27 avr. 2022

Guerre en Ukraine : du matériel militaire français aurait servi dans le massacre de Boutcha

Guerre en Ukraine : du matériel militaire français aurait servi dans le massacre de Boutcha

Une caméra thermique fabriquée par Thales a été retrouvée sur un blindé russe capturé près de la ville de Boutcha. De l’armement qui a probablement été utilisé pour commettre des crimes de guerre en Ukraine.

Le 1er avril 2022, le monde entier découvre les images de corps gisant sur les routes de Boutcha, une ville ukrainienne située à 30 kilomètres au nord-ouest de Kiev. Sur place, l’ONU a documenté au moins 50 meurtres et exécutions sommaires commises par les forces armées russes. De potentiels crimes de guerre qui ont fait réagir Emmanuel Macron. « Les autorités russes devront répondre de ces crimes », a-t-il affirmé sur son compte Twitter, le 3 avril.

Mi-mars, Disclose a révélé que la France a exporté pour 152 millions d’euros d’armement à la Russie entre 2015 et 2020, malgré l’embargo européen décrété après l’annexion de la Crimée, en 2014. Du matériel, écrivait-on, qui « pourrait être utilisé en Ukraine ». C’est ce qu’affirme aujourd’hui le gouvernement ukrainien.

« Avantage tactique »

Le 22 avril, un membre du cabinet du président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé, vidéo à l’appui, que du matériel militaire français a été utilisé dans le massacre de Boutcha. Il fait ici référence à des caméras thermiques installées sur des chars russes et fabriquées par le groupe Thales, dont l’Etat français est le principal actionnaire. Cette fois-ci, Emmanuel Macron n’a pas réagi.

La vidéo relayée par le gouvernement ukrainien a initialement été publiée un blogueur. Pavlo Kachtchouk, c’est son nom, y filme des impacts de munitions sur une voiture dans laquelle a été retrouvée le corps d’une femme tuée à Boutcha. « Ce qui est intéressant, ce ne sont pas les petits trous de mitraillette, décrypte le vidéaste. Ce qui nous intéresse ici, ce sont les trous obtenus par des calibres de 30mm tirés par des canons installés sur des blindés russes ». En l’occurrence, des chars de type BMD-4, comme celui que le New York Times a identifié en train de tirer sur un cycliste de Boutcha.

Dans sa vidéo, le blogueur ukrainien montre ensuite une caméra thermique étiquetée « Catherine FC » et un boîtier de commande siglé Thales. Deux équipements qu’il dit avoir récupéré sur un BMD-4 capturé par l’armée ukrainienne, le 13 mars, à proximité de Boutcha.

Le boîtier de commande de la caméra Thales. Capture d’écran de la vidéo Pavlo Kachtchouk, publiée le 21 avril 2022.

Intégrée au système de visée d’un char d’assaut, la caméra Catherine FC permet de détecter une cible dans un rayon d’environ dix kilomètres, de jour comme de nuit. « C’est un outil de très haut niveau technologique qui donne un avantage tactique extrêmement important », explique à Disclose un ex-salarié de la branche défense de Thales.

1 000 tanks russes équipés par Thales

Interrogé à l’époque de notre enquête sur la livraison de caméras thermiques à l’armée russe, Thales n’avait pas donné suite. Cette fois, le groupe a fini par nous répondre. « Des messages ont été publiés sur les réseaux sociaux montrant nos équipements optroniques à bord de plateformes militaires russes. Nous partageons l’émotion suscitée par ces images », déclare-t-il. Ceci étant, Thales assure s’être « toujours conformé strictement aux réglementations françaises et internationales », précisant qu’« aucun contrat d’export d’équipement de défense n’a été signé avec la Russie depuis 2014 et aucune livraison n’a été effectuée à la Russie depuis le début du conflit en Ukraine. » Soit. Mais le spécialiste de l’armement français omet par exemple de rappeler le transfert, en 2019, de 55 caméras thermiques destinées à moderniser la flotte de tanks russes.

La caméra retrouvée sur l’un des blindés mis en cause dans le massacre de Boutcha ne fait pas partie des lots récemment livrés. Et pour cause : elle a été fabriquée en Russie, en 2016, par une discrète association de production entre Thales et l’entreprise russe Vomz, spécialisée dans les viseurs militaires.

Le blindé BMD-4 capturé par l’armée ukrainienne, le 13 mars 2022, aux abords de Boutcha.

Cette alliance a été initiée en 2009, d’après le contrat dévoilé par Politis. C’est elle qui « détient la licence de production de la caméra thermique Catherine FC », stipule une notice technique écrite en russe. En clair, la Russie, avec l’appui de Thales, a pu produire sur son sol les caméras thermiques destinées à équiper les chars déployés en Ukraine. Et ce, après l’embargo européen.

Interrogé par Disclose pour savoir si le partenariat avec Vomz était toujours d’actualité, le groupe français s’est contenté d’affirmer qu’il a décidé de « cesser ses activités en Russie », sans plus de précisions.

Elie Guckert & Ariane Lavrilleux

Le ministère de la justice veut nous censurer

Vos dons mensuels nous permettent d’assurer notre défense et de préparer l’avenir de notre média indépendant.

Je soutiens Disclose

Article mis à jour le 2 mai 2022 après que Thales a démenti l’existence d’une joint-venture avec Vomz.