18 janv. 2021

Mort de Gaye Camara : la légitime défense remise en cause

Mort de Gaye Camara : la légitime défense remise en cause

Disclose et Index ont reconstitué les événements ayant entraîné la mort de Gaye Camara, 26 ans, lors d’une intervention de la police en janvier 2018. Modélisation 3D à l’appui, notre enquête remet en cause la thèse officielle : la légitime défense du policier à l’origine du tir.

Trois policiers, neuf balles tirées et un conducteur abattu en pleine tête. Il est un peu plus de minuit, ce 16 janvier 2018, lorsque le SAMU est appelé pour une intervention au 123 rue de Paris, à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Quelques minutes auparavant, un homme suspecté de vol de voiture a été interpellé après avoir été déposé par une Volkswagen Polo noire. La même qui est désormais encastrée dans la devanture d’un fast-food. En essayant de fuir la police, son conducteur, Gaye Camara, 26 ans, a reçu une balle de 9 mm tirée par un agent de la sûreté publique d’Epinay. Le jeune homme meurt le surlendemain à l’hôpital Lariboisière, à Paris.

Le 22 janvier, la famille Camara porte plainte pour « homicide volontaire » contre l’auteur du tir, le brigadier R., 28 ans à l’époque. L’enquête est confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Devant les enquêteurs, le policier assure qu’il a utilisé son arme dans le but de sauver sa vie : « Le véhicule allait me foncer dessus. » En tout, il a tiré à cinq reprises sur la voiture de Gaye Camara. Ses collègues ont appuyé sur la détente deux fois chacun. « En tirant sur le véhicule fonçant en direction [du brigadier R.] à vive allure, les policiers ont agi en état de légitime défense », a conclu le procureur adjoint du parquet de Bobigny, en juin 2019. Une hypothèse suivie par le juge d’instruction, qui prononce le non-lieu en août de la même année. La famille a fait appel.

Ce jeudi 21 janvier, quasiment trois ans jour pour jour après les faits, la cour d’appel de Paris doit trancher : usage disproportionné de la force ou état de légitime défense ?

Enquête bâclée

L’affaire Gaye Camara est emblématique des zones d’ombre de la légitime défense pour les policiers, laquelle a été assouplie par voie législative en février 2017. Désormais, les forces de l’ordre peuvent, « en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée », faire usage de leurs armes lorsqu’un conducteur refuse de s’arrêter et que les occupants « sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie, à leur intégrité physique ou à celles d’autrui ». Surtout, l’invocation de la légitime défense semble prémunir les policiers de toute enquête sérieuse : à plusieurs reprises, la famille Camara a demandé que soit diligentée une reconstitution des événements, en vain.

Disclose et l’agence d’expertise indépendante Index* ont réalisé leur propre reconstitution. Modélisation 3D à l’appui, notre enquête remet en cause la thèse officielle. Et jette un doute sérieux sur la réalité de l’état de légitime défense du policier mis en cause.

Pour produire cette expertise, nous nous sommes basés sur les preuves recueillies au cours de l’enquête judiciaire. A l’aide du rapport d’autopsie, nous avons pu reproduire l’impact de la balle sur le front de Gaye Camara et la trajectoire qu’elle a effectué dans sa tête. « La trajectoire balistique est oblique de l’avant vers l’arrière, très discrètement du bas vers le haut et franchement de la gauche vers la droite, indique le rapport. Puis, elle fait un ricochet sur la face interne de l’écaille temporale droite et opère un changement direction. »

L’Institut national de police scientifique (INPS) a établi les trajectoires de quatre des sept tirs qui ont atteint la Polo de Gaye Camara. Mais pas celle du tir ayant touché le conducteur. « La trajectoire du tir ayant impacté M. Camara ne pouvait être établie en raison de l’absence d’orifice de sortie », note l’auteur du rapport.

Notre enquête démontre qu’il est possible d’établir la trajectoire de ce tir. Pour cela, nous avons exploré les différentes positions que Gaye Camara a pu adopter en nous arrêtant sur celle qui aligne les impacts établis par l’autopsie avec l’orifice d’entrée sur le pare-brise de son véhicule.

Nous avons également procédé à la modélisation détaillée des lieux. Les photos de constatation prises le soir des faits permettent notamment de positionner le véhicule de police qui barre la route à Gaye Camara.

La trajectoire de la Polo peut également être reconstituée à partir de sa position finale dans la devanture du restaurant et des traces de pneus laissées sur le terre-plein des voies de tramway. Nous avons animé cette trajectoire dans le modèle 3D.

Lors de son audition devant l’IGPN, le policier R. a déclaré être placé « au niveau du phare arrière droit » de son véhicule, son arme braquée vers la Polo, lorsque celle-ci démarre brusquement en s’élançant vers lui. Il fait feu « presque immédiatement ». Cinq douilles de 9 mm tirées par son arme de service ont été retrouvées à proximité de cette zone.

En analysant la direction empruntée par la Polo pour contourner le barrage, nous pouvons isoler le moment où la trajectoire balistique établie précédemment s’aligne avec la zone de tir décrite par le policier.

La zone dans laquelle se trouve le policier représente une surface de 1,50m². Nous avons étudié les positions possibles du tireur et mesuré les distances correspondantes. D’après nos calculs, le policier se trouvait entre 5 m et 9 m de la Polo au moment du tir.

A cet instant précis, le policier n’est pas face à la voiture de Gaye Camara. Le conducteur n’est donc pas en train de lui foncer dessus, comme l’affirme l’enquête judiciaire. 

Par cette reconstitution, Disclose et Index démontrent qu’il est plus que jamais nécessaire de réexaminer les circonstances exactes ayant conduit à la mort de Gaye Camara. La seule invocation de la légitime défense ne suffit pas. 

Disclose, en partenariat avec INDEX.


*INDEX est une agence d’expertise indépendante, à but non-lucratif, basée en France. Elle enquête sur des affaires de violence d’Etat, d’un point de vue citoyen, à l’aide des nouvelles technologies de l’image et de l’information.

Lire le rapport sur la contre-expertise menée par Disclose et INDEX.