Decathlon : les chaussures Quechua fabriquées par des sous-traitants liés à la déforestation au Brésil

Decathlon : les chaussures Quechua fabriquées par des sous-traitants liés à la déforestation au Brésil

Les deux plus gros fabricants de chaussures de Decathlon s’approvisionnent en cuir susceptible de venir de zones déforestées illégalement au Brésil, révèlent Disclose et Follow the Money, qui ont remonté la chaîne de production des célèbres chaussures de randonnée Quechua.

Sur une passerelle enjambant une rivière, un chemin pierreux ou à la lisière d’une forêt, les chaussures NH500 de la marque Quechua sont photographiées sous tous les angles. Dans le rayon dédié à la randonnée du magasin Decathlon de Villeneuve-d’Ascq (Nord), « adhérence, amorti, imperméabilité » sont présentés comme les points forts de ce modèle, revêtu à 90 % de « cuir de bovin pleine fleur ». La publicité n’en dit pas plus. L’étiquette de la chaussure a beau renseigner son lieu de fabrication — « Made in Vietnam » —, rien n’indique l’origine de la matière première utilisée par Decathlon.

À partir de documents internes à la marque de sport, recoupés avec des données douanières, Disclose et le média néerlandais Follow the Money, révèlent que le cuir de bœuf utilisé dans les chaussures de randonnée Quechua est susceptible de venir de zones déforestées illégalement au Brésil. Dans ce pays qui héberge parmi les plus importants réservoirs de biodiversité de la planète, l’extension des élevages bovins est le premier facteur de déboisement, loin devant la culture du soja, d’huile de palme ou du cacao. Or, d’après notre enquête, un mastodonte brésilien du bœuf, multi-condamné pour déforestation illégale, vend du cuir à un fournisseur stratégique de Decathlon.

Son nom ? Tong Hong. Cette tannerie située au Vietnam n’est rien de moins que le « principal pourvoyeur de cuir pour les fournisseurs de Decathlon en Asie », selon un ancien cadre de la multinationale française. Une information confirmée par une liste confidentielle de sous-traitants de Decathlon, obtenue par Disclose. Tong Hong y est référencée comme un « fournisseur grand compte ».

Derrière le « Made in Vietnam » des chaussures Quechua

La tannerie de Tong Hong a vu le jour en 2005, dans le sillage du boom de l’industrie de la chaussure au Vietnam. Entre ses murs, situés dans la périphérie de Hô Chi Minh-Ville, des ouvriers appliquent une série de traitements chimiques sur les peaux de bovins, comme le montre une vidéo tournée par un employé de l’usine.

Un ouvrier étend des peaux de bovins ayant subi un premier traitement dans la tannerie Tong Hong, à Vũng Tàu, au Vietnam. Source : Google Maps (avril 2018)

Ces opérations permettent d’obtenir différentes variétés de cuir — suédé, daim ou enduit de plastique — qui sont achetées par Decathlon, avant d’être expédiées chez des fabricants de chaussures locaux. Et pas n’importe lesquels : il s’agit des deux plus grosses usines de chaussures de la marque française, situées à une quarantaine de kilomètres seulement de la tannerie.

La première, Thai Binh, n’est autre que le principal partenaire commercial de la marque française, tous secteurs confondus. Decathlon lui a acheté pour plus de 326 millions d’euros de marchandises en 2022, selon la liste de fournisseurs obtenue par Disclose. Parmi elles : la fameuse paire de chaussures de randonnée en cuir NH500, comme le confirme un extrait de base de données logistique interne.

Le second client majeur de Tong Hong s’appelle Pou Chen. Decathlon lui a commandé pour 106 millions d’euros de chaussures en 2022 — c’est son sixième fournisseur mondial. De cette autre usine gigantesque sortent certains des best-sellers de Quechua. À l’instar de la chaussure MH100, composée à 20 % de croûte de cuir de bovin.

La chaussure Quechua NH500 Homme (à gauche), produite par Thai Binh, et la Quechua MH100 Femme (à droite), fabriquée par Pou Chen. Illustration : Disclose

Livraisons secrètes de cuir

Interrogés sur l’origine du cuir utilisé dans la fabrication des chaussures Quechua, ni Decathlon, ni la tannerie, ni même les fabricants vietnamiens n’ont répondu. Un indice est toutefois délivré par un ancien cadre de la marque française, rencontré par Disclose en 2023. « La taille des bovins est deux à trois fois plus grande au Brésil qu’en Asie, explique ce fin connaisseur des chaînes d’approvisionnement. Avec des peaux plus larges, vous gaspillez moins. Et donc vous faites plus de marges ». Selon lui, Tong Hong aurait donc tout intérêt à acheter du cuir brésilien, par souci d’économies. Tout comme son partenaire français, particulièrement attentif à la compression de ses coûts, comme l’ont révélé les enquêtes de Disclose sur ses fournisseurs au Bangladesh et en Chine.

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L’information soufflée par l’ex-salarié de Decathlon est confirmée par des données douanières, analysées par Disclose et Follow the Money. Le Brésil est, de loin, le premier pays fournisseur de Tong Hong, avec 11 000 tonnes livrées en 2023. Près de la moitié — 5 100 tonnes — ont été envoyées par une mystérieuse société baptisée Chief Movement, et domiciliée à Hong Kong, mégapole peu connue pour ses élevages bovins. L’entreprise est en réalité un prête-nom utilisé par le leader mondial du boeuf, JBS, pour écouler ses marchandises en toute discrétion. Utile pour un groupe impliqué dans la déforestation illégale au Brésil, comme Disclose l’a déjà documenté.

Chaîne d’approvisionnement en cuir de Decathlon via la tannerie Tong Hong. Infographie : Disclose

Déforestation chimique au Brésil

C’est depuis le port brésilien de Santos, au sud de Sao Paulo, que JBS expédie sa marchandise vers le Vietnam. En juin 2023, par exemple, un cargo affrété par le groupe brésilien envoyait à Tong Hong 90 palettes de peaux de bovins. Quelques semaines plus tôt, pourtant, JBS se rendait complice d’une spectaculaire opération de déforestation, la plus grave jamais enregistrée dans l’État du Mato Grosso.

Dans le Pantanal, la plus grande zone humide de la planète, l’écorce de milliers d’arbres a viré au blanc. Leurs feuilles ont disparu, dissoutes par un herbicide ultra-toxique : le 2,4-D, un composant du tristement célèbre « agent orange », employé par l’armée américaine lors de la guerre du Vietnam. Le produit, utilisé pour le déboisement à grande échelle, a été épandu par avion en 2022 et 2023, selon une enquête de la police brésilienne. Il s’est ensuite infiltré dans les eaux, empoisonnant durablement la faune et les sols. Au total, plus de 81 000 hectares de forêts ont été rayés de la carte. Huit fois la surface de Paris.

Les dommages environnementaux sur les exploitations appartenant à Claudecy Oliveira Lemes, dans le Pantanal, filmés par un drone. Source : Police civile brésilienne et secrétariat de l’environnement du Mato Grosso (mars 2023)

À l’origine de ce crime environnemental, un exploitant agricole du nom de Claudecy Oliveira Lemes. Propriétaire de onze élevages bovins dans le Pantanal, l’homme a été sanctionné huit fois pour déforestation illégale entre 2018 et 2022. Malgré les embargos prononcés par les autorités, le fermier a écoulé ses bestiaux dans plusieurs abattoirs de la région. Notamment vers ceux de JBS, comme le démontrent des certificats de transferts d’animaux partagés par le média Repórter Brasil avec Disclose et Follow the Money.

Entre 2018 et 2023, Claudecy Oliveira Lemes a ainsi envoyé pas moins de 8 639 bestiaux dans quatre sites d’abattage du groupe brésilien. Trois d’entre eux, à Pedra Preta, Barra do Garças et Campo Grande, sont spécialisés dans la transformation des peaux en cuir pour l’industrie de la chaussure. Sollicité, le groupe JBS assure avoir mis fin à sa collaboration avec l’éleveur depuis.

Photo : Greenpeace

Cette opération de déforestation massive est loin d’être la première à laquelle le groupe JBS est associé. Ses atteintes à l’environnement lui ont d’ailleurs valu de nombreuses amendes infligées par les autorités brésiliennes, pour des montants allant de quelques dizaines de milliers d’euros à plusieurs millions. Sur ce point, la firme agro-alimentaire dit appliquer « une politique de tolérance zéro pour la déforestation illégale, le travail forcé, l’utilisation abusive des terres indigènes et les violations […] des embargos sur l’environnement ». Mais pas de quoi freiner son appétit — JBS abat 75 000 bovins par jour. Ni lever les risques de déforestation dans ses approvisionnements.

« Decathlon devrait obliger les abattoirs à exclure les déforesteurs »

Alice Thuault, directrice de l’ONG Instituto Centro de Vida

« Compte tenu de son volume d’achat, Decathlon devrait obliger les abattoirs à exclure les déforesteurs de leur chaîne d’approvisionnement », estime Alice Thuault, directrice de l’ONG Instituto Centro de Vida, qui opère une surveillance satellite de la forêt au Mato Grosso. Pour cela, encore faudrait-il que la marque française fasse l’effort de remonter jusqu’aux abattoirs qui fournissent la matière première utilisée dans ses chaussures. « La société JBS n’est pas enregistrée dans les systèmes d’approvisionnement de Decathlon, qui vont jusqu’au rang 2 », précise l’entreprise à Disclose. Autrement dit, l’équipementier connaîtrait ses fournisseurs directs — comme les fabricants de chaussures Quechua — et les fournisseurs de ses fournisseurs directs — à l’image de la tannerie Tong Hong. Mais sa traçabilité s’arrête là, quand d’autres marques comme Lacoste, par exemple, communiquent la liste de leurs fournisseurs jusqu’au rang 4.

Confrontée à nos révélations, Decathlon souligne « son engagement en faveur de la lutte contre la déforestation tout au long de sa chaîne de valeur ». Et de livrer, pour preuve de ses efforts, une copie de la lettre d’engagement qu’elle a fait signer à Tong Hong, en février 2024. On y lit que « Decathlon refuse que ses fournisseurs introduisent du cuir issu d’élevages liés à la déforestation [et] nous vous demandons d’identifier l’origine du cuir utilisé […] et de la documenter sur demande ». La politique de lutte contre la déforestation de la marque française tient donc dans ce courrier d’une page. Aucun contrôle systématique n’est effectué, même dans cette tannerie vietnamienne si friande de bovins vendus par un délinquant environnemental. Quant à la « documentation sur demande » évoquée par Decathlon, elle laisse perplexe : d’après un audit du Leather Working Group, une fédération des industriels du cuir, Tong Hong est capable d’identifier avec certitude l’abattoir qui lui a vendu des peaux… dans seulement 14 % des cas.


Enquête : Pierre Leibovici, Yara van Heugten (Follow the Money)
Recherches complémentaires : André Campos (Repórter Brasil)
Rédaction en chef : Mathias Destal
Illustration de Une : Eric Dellfos


Retrouvez les épisodes de notre enquête « Decathlon, champion de l’exploitation » :