03 nov. 2026

Mobilisation lycéenne : au moins quinze manifestant·es victimes de violences sexuelles commises par des policiers

Mobilisation lycéenne : au moins quinze manifestant·es victimes de violences sexuelles commises par des policiers
03 nov. 2026

Mobilisation lycéenne : au moins quinze manifestant·es victimes de violences sexuelles commises par des policiers

Il y a les coups de matraque, les tirs tendus, les grenades qui mutilent. Il y a aussi les tentatives de viol et les agressions sexuelles. Disclose a recueilli le témoignage de neuf manifestant·es qui accusent des policiers de violences sexuelles depuis le début du mouvement lycéen, sur un total de quinze personnes identifiées, dont six mineur·es.

Bienvenido*, 18 ans, a mis du temps à poser les mots sur ce qu’il lui est arrivé le 17 octobre 2026. « Au début, je ne calculais pas, j’étais dans le déni », raconte-t-il, quinze jours après les faits. Aujourd’hui il en est sûr : le policier qui a essayé de lui faire « sucer » sa matraque a tenté de le violer. 

Ce soir-là, l’étudiant en BTS hôtellerie est avec des amis dans l’Est parisien, aux alentours de 23 heures. L’air est saturé de gaz lacrymogène. La police charge. Paniqué, Bienvenido court dans une ruelle et se cache derrière un camion. Jusqu’à ce qu’un CRS tombe sur lui. « C’est là que ça commence, c’est là que tout part », se remémore l’étudiant. La suite, il l’a racontée à chaud dans une vidéo devenue virale sur TikTok : « [Le CRS] me met un chassé, me plaque contre le mur et me dit : “Toi aujourd’hui, tu vas prendre pour tout le monde”. Je me retrouve encerclé par sept CRS. Un des CRS dit : “Toi tu vas sucer la matraque” ». Le policier ne serait pas parvenu à la mettre dans sa bouche. À la place, il aurait écrasé sa tête contre le sol en faisant tourner sa matraque sur sa lèvre ensanglantée. Sa vidéo a suscité des milliers de réactions : « C’est une agression S la t’es au courant ??? », écrit l’un. « C’est une tentative de V frérot », ajoute une autre. « Les commentaires, au début, je ne calculais pas, raconte Bienvenido. C’était assez oppressant, je pensais qu’il y aurait que des moqueries, mais pas du tout, j’ai reçu beaucoup de soutien ». Avec sa mère, il envisage de déposer plainte pour agression sexuelle et violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ». « J’ai déjà essayé une fois de porter plainte pour des violences policières et ça a été classé. Mais si ça peut être une petite étincelle qui allume une bûche… ». L’évocation de l’épisode lui donne encore « des frissons ». Sa mère lui a proposé de consulter un·e psychologue.

Six mineur·es concerné·es

Depuis le début de la mobilisation initiée fin septembre par les lycéen·nes, Disclose a identifié quinze manifestant·es victimes de violences sexuelles commises par des agent·es de police. Nous avons recueilli le témoignage de neuf d’entre eux et elles qui accusent des fonctionnaires de police d’attouchements, de mains sur les seins, de mises à nu, d’utilisation d’une matraque pour viser l’anus ou, comme dans le cas de Bienvenido, pour l’enfoncer dans la bouche. Douze ont moins de vingt ans, et six sont mineur·es.

Interrogé sur les mesures mises en œuvre pour empêcher ces agissements, le ministère de l’intérieur se contente de déclarer qu’ « à date, aucune allégation d’agression sexuelle commise dans une manifestation ou en marge d’une mobilisation ne semble avérée ». Il ajoute que « si une personne s’estime victime d’une infraction, une plainte peut être déposée et une enquête sera diligentée, sous l’autorité d’un magistrat. » Selon notre enquête, deux plaintes pour agression sexuelle ont déjà été déposées.

Ces cas s’ajoutent aux précédentes révélations de Disclose sur les violences sexuelles impliquant des policiers et gendarmes. Il y a un peu plus d’un an, nous avions recensé 429 affaires de harcèlement sexuel, agression sexuelle ou viol commises par des policiers et gendarmes depuis 2012. Les victimes : des femmes gardées à vue, des plaignantes, des collègues, des jeunes racisé·es, mais aussi plus d’une dizaine de manifestant·es.

  • 24 octobre, quartier de l’Opéra, à Paris. Une trentaine de jeunes muni·es de pancartes sont en route vers la Porte d’Italie, le point de départ de la manifestation, quand une équipe de la Brav-M (brigade de répression de l’action violente motorisée) leur barre la route. D’après les témoignages d’Anna*, Morgane, 18 ans, et leur amie Jessica*, 19 ans, toutes trois en classe préparatoire, tout le monde se retrouve aligné contre un mur. Le contrôle de police tourne alors à la « violence sexuelle banalisée », selon Anna. « Les policiers ont contrôlé nos sacs et nos identités, puis nous ont fouillées, raconte-t-elle. Des agentes nous ont palpé les seins, sous nos soutiens-gorge ». La policière chargée de la fouiller se serait attardée sur sa poitrine environ cinq secondes. Mais, pour certaines filles à côté d’elle, cela aurait duré « entre vingt et trente secondes ». Depuis, « j’ai beaucoup plus peur de la police », conclut l’étudiante. 
Anna et ses amies ont filmé une partie du contrôle de police, place de l’Opéra, le 24 octobre 2026. Dans l’une de ces vidéos, on entend une policière (au centre) dire, avant que l’image ne se coupe : « C’est un contrôle de police, donc vous êtes privées de vos libertés ». Montage : Thomas Steffen, pour Disclose.

Son amie Jessica se souvient de cette policière qui « soulève [son] soutien-gorge en passant les mains dessous », pour voir si elle a « caché du sérum phy ou des lunettes de piscine ». Ce jour-là, une sensation désagréable ne l’a pas quittée : « Celle des mains de cette policière sur mes seins ». Morgane, 19 ans, également palpée au niveau des seins, a entendu une fonctionnaire dire à une autre fille : « Je fais ce que je veux, je passe où je veux, même la raie s’il y a besoin. » En réalité, les « palpations de sécurité » sont très encadrées. Selon le code de la sécurité intérieure, elles doivent être effectuées dans le respect de « la dignité de la personne qui en fait l’objet » et à l’abri du regard du public. Elles ne peuvent en aucun cas justifier de toucher des parties intimes à même la peau. Le geste, même dans le cadre d’une interpellation, relève de l’agression sexuelle.

Morgane, qui s’est sentie « menacée » et « humiliée » par ce contrôle, ne compte pas porter plainte pour agression sexuelle. Pas plus qu’Anna et Jessica. Les trois amies estiment que « cela ne servirait à rien ». D’autant que les matricules des agentes étaient cachés.

  • 19 octobre, place de la République, à Paris — Il est environ 16 h 30 lorsque deux garçons mineurs sont approchés par des CRS qui leur annoncent un contrôle de police. Un agent glisse sa main entre les jambes du plus âgé. La palpation, au niveau du pénis, dure dix secondes.
Extrait de la vidéo tournée par Céline Ibrahim, le 19 octobre, place de la République.

Le geste, qui pourrait être qualifié d’agression sexuelle, a été filmé par Céline Ibrahim, une photographe amateur de 54 ans avec qui Disclose s’est entretenue. « Les CRS passaient entre les groupes de jeunes installés sur la place et attrapaient les jeunes noirs et arabes qu’ils voyaient, débute-t-elle. J’ai filmé un premier garçon puis un deuxième et enfin cet adolescent qui doit avoir entre 13 et 15 ans. Il ne faisait rien de mal, il regardait juste ce qu’il se passait. La scène a duré plusieurs secondes, c’était atroce ». Quelques instants après, l’adolescent est en pleurs. « Il avait l’air traumatisé », souligne Céline Ibrahim.

Dans une précédente enquête, nous avions retrouvé 45 personnes victimes de fouilles et de palpations ayant tourné à l’agression sexuelle ou au viol. Au total, Disclose a identifié 42 policiers et gendarmes mis en cause entre 2012 et 2025. 

  • 13 octobre, quartier des Arènes, à Toulouse (Haute-Garonne) — Matis*, 27 ans, éducateur spécialisé en recherche d’emploi, est contrôlé par des policiers en civil alors qu’il apporte du café aux jeunes qui bloquent le lycée Déodat de Séverac. « J’ai été plaqué contre le mur par trois policiers qui m’ont bloqué les mains, témoigne-t-il. J’ai eu peur d’une agression sexuelle, du coup je calais mon bassin sur le mur et là, un flic a passé son bras sous mes jambes et m’a fait une sorte de toucher au niveau des fesses et du pénis par-dessus mon jogging. J’ai dit : “Vous n’avez pas le droit de me toucher le pénis”, mais il me l’a refait trois fois. » Après cela, Matis a mis du temps à trouver le sommeil. Il n’envisage pas de déposer plainte : « Je n’ai pas assez confiance, ce n’était pas filmé et je trouve que c’est trop petit par rapport à des trucs que d’autres subissent. »
Face à face entre les lycéen·nes du lycée Hélène Boucher et les CRS, le 8 octobre 2026. Photo : Aurelien Morissard – SIPA
  • 8 octobre, 20e arrondissement de Paris — Cécile, 31 ans, référente culturelle en protection de l’enfance, est venue apporter son soutien aux élèves du lycée Hélène Boucher, dans le 20e arrondissement de Paris.  Il est environ 9 h 30. Alors qu’elle cherche à protéger des jeunes faisant face à des CRS, un agent au visage à moitié dissimulé sous une cagoule lui aurait « mis la main entre [ses] jambes en frottant fort pendant plusieurs secondes », raconte-t-elle à Disclose. Cécile a porté plainte pour agression sexuelle le lendemain. « Qu’est-ce qui vous fait penser que le geste était volontaire ? », l’interroge le policier chargé de prendre sa déposition. Réponse : « J’ai vu son bras s’avancer, et il n’y a aucune ambiguïté, il a pressé sa main sur mon corps, il a fait un mouvement de frottement sur mon sexe, et il m’a regardé dans les yeux. » Le parquet de Paris indique à Disclose qu’une enquête est ouverte; elle est confiée à l’inspection générale de la police nationale (IGPN). 

« Il ne voulait pas que ses parents sachent qu’il participait à un blocus ». 

À la suite de cet épisode, Simon Duquerroir, le compagnon de Cécile, par ailleurs conseiller de Paris (groupe Écologiste et social), a lancé aux côtés de la députée Danielle Simonnet (groupe Écologiste et social) un appel à témoignages sur les violences sexuelles policières dans les manifestations. Il a reçu plusieurs signalements, dont celui d’un jeune homme qui se serait fait palper le sexe lors d’une fouille. « Il me demandait si c’était normal, relate l’élu. Je lui ai répondu que c’était une agression sexuelle, qu’il pouvait déposer plainte, mais il ne voulait pas que ses parents sachent qu’il participait à un blocus ».

  • 8 octobre, place de la Bastille, à Paris. Ahmed, 19 ans, rejoint le départ de la manifestation quand il est pris dans une bousculade avec la police. « J’ai décidé de m’écarter et de mettre ma main entre les boucliers et la première rangée de personnes composée de jeunes filles qui allaient subir des coups de matraque, décrit le jeune photographe dans la plainte qu’il a déposée le lendemain. C’est là que j’ai reçu un coup de matraque dans les fesses […] J’ai décidé de sortir complètement de la manifestation en boîtant. »
Sur ces extraits d’une vidéo diffusée par la journaliste Adja Traoré, on peut voit un policier diriger intentionnellement l’extrémité de sa matraque vers l’anus de Ahmed.

Pour Ahmed, son agression, qui a été filmée par la photojournaliste Adja Traoré, revêt un caractère raciste, en plus d’avoir été « violente » et profondément « humiliante ». « J’étais dans une manifestation légale, pas hostile… ça montre le vice de ce policier qui était peut-être là pour “casser du noir, casser de l’arabe”, comme ils disent. » Ahmed reste combatif : « On ne doit pas avoir peur de venir manifester, peu importe qui on est, peu importe d’où on vient. En parlant, on peut faire tomber l’impunité policière. »

  • 5 octobre, à Metz (Moselle). Un policier arrête une jeune fille de 14 ans, la maintient au sol en lui touchant d’abord les cheveux puis la poitrine. La scène, filmée, a beaucoup choqué. Elle a conduit à l’ouverture d’une enquête judiciaire pour « établir l’existence ou non d’actes pouvant être qualifiés d’agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans ». Sollicité, le parquet de Metz indique que la procédure a été classée sans suite le 28 octobre pour « absence d’infraction ». Toujours selon le parquet, l’adolescente n’aurait pas porté plainte. En revanche, elle ferait l’objet d’une mesure alternative aux poursuites, consistant à se présenter à « un stage de formation civique », ne pas « manifester sur la voie publique pendant six mois mois » et respecter « une mesure de couvre-feu entre 20 h et 6 h ». Le policier mis en cause, quant à lui, a attaqué en diffamation le(s) diffuseur(s) de la vidéo. Ce volet de l’enquête, lui, est toujours en cours. 

Des mineurs dénudés au commissariat

  • Le 5 octobre, devant le lycée Charles de Gaulle à Caen (Calvados). Tesnim, une lycéenne de 17 ans, accuse un policier de lui avoir attrapé la poitrine lors du blocus de son lycée. « J’ai voulu m’approcher d’un agent qui essayait de me parler et à ce moment-là, il m’a poussée violemment en m’attrapant par le sein. Pas le bras ou la hanche. Non, il m’a clairement pris le sein, relate la jeune fille. Je lui ai dit que c’était une agression sexuelle. Il aurait pu dire :“Désolé, vous avez mal interprété mon geste”, mais pas du tout. Limite, il rigolait. » Une témoin de la scène indique à Disclose avoir vu « la main du policier tendue au niveau des seins puis le mouvement de recul de la jeune fille ». Tesnim a fui la manifestation : « J’ai pleuré toute l’après-midi, j’étais vide. » Tesnim estime avoir été ciblée parce que « maghrébine, musulmane, banlieusarde qui ouvre [sa] gueule. » Elle ne compte pas déposer plainte. La députée européenne (LFI) Emma Fourreau a néanmoins saisi le procureur de la République de Caen, au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale.
  • Le 30 septembre, à proximité du campus Saint-Serge de l’université d’Angers (Maine-et-Loire). Lana*, 19 ans, subit une fouille en marge d’un rassemblement. Isolée, sans témoin, elle raconte avoir subi des attouchements de la part d’un policier. « Je lui ai dit que je ne voulais pas être contrôlée par un homme, que je voulais que ce soit une femme [article 63-7 du code pénal]. Il ne m’a pas écoutée et m’a palpée en s’attardant longtemps sur mes fesses… Au moins pendant dix secondes. Il voulait juste me toucher, sachant qu’en plus je n’avais rien dans mes poches », témoigne l’étudiante en sciences politiques. L’agent aurait rigolé en lui intimant de se taire. « J’aurais voulu partir, mais je me suis dit qu’entre ça et me faire tabasser, je préférais ça. Je me suis sentie extrêmement impuissante. » Lana précise que le fonctionnaire avait son numéro de matricule caché et sa caméra-piéton éteinte. « Ça me rend folle parce qu’il ne sera jamais puni ; il pourra continuer d’exercer et faire la même chose à pleins d’autres femmes. » Depuis, Lana est redescendue dans la rue. « Je ne vais pas renoncer à revendiquer mes droits à cause d’eux. Ils veulent faire peur et je n’ai pas envie de les laisser gagner ».                 

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L’avocat Pierre Brunisso défend deux mineurs contraints de se dénuder dans des commissariats parisiens, le 30 septembre et le 1er octobre. Le premier, Adel*, s’est fait « arracher le pantalon en salle de fouille », avant d’être placé dans une cellule en caleçon. Il aurait essuyé « des insultes à caractère homophobe et sexiste du type “il a un corps de PD” », indique le pénaliste. Le second, John*, 17 ans, participait au blocage de son lycée, à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). Il accuse des policiers de l’avoir frappé et d’injures racistes — « sale noir, sale singe » — avant d’être placé en garde à vue. Il aurait été forcé d’enlever son pantalon et de rester en sous-vêtements dans une cellule pendant plus de 30 heures. « J’ai été très choqué de le voir arriver chez la procureur en short de sport très fin et menotté, réagit le père de John auprès de Disclose. Même si j’ai été encore plus choqué par les insultes racistes et les coups ». Depuis, il a remarqué que son fils sort beaucoup moins de chez eux.

Selon Pierre Brunisso, habitué des dossiers mettant en cause des fonctionnaires de police, « les violences sexuelles policières se produisent en général dans des endroits clos et discrets comme la salle de fouille, mais aussi les geôles du tribunal ou lors de contrôles sans témoins ». Mais, avec le mouvement lycéen, les choses se passent différemment. Désormais, estime-t-il, « le huis clos est partiellement brisé ». 

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées.


Enquête : Sophie Boutboul, avec Mathias Destal et Camélia Kheiredine
Édition : Mathias Destal
Image de Une : Thomas Steffen