Decathlon profite du travail forcé des Ouïghours en Chine

Decathlon profite du travail forcé des Ouïghours en Chine

Une ouvrière âgée de 12 ans, des travailleurs de la minorité musulmane ouïghoure forcés de confectionner des vêtements… L’un des principaux fournisseurs de Decathlon est impliqué dans un système d’esclavage moderne en Chine, révèle Disclose, en partenariat avec Cash Investigation. Les vêtements de la marque française contiennent aussi du coton de la région du Xinjiang, pourtant placé sous sanctions internationales.

« Je suis là pour donner un coup de main. » Un sourire timide accroché au visage, la fillette ne se laisse pas détourner de sa tâche. Ses petits doigts boutonnent un polo bleu marine de la marque Decathlon, sous l’œil vigilant de sa mère, postée à quelques mètres de là, derrière une machine à coudre. « J’ai 12 ans », répond d’emblée la jeune fille interrogée sur son âge. Elle paraît d’autant plus petite que les immenses lignes de production de l’usine dans laquelle elle travaille illégalement sont presque vides.

Cette rencontre se déroule durant l’été 2024, lors d’une visite chez le principal employeur de Sanzhiwang, un village de la province du Shandong, dans l’est de la Chine. Son nom : Yanggu Jifa. Une usine qui appartient à Jifa, une entreprise inconnue du grand public et pourtant deuxième plus important fabricant de textile pour Decathlon en Chine. Cette information, la multinationale française du sport l’a toujours gardée secrète. Jusqu’à ce qu’une source interne à Decathlon transmette à Disclose un document commercial ultra-sensible : la liste de ses sous-traitants à travers le monde. Jifa y est référencé parmi les « fournisseurs grand compte » de la marque française, qui lui a acheté, pour la seule année 2022, plus de 43 millions d’euros de vêtements.

Une ouvrière âgée de 12 ans s’affaire sur un polo Decathlon au sein de l’usine Yanggu Jifa à Sanzhiwang, dans la province du Shandong, en Chine. Image : Premières Lignes

Après un an d’enquête sur la chaîne d’approvisionnement de la marque française, Disclose, en partenariat avec Cash Investigation, révèle que le fournisseur de Decathlon s’appuie sur un système d’esclavage moderne en Chine. Un trafic d’êtres humains dont les principales victimes sont des femmes d’origine ouïghoure, une ethnie à majorité musulmane violemment réprimée par Pékin. Des ouvrières, donc, qui sont enrôlées de force pour confectionner des t-shirts, shorts et autres vêtements susceptibles de se retrouver dans les quelque 1 700 magasins Decathlon dans le monde.

Une usine du Xinjiang « certifiée » par Decathlon

Depuis 2017, au prétexte de la lutte antiterroriste, les autorités chinoises ont initié une politique de détention de masse des ethnies musulmanes au Xinjiang, une province située dans l’ouest du pays. Ici, l’armée a capturé et enfermé dans des camps plus d’un million de personnes, en majorité d’origine ouïghoure. L’ONU évoque de « possibles crimes contre l’humanité ». Les rescapé·es qui sont parvenu·es à fuir la Chine témoignent d’actes de torture, de viols et de stérilisation forcée. Après trois ans d’activité, entre 2017 et 2020, les camps ont cédé la place à des programmes gouvernementaux visant à faire travailler des Ouïghour·es, sous la contrainte, dans l’industrie et l’agriculture. Objectif : détruire les liens culturels et sociaux au sein des familles. Et supprimer toute velléité de rébellion. Une politique à laquelle Jifa, le fournisseur de Decathlon, prend une part active.

Dans le sud-ouest du Xinjiang, le parc industriel de Yengisar est sorti de terre en l’espace de quelques mois. Les immeubles cubiques et austères y côtoient des usines subventionnées par les autorités chinoises. Parmi elles, Xinjiang Xirong Clothing, filiale du groupe Jifa jusqu’au 17 octobre 2023, et spécialisée dans la confection de vêtements. Ses deux clients européens étaient Decathlon et Orsay, une marque allemande qui a fait partie du giron de la famille Mulliez, actionnaire majoritaire de l’enseigne sportive française. C’est ce qu’indiquait, en 2021, l’association des industries textiles du Xinjiang, qui précise qu’à l’époque Decathlon a délivré à l’usine deux « certifications pour sa politique de ressources humaines et la qualité de ses produits ». Pourtant, Xirong est loin d’être une usine comme les autres.

« Quiconque refuse de travailler risque l’emprisonnement »

Rapport de l’université Sheffield Hallam, avril 2023

Dès 2018, « l’usine Jifa de Yengisar a répondu à l’appel du comité central du parti communiste et a pris de nombreuses mesures pour absorber les habitants locaux, leur apprendre la langue et les transformer en ouvriers », rapporte un média local. Concrètement, des officiels chinois se rendent au domicile des paysan·nes ouïghour·es, puis usent de pression pour les convaincre de rejoindre des zones industrielles, loin de leur famille. « Ceux qui sont conscrits dans ces programmes doivent obligatoirement travailler, précise un rapport publié en 2023 par l’université britannique Sheffield Hallam, spécialisée dans la répression des minorités ethniques en Chine. Quiconque refuse […] risque l’emprisonnement. » D’après un article publié en 2021 par la radio nationale chinoise, le site de Xirong a ainsi « absorbé plus de 1 000 travailleurs ruraux en surplus ». De quoi faire du partenaire de Decathlon un modèle pour la politique de Pékin dans la région.

Des femmes ouïghoures employées chez Xirong via un programme de « travailleurs ruraux en surplus », en 2018, à Yengisar. Source : Kachgar Distance Zéro (avril 2018)

Jeunes ouvrières endoctrinées

L’embauche de Ouïghour·es présente un avantage notable pour Xirong. Comme toutes les usines textile du complexe industriel de Yengisar, elle a reçu des fonds du gouvernement local pour « former des minorités ethniques du Xinjiang ». Soit plus de 29 millions de yuans (3,8 millions d’euros) de fonds publics qui lui ont été attribués à son lancement, d’après le décompte de Disclose effectué à partir de la presse locale chinoise. Des subventions bienvenues pour une entreprise dont « la pression des coûts a toujours été une préoccupation ». Un souci que partage également Decathlon, comme le montre un document confidentiel obtenu par Disclose. Il s’agit d’un modèle de convention de partenariat que l’ex-PDG de l’entreprise, Matthieu Leclercq, faisait signer à ses gros fournisseurs. On y lit que « les réductions continues des coûts et des prix sont indispensables car “nous rendons le sport accessible au plus grand nombre” grâce à nos articles de sport à bas prix ».

Une lycéenne ouïghoure en stage chez Xirong. Source : Qilu Evening News (août 2019)

Pour réduire encore plus ses coûts de fabrication, l’usine de Jifa a aussi profité d’une main d’œuvre jeune, et bon marché. Des adolescentes d’origine ouïghoure qui arrivent directement des bancs du lycée professionnel de Yengisar, situé à moins d’un kilomètre des ateliers de Xirong. C’est le cas de Patimai Baiheti, qui a débuté dans l’entreprise à 16 ans. Son parcours est retracé par un article de propagande paru en 2019. Le visage « illuminé par un sourire », l’adolescente raconte être « venue à l’usine en stage alors qu’[elle était] en deuxième année au lycée professionnel de Yengisar ». Et l’article de préciser que Xirong a recruté « plus de 400 employé·es » comme elle.

« C’est une forme de lavage de cerveau »

— Adrian Zenz, anthropologue

En réalité, le lycée professionnel de Yengisar ressemble davantage à une prison qu’à un établissement scolaire. Cinq de ses bâtiments ont d’ailleurs servi de camp d’internement de Ouïghours, entre 2018 et 2021. Les hauts murs et les barbelés qui les ceinturaient ont été démantelés et les bâtiments font désormais partie intégrante du lycée, comme le montrent des images satellite analysées par Disclose.

Vues satellites de l’enceinte du lycée professionnel de Yengisar en octobre 2017, mai 2018 et juillet 2024. Le camp d’internement de Ouïghours référencé par l’Australian Strategic Policy Institute se trouve en haut à gauche de la photo datée de mai 2018. Images : Google Earth

Malgré sa reconversion, le lieu reste synonyme d’oppression. Sur une notice d’inscription pour la rentrée 2023, le lycée professionnel de Yengisar se félicite d’adopter un « encadrement militarisé ». Des vidéos publiées sur Douyin, la version chinoise de TikTok, montrent des élèves ouïghour·es entonnant des chants patriotiques, vêtu·es d’un uniforme, le poing serré contre le visage. Une fois en stage, les lycéen·nes suivent « sur leur temps libre » des cours intensifs de mandarin et de culture chinoise, comme le rapporte un journal local. « Ces lycées professionnels du Xinjiang ciblent particulièrement les jeunes ouïghours pour les endoctriner et les assimiler culturellement, décrypte l’anthropologue allemand Adrian Zenz, spécialiste du travail forcé. C’est une forme de lavage de cerveau ».

Sollicitée par Disclose, la marque française confirme que « Qingdao Jifa Group est actuellement référencée comme un fournisseur de rang 1 de Decathlon », c’est-à-dire un sous-traitant direct. Mais l’entreprise réfute ses liens avec la filiale du groupe située dans l’ouest de la Chine : « Xinjiang Xirong Clothing Company n’a jamais été un fournisseur de Decathlon ». Sans plus d’explication. Même silence sur les liens entretenus par l’usine avec le lycée professionnel de Yengisar. Decathlon renvoie à son code de conduite et dit « condamne[r] fermement toutes les formes de travail forcé ».

Sa chaîne d’approvisionnement en Chine fait pourtant apparaître d’autres soupçons d’esclavage moderne. Cette fois, il ne s’agit pas « d’absorber » des paysan·nes du Xinjiang pour les faire travailler dans l’usine locale, mais de les transférer à l’autre bout du pays, dans le Shandong. Et là encore, le partenaire de Decathlon, Jifa, est impliqué.

Transferts de Ouïghours à travers la Chine

Tête baissée, le visage fermé, une dizaine d’apprenties ouïghoures patientent sur un tapis rouge, déroulé sur le terrain de sport du lycée professionnel de Yengisar. Derrière elles flotte une banderole qui annonce une cérémonie pour « saluer leur départ ». Le journal local raconte, en mars 2019, qu’elles font partie d’un convoi de 28 jeunes femmes envoyées « en stage » au siège du groupe Jifa à Qingdao, la capitale du Shandong. À 4 000 kilomètres de là. 

Des élèves dans la cour du lycée professionnel de Yengisar, avant leur départ pour le siège de Jifa, à Qingdao, dans le Shandong. Photo : Dazhong Daily (mars 2019)

L’expédition est financée par les autorités chinoises, dans le cadre d’un programme « d’aide industrielle au Xinjiang ». En fait d’une « aide », il s’agit d’un transfert de populations ouïghoures destiné à suppléer le manque de main d’œuvre à bas coût dans le Shandong, où Jifa possède une vingtaine d’usines. Une pratique qui alimente la politique de « sinisation » menée par Pékin au Xinjiang. Ce que confirme un rapport rédigé par des chercheurs chinois et diffusé par inadvertance, en 2019  : « Les transferts de travailleurs [en dehors de la région autonome] ne réduisent pas seulement la densité de population ouïghoure, mais ils sont aussi une méthode essentielle pour réformer, mélanger et assimiler » cette ethnie persécutée.

Deux usines de Jifa qui travaillent pour Decathlon dans le Shandong profiteraient de transferts de populations du Xinjiang, d’après l’enquête de Disclose et Cash Investigation. La première est située dans le village de Liudi, à l’ouest de la province. La seconde n’est autre que l’usine de Sanzhiwang, située à quelques kilomètres de là. Celle-là même où nous avons rencontré une jeune fille de 12 ans en train de s’affairer sur un polo Decathlon, alors que l’âge minimum pour travailler en Chine est de 16 ans. 

T-shirts Kalenji, pantalons Tarmak ou Domyos, maillots Kipsta… Dans des vidéos publiées par des employées de ces deux usines sur le Tiktok chinois, on peut voir des ouvrières manipulant les produits de l’équipementier français. Au milieu des commentaires sur le « travail dur » et les « heures supplémentaires », l’une de ces vidéos retient particulièrement l’attention. Il s’agit d’une visite guidée des ateliers de Sanzhiwang par une salariée de Jifa. Face caméra, cette dernière lance un appel à sa communauté, selon une traduction confirmée à Disclose et Cash Investigation par trois traducteur·ices : « Les personnes du Xinjiang et de Corée du Nord, on vous attend pour venir travailler ici… Il y a toutes sortes de subventions du gouvernement chinois ».*

Extrait de l’enquête vidéo réalisée par Antoine Schirer, pour Disclose.

Autrement dit, Jifa bénéficierait du soutien financier du pouvoir central pour faire venir des travailleur·euses depuis deux lieux où, Pékin d’un côté, Pyongyang de l’autre, répriment leurs populations. Une nouvelle preuve de travail forcé, selon le chercheur Adrian Zenz. « Si une entreprise reçoit des fonds publics pour embaucher des minorités ethniques du Xinjiang, décrypte-t-il, cela signifie qu’elle participe à un programme gouvernemental de transfert de main-d’œuvre. Et donc qu’il existe un risque très probable de travail forcé imposé par l’État. » Un danger qui se retrouve d’ailleurs dans un dernier maillon de la chaîne de production de Decathlon en Chine : la culture du coton. 

Coton du Xinjiang

Au cours de la visite en caméra cachée de notre partenaire Cash Investigation dans l’usine de Liudi, une cadre de Jifa révèle une information cruciale, alors qu’elle chemine devant des rouleaux de tissu. D’après elle, le coton utilisé par Decathlon « peut venir du Xinjiang ». Problème : l’exploitation du coton dans la région est entachée de graves risques de travail forcé. Selon plusieurs rapports et enquêtes internationales, plus d’un demi-million de Ouïghour·es auraient été contraint·es, en 2020, de cueillir et transformer cette matière première indispensable au marché du textile chinois — sa culture représente 90 % de la production nationale. En 2023, les autorités du Xinjiang appelaient encore à « élargir » le programme des « travailleurs ruraux en surplus » pour les diriger vers les champs de coton.

Récolte du coton à Hami, dans la province du Xinjiang, en Chine, en septembre 2023. Photo : CFOTO / Sipa

Jointe quelques jours plus tard par téléphone, la cadre de Jifa va accompagner sa première confidence d’une seconde, plus embarrassante encore pour la marque de sport. D’après elle, « les cotons sont choisis par Decathlon ». Et l’employée de préciser : « Nous ne faisons qu’assembler les tissus, la matière première des vêtements est sélectionnée par notre client ». Sollicitée par Disclose, Decathlon assure que « 100 % du coton utilisé dans la fabrication de ses produits provient de sources engagées dans des pratiques plus responsables », tout en admettant « continu[er] à renforcer la traçabilité de tous [ses] approvisionnements en matières premières. » Une formulation plus prudente que celle affichée encore récemment sur son site, mais qui a disparu au moment du bouclage de cette enquête : « Pour ne pas acheter du coton en provenance du Xinjiang, il faut avoir les moyens de savoir d’où il vient ».

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La multinationale française pourrait être contrainte d’accélérer ses efforts. Depuis 2022, l’importation de produits composés de coton du Xinjiang est interdite par les États-Unis et elle est susceptible d’être rejetée par les douanes au Canada et au Royaume-Uni. Trois pays où Decathlon commercialise ses vêtements. Au printemps 2024, le Parlement européen a également approuvé un projet de règlement bannissant les produits issus du travail forcé. Celui-ci doit entrer en vigueur d’ici 2027. 

Mais avant même d’y être invitée par la loi, Decathlon aurait pu remettre en cause sa collaboration avec Jifa il y a déjà quatre ans. En mars 2021, le haut-commissariat de l’ONU aux droits humains a écrit simultanément aux deux entreprises pour les questionner sur la présence potentielle de travail forcé dans leur chaîne d’approvisionnement. Ce que reconnaît la marque auprès de Disclose, assurant que « ce courrier a retenu toute [son] attention ». Vérification faite auprès de l’ONU, la multinationale française s’est contentée d’envoyer un e-mail rappelant sa politique en matière de droits humains et sa mission première : « rendre le plaisir et les bénéfices du sport accessibles au plus grand nombre ».


Retrouvez les épisodes de notre enquête « Decathlon, champion de l’exploitation » :


Mise à jour le 07/02/2025, à 14h12 : Xinjiang Xirong Clothing a été une filiale de Jifa jusqu’au 17 octobre 2023
Mise à jour le 19/03/2025, à 18h00 : Ajout d’une mention sur les trois traducteur·ices chinois-français sollicité·es par Disclose et Cash Investigation en amont de la publication de cet article. Disclose maintient l’intégralité de ses informations quant à l’implication de Jifa, depuis 2015, dans le transfert de populations ouïghoures.

Enquête : Pierre Leibovici, avec Gabriel Garcia (Cash Investigation)
Recherches complémentaires : M. T. (chercheur ouïghour anonyme), Daniel Murphy, SOMO (The Counter)
Rédaction en chef : Mathias Destal
Illustration de Une : Eric Dellfos