Essais nucléaires en Polynésie : une loi pour mettre fin au déni de l’État

Essais nucléaires en Polynésie : une loi pour mettre fin au déni de l'État

Le 29 janvier dernier, l’Assemblée nationale a voté une proposition de loi historique pour les victimes des essais nucléaires français en Polynésie. La loi, qui doit encore être votée au Sénat, pourrait permettre à 15 000 personnes d’obtenir réparation. La députée Mereana Reid Arbelot, co-rédactrice du texte, explique à Disclose pourquoi son adoption mettrait enfin un terme à soixante ans de déni de la part de l’État.

De 1966 à 1996, la France a fait exploser 193 ogives nucléaires en Polynésie. Le 29 janvier dernier, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité une proposition de loi visant à « reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation ». Le texte, qui doit encore être examiné par le Sénat, est le résultat d’une commission d’enquête de six mois. Il s’appuie sur des milliers de documents déclassifiés et sur des entretiens avec des militaires, des scientifiques et des élus. Mais aussi sur l’enquête Toxique de Tomas Statius et Sébastien Philippe, publiée par Disclose il y a tout juste cinq ans.

Mereana Reid Arbelot, députée de la Polynésie (Tavini huiraatira) et co-rédactrice de la proposition de loi, revient sur le parcours de ce texte potentiellement historique, et explique en quoi il pourrait mettre un terme à soixante ans de déni de l’État français. 

La députée Mereana Reid Arbelot, en novembre 2024 à Paris. Photo : Laurent Benhamou/Sipa

Comment avez-vous commencé à vous intéresser au sujet des essais nucléaires en Polynésie ?

Je suis Polynésienne, mon père est de l’archipel des Gambier, qui a été particulièrement touché par les retombées radioactives. Mais quand j’étais suppléante du député Moetai Brotherson, c’est surtout le regard que les Polynésiens portaient sur la question qui m’a interpellée : les gens venaient nous en parler en douce, à la fin des meetings. Plus de vingt ans après le dernier essai nucléaire, c’était encore quelque chose d’important pour eux, mais qui ne se disait pas à voix haute, il y avait une sorte d’omertà.

Dès que je suis devenue députée à mon tour, j’ai proposé la projection du film Les oubliés de l’atome, de Suliane Favennec, au Palais Bourbon. On a fait salle comble ! Les trois quarts des députés ne connaissaient rien à cette histoire : ils savaient qu’on a l’arme nucléaire, mais ils n’avaient pas idée de ce qu’il avait fallu faire pour l’obtenir. Ensuite est arrivée l’enquête Toxique publiée par Disclose. Les révélations de Sébastien Philippe et Tomas Statius ont créé un choc en Polynésie, ça a déclenché une prise de conscience. C’est un exemple de journalisme d’investigation utile à l’action publique : quand le travail est sérieux et rigoureux, il permet d’alimenter le débat, mais aussi la réflexion politique. Je les ai invités en tant qu’experts à une table ronde. C’est comme ça que tout a commencé.

Quel était l’objectif de la commission d’enquête parlementaire dont vous avez été rapporteure ?

Il s’agissait de faire un état des lieux des connaissances scientifiques et historiques sur les essais nucléaires en Polynésie. On peut avoir l’intime conviction que l’État connaissait les risques encourus, encore fallait-il pouvoir le démontrer. Pendant la commission d’enquête, on a par exemple retrouvé dans les archives un rapport militaire américain de 1950 qui détaille toutes les conséquences des tirs sur l’environnement et le vivant. Il ne s’agit pas d’accabler l’État : on était dans un contexte de guerre froide, il y avait une course à la souveraineté pour assurer la défense du pays et il fallait choisir des sites pour essayer ces nouvelles armes. En examinant les documents, on apprend que les critères de décision des autorités à l’époque, c’était l’éloignement, l’isolement et la faible densité démographique. Le Sahara et la Polynésie ont été choisis en connaissance de cause, l’État a pris un risque sur des endroits et sur des populations.

La loi Morin établit déjà un droit à la réparation pour les personnes atteintes de certaines maladies radio-induites. Pourquoi une nouvelle loi était-elle nécessaire ?

Le dernier tir nucléaire date de janvier 1996, la loi Morin arrive en 2010. Et elle est dans une impasse : aujourd’hui, la science ne sait pas dire si un cancer est dû aux essais nucléaires, à la cigarette ou à l’alcool. Jusqu’à maintenant, les dossiers d’indemnisation étaient examinés selon un critère : un seuil d’exposition radiologique fixé à 1 millisievert. En février 2025, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a publié un rapport qui stipule qu’il est impossible d’attribuer de façon certaine une dose à un individu, les gens n’avaient pas de dosimètre personnel ! On a pu montrer que ce seuil d’exposition servait surtout à trier les dossiers, à désigner quelques victimes et à en exclure massivement d’autres, mais sans fondement scientifique. Quinze ans après la loi Morin, il était temps de faire évoluer ce texte pour le faire correspondre aux connaissances actuelles. Et la seule vérité, c’est que le risque est nul quand le rayonnement est nul.

Que dit le texte voté à l’Assemblée nationale en janvier dernier ?

La question que nous nous sommes posée, c’est comment réconcilier le droit avec la science et avec nos connaissances historiques ? Scientifiquement, on ne peut pas prouver l’origine d’un cancer. Le seuil d’exposition pour déterminer les victimes, ça ne marche pas non plus. L’histoire nous apprend une chose, c’est que les autorités savaient, le risque a été pris en toute conscience. Donc, le nouveau texte s’appuie désormais sur trois critères : la date, le lieu et la maladie. Si la loi est définitivement adoptée, toutes les personnes réunissant ces trois critères seront éligibles à l’indemnisation. C’est une reconnaissance à la fois politique et juridique des dommages subis par les Polynésiens. 

Qu’est-ce que ça changerait concrètement pour les Polynésiens ? 

Avec les critères fixés par la loi Morin, 756 personnes ont été indemnisées à ce jour. Avec le nouveau texte, le nombre de personnes concernées s’élèverait à 15 000.

Avant d’être adopté, le texte de loi doit être examiné par le Sénat ; quel est votre pronostic ? 

Le vote à l’unanimité nous donne un peu de force. Mais au-delà des orientations politiques différentes, je ne sais pas si le regard sur les essais nucléaires a vraiment changé au palais du Luxembourg. Ce qui a fait évoluer les députés de l’Assemblée, c’est la commission d’enquête parlementaire à laquelle les sénateurs, eux, n’ont pas participé.

Outre les réparations financières, y a-t-il d’autres mesures qui vous paraissent cruciales pour la Polynésie ?

La commission d’enquête a formulé quarante-cinq recommandations, la loi n’en inclut que neuf ! Il en reste 40, sur la mémoire, l’enseignement, les archives… Mais aussi les études épidémiologiques : la moyenne d’âge pour développer un cancer du sein, c’est 52 ans en Polynésie, 68 ans en France. Pendant nos travaux, quand on demandait pourquoi il n’y a pas eu d’étude épidémiologique sérieuse pour chiffrer les incidences de cancers, on nous répondait que c’est parce que la cohorte n’est pas assez importante, les Polynésiens ne sont pas assez nombreux. Quand j’entends ça, je sors de mes gonds : c’est justement parce que nous ne sommes pas nombreux que nous avons subi les essais nucléaires ! En revanche, quand je dis qu’aujourd’hui on est 15 000 habitants concernés par la loi et donc potentiellement indemnisables, d’un coup, c’est beaucoup. Quelques-uns m’ont dit : « Ça ne passera jamais, vous savez combien ça va coûter, ce truc-là ? ». Oui, je le sais, ça reviendrait à environ 2 milliards d’euros, étalés sur dix ans. À ceux-là, je réponds pudiquement : « Vous savez ce que ça nous a coûté, à nous ? ».


Entretien : Pénélope Blanchetête
Édition : Élodie Emery
Photo de Une : Mathieu Asselin