Au Brésil, le principal fournisseur d’Ikea accusé d’atteintes à l’environnement

Au Brésil, le principal fournisseur d’Ikea accusé d’atteintes à l’environnement

Pollutions chimiques, déforestation illégale… Au Brésil, Ikea se fournit en meubles auprès de l’entreprise Artemobili, accusée de multiples infractions environnementales entre 2018 et 2022. La justice brésilienne pointe aujourd’hui la responsabilité de la firme suédoise.

Des meubles identiques au millimètre près, vendus sous les mêmes appellations scandinaves et fabriqués simultanément aux quatre coins du globe. Ikea est un exploit de tous les jours. Celui d’une marque aux 860 millions de clients en 2023. Un être humain sur neuf. Pour satisfaire une telle demande, le géant suédois mobilise un vaste réseau de sous-traitants, qui fabriquent 90 % de ses produits. « Nous choisissons des fournisseurs qui partagent nos valeurs et notre ambition d’avoir une incidence positive sur la planète et ses habitants », se vante la marque dans son code de conduite.

Pourtant, d’après l’enquête de Disclose liée à notre documentaire Ikea, le seigneur des forêts, diffusé sur Arte mardi 27 février, le principal partenaire de la firme au Brésil a tout du délinquant environnemental. La société Artemobili, qui fabrique ses meubles à destination des marchés américain et européen, a été poursuivie en 2018, puis de nouveau en 2022, pour de multiples atteintes à l’environnement. Sûre de son fait, l’entreprise brésilienne a menacé Disclose de représailles judiciaires en cas de mention publique de ses liens d’affaires avec Ikea, son principal client à l’export. Voici l’histoire que la firme suédoise et son fournisseur brésilien auraient voulu laisser dans les cartons.

Aux origines de la bibliothèque Billy

Remonter la chaîne d’approvisionnement du géant suédois n’est pas chose aisée. Ainsi de sa célèbre bibliothèque Billy : le produit iconique de la marque est fabriqué dans quatre pays, dont la Slovaquie, sur le site de Malacky. En s’appuyant sur des données douanières et des données maritimes en source ouverte, Disclose est parvenu à identifier 40 conteneurs destinés à cette usine. Remplis de planches de pin et de fibres de bois, ils ont transité par le port de Hambourg, le 30 septembre 2023. Ville d’origine : Porto Alegre, dans le sud du Brésil.

À l’image des 1 200 fournisseurs d’Ikea sur la planète, l’expéditeur de cette cargaison est inconnu du grand public. Son nom : Artemobili. L’entreprise est un partenaire de premier plan pour Ie groupe suédois. En 2023, la multinationale lui a acheté pour 34,4 millions de dollars (31,6 millions d’euros) de marchandises, selon les douanes brésiliennes, soit 66 % de ses commandes dans le pays.

Vue par drone de l'usine Artemobili, au Brésil
L’usine Artemobili à Nova Prata, au Brésil. Image tirée du documentaire Ikea, le seigneur des forêts. Aurélie Piel pour Disclose.

Lits pour enfants Kura, rangements de jouets Trofast, bibliothèques Hemnes… Autant de produits Ikea qui sortent des chaînes de production d’Artemobili, principalement à destination de ses magasins aux États-Unis. Mais ce partenaire pourrait bien devenir encombrant : Disclose a découvert que son usine phare, située aux abords de la ville de Nova Prata, dans l’État du Rio Grande do Sul, a multiplié les pollutions ces dernières années.

Décharge sauvage

Sur son terrain de 120 000 mètres carrés, où de gigantesques hangars côtoient des troncs de pin et d’eucalyptus, Artemobili a enfoui des quantités importantes de déchets toxiques, d’après une inspection effectuée en novembre 2018 par la police de l’environnement de l’État du Rio Grande do Sul. Dans une « zone de sol mou, relèvent les inspecteurs, des résidus ont été observés à la surface, tels que des plastiques, des pots de peinture, de la sciure et de la poussière de ponçage du bois ». Un chemin d’accès vers cette décharge sauvage a même été pavé par l’entreprise, signe d’un « trafic régulier dans la zone », selon les autorités brésiliennes. Plus loin, les enquêteurs ont retrouvé des boues de peinture solidifiées et des cendres issues de la chaudière de l’usine.

Photos des pollutions sur le site de l'usine d'Artemobili, prises par la police de l'environnement (Fepam) de l'État du Rio Grande do Sul, au Brésil, lors d'une inspection en novembre 2018.
Photos prises sur le site d’Artemobili par les inspecteurs de l’environnement de l’État du Rio Grande do Sul, en novembre 2018

Artemobili a également abattu des arbres autour de son usine. « Outre les travaux de terrassement, il y a eu une suppression non autorisée de la végétation indigène, certaines zones étant considérées comme des zones humides », écrivent les inspecteurs. Au moins 8 000 mètres carrés ont ainsi été rasés.

Ces alertes n’ont pas freiné le partenaire d’Ikea dans son entreprise de destruction de l’environnement. En novembre 2022, les autorités de l’État du Rio Grande do Sul ont découvert que la société avait installé, sans aucune autorisation, une « scierie complète et un silo de stockage » aux abords de son usine. Artemobili a écopé d’une amende de 28 886,35 réals (5 700 euros), qu’elle conteste en justice. Un montant bien peu dissuasif, alors que le site de production est situé au beau milieu de la forêt atlantique, qui abrite des espèces uniques au monde.

Ikea se défausse sur ses fournisseurs

Le géant suédois du meuble pouvait-il ignorer les multiples atteintes à l’environnement de la part d’Artemobili ? « Nous prenons au sérieux toute violation de notre code de conduite, indique la marque dans une réponse à Disclose. Nous attendons de tous nos fournisseurs qu’ils respectent à tout moment les lois et réglementations locales ».

L'intérieur de l'usine Artemobili à Nova Prata, au Brésil.
L’intérieur de l’usine Artemobili à Nova Prata, au Brésil. Image tirée du documentaire Ikea, le seigneur des forêts. Aurélie Piel pour Disclose.

Une fois de plus, Ikea se défausse sur ses sous-traitants. En novembre 2022, Disclose révélait que dix fournisseurs de la marque en Biélorussie faisaient fabriquer des meubles par des prisonniers politiques. « À ce jour, nous n’avons pas de partenariat direct avec les entreprises mentionnées », avait évacué la firme. Depuis, elle a cessé ses activités dans le pays, officiellement en raison du soutien apporté par le régime biélorusse aux forces armées de Vladimir Poutine en Ukraine.

C’est en Ukraine, justement, dans le massif des Carpates, qu’Ikea est impliquée dans un autre scandale environnemental. Vendues à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires chaque année, ses chaises Ingolf et Ekedalen ont été fabriquées à partir de bois de hêtres abattus illégalement dans des forêts primaires, comme l’avait montré une enquête de l’ONG Earthsight, en 2020. Là encore, la firme suédoise avait affirmé « travailler proactivement pour vérifier que ses fournisseurs sont en conformité avec la loi ».

Le nouvel eldorado brésilien

Aujourd’hui, c’est devant la justice brésilienne qu’Ikea pourrait avoir à répondre des dégradations environnementales causées par son premier partenaire local. « J’ai très bien compris la responsabilité d’Ikea dans cette chaîne économique », explique Annelise Steigleder, la procureure de l’État du Rio Grande do Sul en charge de l’environnement. Interrogée dans le cadre du documentaire de Disclose sur les infractions répétées d’Artemobili, la magistrate poursuit le raisonnement : l’activité du prestataire d’Ikea étant « favorisée ou soutenue par la dégradation de l’environnement, cela conduirait donc l’entreprise qui en bénéficie à être tenue pour responsable ».

La direction d’Artemobili a refusé de répondre à nos questions sur les faits de pollution. Son avocat, en revanche, a pris le soin de nous adresser un courrier menaçant. Il affirme, sans aucune base légale, que l’entreprise « n’autorise pas l’utilisation du nom de ses clients dans des articles publiés sur le web ». Par l’intermédiaire de son conseil, le sous-traitant d’Ikea jure par ailleurs avoir « adopté des pratiques de gestion forestière responsable, promouvant la conservation des ressources naturelles et le respect des écosystèmes locaux ».

En attendant d’éventuelles poursuites judiciaires, les scies géantes d’Artemobili tournent à plein régime pour son précieux partenaire suédois. Pas moins de 1 500 tonnes de meubles en bois empaquetés dans des cartons Ikea sont sortis de ses chaînes de montage entre décembre 2022 et novembre 2023, d’après les dernières données douanières consultées par Disclose. Et l’eldorado sud-américain du géant de l’ameublement ne fait que commencer : après un premier magasin ouvert au Chili en 2022, puis un autre en Colombie en 2023, Ikea compte faire sortir de terre une dizaine de hangars bleus et jaunes sur le continent dans les années à venir.


Rédaction : Pierre Leibovici
Enquête : Xavier Deleu, Marianne Kerfriden, Pierre Leibovici, avec Sílvia Lisboa et Maurício Brum au Brésil
Édition : Mathias Destal

Le nouveau documentaire de Disclose

Ikea, le seigneur des forêts

La firme suédoise dévore un arbre toutes les deux secondes. Une enquête documentaire de 90 minutes, diffusée sur Arte, sur la prédation du bois mise en place par le numéro 1 mondial de l'ameublement.