothermal à Soufflenheim sur Facebook

Dans ce même avis, l’autorité environnementale s’interroge aussi sur la multiplicité des projets d’exploitation du sous-sol dans la région et sur les « impacts cumulés de ces opérations ». Une référence indirecte à un autre projet porté par la société Lithium de France à quelques kilomètres de là, dans la commune de Betschdorf, où l’autorité environnementale relevait, en juillet 2024, « la potentielle fragilité juridique des décisions nécessaires à l’autorisation du projet global ». Le combat contre les mines du XXIe siècle ne fait que commencer.

Dans l’ombre des panneaux solaires

Ce ne sont ni les routes ni les mines qui concentrent la majorité de l’activité des autorités environnementales, mais plutôt… les projets d’implantation d’énergies renouvelables. En 2023, ils ont représenté 607 avis et décisions rendus sur 1 485 au total, soit 41 % des dossiers. Or, dans les dizaines de documents publiés sur Disclose Data que nous avons épluchés, l’impact des fermes éoliennes ou solaires sur la biodiversité est souvent considéré comme sous-estimé.

C’est le cas des projets dits d’agrivoltaïsme, qui consistent à installer des panneaux solaires dans des prairies, sur lesquelles des animaux peuvent pâturer. Une appellation parfois mise en doute par l’autorité environnementale. Comme à Villon, dans l’Yonne, où des brebis sont censées brouter au pied de 34 000 panneaux solaires « deux à trois ans après la mise en service de la centrale ». Dans un avis publié le 21 mars dernier, les fonctionnaires de l’environnement invitent ainsi à « requalifier la nature du projet qui n’est pas agrivoltaïque mais photovoltaïque ». L’autorité environnementale souligne également que « la justification du choix du site d’implantation n’est pas conduite de façon satisfaisante ». Et pour cause : le champ de panneaux solaires doit être installé à la place d’un bois, qui sera défriché sur une surface de 17 hectares.

Plus au sud, toujours dans le département de l’Yonne, l’instance d’évaluation environnementale relevait, dans un avis paru le 28 mars, « la perte d’espaces agricoles et de biodiversité » occasionnée par un projet de centrale photovoltaïque. Il doit s’ajouter à « plus de 280 hectares [de panneaux solaires] dans un rayon de moins de 10 kilomètres ».

Extrait d’un avis de la mission régionale de l’autorité environnementale du Grand-Est publié le 2 avril 2025. Capture d’écran Disclose

En proposant un autre regard sur les énergies renouvelables, l’autorité environnementale joue pleinement son rôle de vigie sur la nature et le vivant. Non sans mal. En préambule des avis sur les fermes éoliennes ou photovoltaïques, on voit de plus en plus poindre cet avertissement, coloré en rouge, sur « l’augmentation importante du nombre de dossiers de production d’énergie renouvelable transmis à l’autorité environnementale et la non-augmentation de ses moyens ». Avec la retenue du langage administratif, les fonctionnaires montrent toute la portée politique de leur mission. À l’heure de l’érosion des normes environnementales et des multiples crises écologiques, Disclose Data entend mettre en lumière leurs informations d’intérêt général. Pour que chacun·e s’en empare.


Rédaction : Martin Delacoux, avec Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal
Illustration de Une : Eric Dellfos