« Polluants éternels » : révélations sur une contamination record de l’eau potable en France

« Polluants éternels » : révélations sur une contamination record de l’eau potable en France

L’eau distribuée dans dix-sept communes des Ardennes et de la Meuse présente des taux alarmants de PFOA, un polluant cancérogène de la famille des PFAS, révèle Disclose, en partenariat avec France 3. Alors que les premiers signaux d’alerte remontent à 2016, l’État commence tout juste à interdire la consommation d’eau du robinet. Une ancienne papeterie est suspectée d’être à l’origine de la pollution.

Transparente, sans odeur : l’eau qui s’écoule des robinets à Villy, dans les Ardennes, semble tout ce qu’il y a de plus normal. Elle est pourtant contaminée par des polluants invisibles et cancérogènes dans des proportions jamais vues en France. Après plusieurs mois d’enquête, Disclose et France 3 révèlent que des taux record de « polluants éternels » — les PFAS – ont été mesurés dans l’eau distribuée dans cette commune et 16 autres du Grand Est.

Cancers, risques cardio-vasculaires, baisse de la fertilité… Ces polluants, dits « éternels » en raison de leur extrême persistance dans l’environnement, sont associés à de nombreuses pathologies et représentent, à ce jour, la plus grave pollution connue pour l’humanité. Les industriels utilisent pourtant massivement ces molécules — appelées per et polyfluoroalkylées — depuis les années 1950 pour leur résistance à l’eau, la chaleur et la graisse. Elles servent ainsi à la fabrication de cosmétiques, de vêtements imperméables ou de poêles anti-adhésives.

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Jusqu’ici, en France, les scandales environnementaux et sanitaires liés aux polluants éternels collaient à l’image de grands sites industriels : Arkema à Pierre-Bénite (Rhône), Tefal à Rumilly (Haute-Savoie)… Mais aujourd’hui, c’est dans les communes rurales de l’est de la France, à mille lieues de ces usines, qu’on les retrouve. Dans la plus grave pollution de l’eau potable aux PFAS jamais détectée dans l’Hexagone.

Surcontamination

Disclose et France 3 ont recoupé des centaines de prélèvements de l’Agence régionale de Santé Grand Est (ARS) et des agences de l’eau, qui courent de mars 2015 à juin 2025. Notre analyse révèle que l’eau distribuée à 3 500 habitant·es, réparti·es dans 17 communes, est surcontaminée aux polluants éternels. Les taux mesurés sont de 3 à 27 fois supérieurs à la limite réglementaire, fixée à 100 nanogrammes par litre (ng/l) pour la somme des 20 PFAS jugés préoccupants par l’Union européenne.

Avec 2 729 ng/l de PFAS mesurés dans l’eau du robinet en février dernier, Villy détient le record national de contamination. « Ma source est condamnée », se désole le maire de ce village de 200 habitant·es, Richard Philbiche. Une autre commune des Ardennes (Haraucourt) et trois situées dans la Meuse (Juvigny-sur-Loison, Han-lès-Juvigny et Louppy-sur-Loison) présentent des taux de PFAS tout aussi alarmants. Avec Villy, elles forment, en 2025, le peloton de tête des cinq villes françaises où la plus forte concentration en polluants éternels a été observée dans l’eau potable.

Un cancérogène reconnu dans l’ensemble des échantillons

Plus inquiétant encore : l’eau potable des 17 communes analysées présente une concentration exceptionnelle en PFOA. Parmi les 10 000 substances de la famille des PFAS, elle est celle dont la toxicité pour l’humain a été le plus largement établie par les scientifiques. L’OMS l’a reconnue comme cancérogène en 2023. Dans 16 des 17 communes, les autorités sanitaires ont mesuré un dépassement de la « valeur sanitaire maximale » du PFOA (75 ng/l) dans l’eau potable. Au-delà de ce seuil, « l’eau ne peut plus être utilisée pour les usages alimentaires afin de protéger la santé de la population », estime le Haut Conseil de la santé publique. 

À Villy, la quantité de PFOA dans l’eau atteint 704 ng/l. Presque dix fois la valeur sanitaire maximale en France. À titre de comparaison, ce taux atteignait 117 ng/l dans l’eau potable de Rumilly, où l’entreprise Tefal a manipulé du PFOA pendant 50 ans. 

Des alertes dès 2016

Depuis combien de temps les habitant·es de ces villages boivent-ils·elles une eau chargée en polluants éternels ? Impossible à dire : l’essentiel des prélèvements d’eau communiqués par le ministère de la santé concernent l’année 2025, et encore, ils ne couvrent pas tout le territoire. C’est seulement à partir de 2026 que la France sera tenue de rechercher systématiquement certains PFAS dans l’eau potable, en vertu d’une réglementation européenne.

« C’est l’exposition à long terme aux PFAS qui pose problème »

Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental

Pourtant, des signaux d’alerte sur la contamination du secteur ont été émis il y a près de dix ans. D’après notre enquête, l’agence de l’eau Rhin-Meuse avait relevé dès 2016 un taux de PFAS supérieur à 1 000 ng/l dans le captage d’eau potable de La Ferté-sur-Chiers. En 2023, une concentration de 315 ng/l de polluants éternels a aussi été détectée dans un forage d’eau qui alimente sept communes des Ardennes. Sans qu’aucune restriction de la consommation d’eau ne soit prononcée. Pourtant, depuis un arrêté de décembre 2022, le ministère de la santé est tenu de réagir si plus de 100 ng/l de PFAS sont mesurés dans l’eau potable.

L’inaction de l’État est d’autant plus grave que « les PFAS ne sont pas un poison qui agit immédiatement, comme l’arsenic, explique à Disclose Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental britannique et spécialiste mondial de ces molécules. C’est l’exposition à long terme à ces substances qui pose problème. Même si on arrête de boire l’eau polluée, la contamination continue dans l’organisme. » Interrogées, les préfectures de la Meuse et des Ardennes n’ont pas donné suite à l’heure de la publication de cet article.

Des mesures d’urgence viennent tout juste d’être prises : des arrêtés de restriction totale de la consommation d’eau potable ont été publiés, jeudi 3 juillet, pour quatre communes de la Meuse. Une décision similaire devrait être prise dans les Ardennes d’ici jeudi 10 juillet. Une première en France. Qui laisse pourtant les élu·es du territoire démuni·es.

Des PFAS dans la papeterie

« Il faut qu’on trouve un distributeur d’eau privé, explique Frédéric Latour, maire d’Haraucourt. Ça va nous revenir à 60 000 euros par an, je ne sais pas comment on va faire. » Même désarroi à Malandry (Ardennes) : « La préfecture nous incite à contracter des emprunts pour financer l’achat de bouteilles d’eau, s’agace la maire Annick Dufils. Mais on va payer pendant des décennies pour une pollution qui n’est pas de notre fait ! »

Car au-delà du défi logistique, les élu·es interrogé·es par Disclose et France 3 veulent que le responsable de ces pollutions soit mis à contribution. Et tous·tes pointent dans la même direction : l’ancienne papeterie Ahlstrom, à Stenay (Meuse), qui a fermé en novembre 2024. « La préfecture nous a dit que les PFAS provenaient des boues issues de cette usine et épandues dans la région », affirme Annick Dufils. Interrogée sur ce point, la préfecture n’a pas réagi.

Des éléments recueillis par Disclose confirment les soupçons des édiles. D’après notre analyse, trois foyers de contamination de l’eau aux PFAS ressortent, de l’est des Ardennes au nord de la Meuse. Si une vingtaine de kilomètres les séparent, ces trois foyers présentent un point commun : des boues industrielles provenant de la papeterie de Stenay y auraient été épandues pour fertiliser les terres. « Ça fait 20 ans qu’on voit des tas de boues industrielles dans les champs », confirme le maire de Villy, Richard Philbiche.

Autre élément troublant : Ahlstrom, une multinationale finlandaise aux 3 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2024, est accusée aux États-Unis d’avoir pollué les terres agricoles, les nappes phréatiques et l’eau potable, en déversant des boues contaminées aux PFAS dans le Wisconsin. Une action en justice a été intentée par des habitant·es pour demander réparation. Contacté, le groupe Ahlstrom indique, pour toute réponse, qu’il n’est « plus propriétaire du site [de Stenay] depuis octobre 2023 ». Entre colère et inquiétude, le maire d’Haraucourt, Frédéric Latour, résume le sentiment de tout un territoire : « Mon intuition, c’est qu’on n’est qu’au début de cette histoire ».


Enquête : Nicolas Cossic (collectif Enketo), avec Émilie Rosso (France 3)
Rédaction en chef : Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal
Carte : Rémi Labed, Pierre Leibovici
Photo de couverture : Imani / Unsplash

Mise à jour vendredi 4 juillet à 16h49 : ajout de la réponse du groupe Ahlstrom, qui n’avait pas donné suite avant la publication de cet article