20 déc. 2024

Interpol complice de la traque de l’écologiste Paul Watson

Interpol complice de la traque de l’écologiste Paul Watson

Après cinq mois de prison au Danemark, le défenseur des baleines a évité l’extradition vers le Japon. Mais Paul Watson reste sous la menace d’une nouvelle arrestation : la notice rouge émise par la plus grande organisation policière du monde est toujours valide, malgré la nature politique de l’affaire. Révélations sur une traque abusive, documents confidentiels d’Interpol à l’appui.

Le 23 juillet 2024, un agent d’Interpol envoie un message dans le système interne de l’agence internationale de police, basée à Lyon. Le fonctionnaire rapporte un événement survenu deux jours plus tôt, à près de quatre mille kilomètres de là : Paul Watson, l’emblématique fondateur de l’ONG de défense des animaux marins Sea Shepherd, a été arrêté au Groenland.

Le « pirate » à la barbe blanche qui faisait escale à Nuuk, la capitale de ce territoire autonome du Danemark, est embarqué dans une camionnette par la police danoise, menottes au poignet. Motif : l’activiste de 73 ans fait l’objet d’une notice rouge émise par Interpol, sur demande du Japon, depuis 2012. Autrement dit, un avis de recherche, et une demande d’extradition, transmis aux services de police des 196 États membres de l’organisation, pour des accusations d’« intrusion dans un navire, dommages aux biens, obstruction forcée d’une activité commerciale et blessures ». Cette notice, que Disclose s’est procurée et dont nous reproduisons les éléments essentiels, a finalement eu un impact direct sur la vie du militant écologiste douze ans après sa publication. Et ce n’est pas fini.

Paul Watson a été libéré, mardi 17 décembre, après cinq mois de prison. La justice danoise estime que la durée de sa détention, la nature des faits reprochés — une action militante contre un baleinier, et leur ancienneté ne justifient pas qu’il soit extradé vers le Japon, où il risque jusqu’à quinze ans de prison. Mais, côté japonais, le gouvernement promet qu’il va « continuer de traiter ce cas comme il se doit, sur la base de preuves et du droit ». Et ce, avec l’aide d’Interpol : la notice rouge de l’Américano-canadien « reste valable », assure à Disclose un porte-parole de l’organisation. Libre, Paul Watson reste donc sous la menace d’une nouvelle arrestation par la police de l’un ou l’autre des pays qu’il pourrait visiter.

La notice rouge qui cible le défenseur des baleines repose pourtant sur des arguments fragiles, comme le démontrent des documents internes à Interpol obtenus par Disclose. D’autant plus faibles qu’elle s’appuie, pour le moment, quasi exclusivement sur les informations communiquées par les policiers du bureau central national (BCN) d’Interpol au Japon. Or, les agents dudit bureau sont des fonctionnaires de l’État nippon, qui a fait du septuagénaire un ennemi politique de premier plan. Un « dangereux » et « violent » activiste, selon des termes figurant dans sa fiche, qui mettrait en péril la pratique traditionnelle et ancestrale de la chasse à la baleine.

Paul watson lors de son interpellation par la police danoise, le 21 juillet 2024, alors qu’il fait escale à Nuuk, la capitale du Groenland. Source : Sea Shepherd

D’après cette fameuse notice, le Japon accuse « le chef de l’organisation autoproclamée de lutte contre la chasse à la baleine » d’avoir orchestré une action contre un baleinier japonais, le Shonan Maru 2, en 2010. Il aurait ainsi donné l’ordre à un activiste néo-zélandais, prénommé Peter Bethune, d’aborder le bateau. Une fois à bord, le militant a lancé une bouteille d’acide butyrique en direction d’un membre de l’équipage qui aurait subi des brûlures au visage nécessitant une semaine de soins médicaux. Interpellé, Peter Bethune, a d’abord déclaré avoir agi sur ordre de Paul Watson; il a été condamné au Japon, en juillet 2010, à deux ans de prison avec sursis.

Paul Watson et Sea Shepherd ont contesté les faits. Le projectile d’acide butyrique était, selon eux, une boule puante, un produit inoffensif. Quant à Peter Bethune, il n’aurait pas agi sur ordre. Ce dernier est d’ailleurs revenu sur ses premières déclarations, expliquant avoir fait l’objet de pression de la part de la justice japonaise. Un élément que la direction d’Interpol n’a pas voulu prendre en compte.

Le mensonge des autorités japonaises

En mars 2013, quelques mois après la diffusion de la notice rouge, les avocats de Paul Watson réclament son retrait. Ils s’adressent alors à la Commission de contrôle des fichiers (CCF) d’Interpol, une entité indépendante qui est chargée au sein de l’organisation d’instruire les plaintes des personnes recherchées. Deux mois plus tard, les avocats ajoutent à leur requête la déclaration écrite de Peter Bethune dans laquelle il retire les accusations portées contre Paul Watson. La police japonaise réagit aussitôt : en août de la même année, elle écrit à la CCF, estimant que la déclaration de Peter Bethune « devrait être remise en question ». Interpol accuse réception. Et les autorités nippones d’insister : « [Paul Watson] et ses complices ont attaqué de manière très dangereuse la flotte de recherche baleinière légale du Japon dans l’océan Antarctique ».

La « recherche baleinière » ? Cette affirmation va vite être démentie. Et pas par n’importe quelle institution, puisque c’est la Cour internationale de justice qui, en mars 2014, ordonne au Japon de stopper la chasse à la baleine dans l’Antarctique, estimant que Tokyo mène une activité commerciale sous couvert de « recherche scientifique ». Malgré le mensonge manifeste des autorités japonaises, la notice rouge de Paul Watson est maintenue.

Le caractère politique de ce dossier est démontré par l’absence de proportionnalité entre le temps passé, la gravité des faits reprochés et l’acharnement 

William Julié, avocat de Paul Watson

Près de dix ans plus tard, fin 2023, la notice n’apparaît plus sur le site d’Interpol. Un pays peut en effet décider de dépublier une notice du site Internet de l’organisation dans le but qu’une personne recherchée baisse la garde. À l’image de ce qu’il va se passer pour l’activiste de Sea Shepherd. 

Mai 2024. Le Japon met à l’eau son nouveau bijou, le Kangei Maru, un baleinier de 113 mètres de long. Officiellement, le navire doit servir à chasser la baleine dans ses eaux territoriales. Mais les défenseurs de l’environnement ont des doutes : le Kangei Maru est capable de naviguer jusqu’au Pacifique Nord et en Antarctique. Autrement dit, dans les eaux internationales, où la chasse à la baleine est interdite depuis 1986, date de l’entrée en vigueur d’un moratoire… que le Japon ne respecte pas. Paul Watson, qui pensait n’être plus recherché par Interpol, comptait intercepter le baleinier japonais dans le Pacifique. C’est à ce moment-là qu’il a été arrêté par la police au Groenland.

Désormais, les avocats de Paul Watson préparent la riposte. Selon nos informations, ils s’apprêtent à déposer une nouvelle demande d’annulation de la notice rouge de leur client auprès de la CCF. Dans leur requête, les juristes entendent dénoncer la violation des droits fondamentaux de Paul Watson, l’inconsistance du dossier, ainsi que l’absence de preuve et d’intérêt pour la coopération policière internationale. Ils souhaitent également pointer la motivation politique de l’affaire, en s’appuyant sur l’article 3 des statuts d’Interpol. Celui-ci dispose que l’agence internationale s’interdit « toute activité ou intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial ». Pour William Julié, l’avocat qui coordonne la défense du militant auprès d’Interpol, « le caractère politique de ce dossier est démontré par l’absence de proportionnalité entre le temps passé, la gravité des faits reprochés et l’acharnement ».

En attendant, Paul Watson, a prévu de « confronter directement l’organisation mondiale de police à cette situation ubuesque». Il a l’intention de se rendre au siège d’Interpol, à Lyon, au début de l’année 2025.


Enquête : Mathieu Martinière
Edition : Mathias Destal
Photo de Une :
Alataq Moeller/Arctic Creative/AP/SIPA