Palpations illégales : quand les contrôles de police tournent au viol

Fouilles à nu, mains sur les parties génitales, pénétrations avec une matraque… Disclose a enquêté sur un angle mort des violences policières : les violences sexuelles commises lors de contrôles d’identité et de palpations de sécurité. Au moins 45 personnes ont été victimes de ces pratiques illégales depuis 2012. Dans la plupart des cas, la justice ne reconnaît pas le caractère sexuel de ces violences, qui visent surtout des personnes racisées.
« Arrête de te contracter, laisse-toi faire », ordonne un policier, sa main sous le caleçon de Jo*, entre les fesses. Ce jour de printemps 2015, l’adolescent de 16 ans subit une agression sexuelle sur la voie publique, dans le 12e arrondissement de Paris. Une fouille illégale, sous prétexte d’un contrôle d’identité, qui se termine au sol pour Jo, giflé par plusieurs membres de la brigade de sécurité des quartiers (BSQ). Quelques semaines plus tard, lui et dix-sept amis ou voisins âgés de 14 à 23 ans portent plainte contre les membres de la même brigade. Les faits dénoncés se seraient produits entre 2013 et 2015.
Dans leurs dépositions, les adolescents du 12e évoquent des contrôles d’identité ponctués d’étranglements, de coups de matraque ou de coups de pied et de poing. Ils relatent des propos négrophobes — « singe », « sale noir » — ou des remarques islamophobes telles que « je pisse sur le ramadan ». Treize d’entre eux accusent également les policiers de violences sexuelles : fouille à nu, mains dans la raie des fesses ou sur les testicules, doigts dans l’anus.
L’angle mort des violences policières
Disclose a enquêté sur un angle mort des violences policières : les contrôles, les fouilles et les palpations de sécurité qui tournent à l’agression sexuelle ou au viol. D’après les témoignages et les procédures judiciaires que nous avons pu consulter, pas moins de 45 personnes, entre 2012 et 2025, en ont été victimes. À chaque fois, le même scénario se répète : que cela soit lors d’interpellation, de garde à vue ou en centre de rétention administrative, des policiers et gendarmes touchent les parties génitales d’hommes, de femmes ou de mineur·es, quand ils ne les pénètrent pas avec leurs doigts ou une matraque. Au total, Disclose a identifié 42 agents mis en cause.
Dans la majorité des cas, lorsque ces dossiers arrivent devant un tribunal, les violences sexuelles sont requalifiées à la baisse ou carrément ignorées. L’affaire de Théo Luhaka en est l’exemple le plus emblématique. En 2017, au cours d’un contrôle d’identité arbitraire, le jeune homme âgé de 22 ans subit une perforation de l’anus de 10 cm avec une matraque. Dans un premier temps, le policier qui l’a agressé est mis en examen pour viol et violences volontaires. Jusqu’à ce que l’IGPN statue que « l’élément intentionnel pouvant caractériser le viol n’est pas établi ». Cette conclusion, la justice la fait sienne en 2024 : le policier à l’origine du handicap irréversible de Théo Luhaka a été condamné pour « violences volontaires ». Il a écopé de douze mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction d’exercer sur la voie publique. Si le viol avait été reconnu, il encourait jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle.
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Je soutiens DiscloseCela fait maintenant dix ans qu’Adam* se bat pour faire reconnaître un viol avec matraque. Rencontré dans le bureau de son avocate, ce couvreur de 37 ans raconte dans un débit de paroles rapide le jour d’octobre 2015 où tout a basculé. Il est tard dans la soirée lorsque trois policiers municipaux de Drancy le contrôlent pour un « tapage nocturne ». Le ton monte, la situation dégénère : tandis que deux agents le maintiennent plaqué sur la banquette arrière de leur voiture, le troisième, Arnaud P., sort sa matraque et, selon le récit d’Adam, le viole. « J’ai dit non, j’ai crié, j’ai pleuré », se remémore l’homme aux épaules carrées sous son sweat gris. « Tu te souviendras de nous », aurait conclu le policier. Admis à l’hôpital pour une lésion anale, Adam en ressort avec 10 jours d’ITT et des blessures qui lui provoquent aujourd’hui encore des saignements. Arnaud P., lui, est d’abord placé en garde à vue pour viol, puis finalement poursuivi pour « violences volontaires », sur décision du parquet. « Toute pénétration est un viol, je ne peux pas laisser les choses en l’état. Si ça se trouve, ils ont fait ça à d’autres personnes qui ne s’en sont pas plaintes », déplore Adam, qui songe à reprendre un suivi psychologique lié à son traumatisme.
Louis Cailliez, l’avocat du policier affirme qu’il n’y a pas eu pénétration : d’après lui, « la zone anale n’a jamais été visée par Arnaud P. » et les blessures infligées seraient « accidentelles ». Son client a repris les patrouilles dans les rues de Drancy en juin 2023. Son agrément ne lui a été retiré qu’en février 2025. Il est aujourd’hui « cantonné à un poste de bureau », précise l’avocat. Après dix ans, Adam, lui, est toujours au combat : en novembre 2024, une information judiciaire contre Arnaud P. a été ouverte pour viol.

Devant la lenteur et l’aveuglement de la justice, d’autres sont écœurés. Dans le dossier des jeunes du 12e arrondissement, les policiers ont d’abord été condamnés à du sursis en 2018, avant d’être relaxés en appel deux ans plus tard. Les plaignants se sont alors murés dans le silence. « Je les ai vus trembler à l’audience, puis s’enfermer dans la tombe après la relaxe », explique un éducateur témoin de plusieurs palpations illégales. Les avocats des plaignants ont quant à eux assigné, en 2019, l’État et Christophe Castaner, alors ministre de l’intérieur, devant le tribunal de Paris. Pour motiver leur recours, ils se sont appuyés sur les dépositions de plusieurs accusés qui pointent la responsabilité de leurs supérieurs. L’un d’eux a notamment affirmé avoir agi « de cette façon sur instructions ». L’État a été condamné pour « faute lourde », mais uniquement pour des contrôles « sans motif régulier » et des violences jugées illégitimes. La dimension sexuelle est restée invisibilisée.
Le règne de l’impunité
Les règles encadrant la « palpation de sécurité » existent, et elles sont strictes. D’après le code de la sécurité intérieure, elle doit être effectuée dans le respect de la dignité et à l’abri du regard du public. Elle ne peut en aucun cas justifier le toucher des parties génitales à même la peau, et encore moins une pénétration. De tels gestes, même commis dans le cadre d’une interpellation, relèvent de l’agression sexuelle ou du viol. La « fouille intégrale » n’est admise qu’en cas d’impossibilité de réaliser une palpation ou d’utiliser des moyens de détection électronique. Selon le code de procédure pénale, elle ne doit être effectuée que par un médecin, sur ordre d’un officier de police judiciaire. En théorie, la loi protège. En pratique, l’impunité règne.
Pour l’avocat Pierre Brunisso, qui accompagne plusieurs victimes de violences sexuelles policières, ces pratiques traduisent une volonté des forces de l’ordre de marquer « leur empreinte » sur les corps ; une façon de « contrôler un territoire ». Son confrère Slim Ben Achour, qui défend des adolescents du 12e, parle d’une volonté d’« atteindre [ces jeunes] dans leur dignité et leur intégrité sexuelle », ainsi que d’un « contrôle social dirigé vers une partie de la population ». Ceux que la terminologie policière qualifie de « perturbateurs-indésirables », comme l’écrivent d’ailleurs sur leur PV les policiers poursuivis. « Ces mots appartiennent depuis longtemps à une rhétorique raciste associée à l’immigration », précise Me Ben Achour. Dans les années 1920, les forces de l’ordre désignent ainsi les « nomades étrangers », puis dans les années 1930 les Juifs étrangers, et, à partir de 1944, les Algériens vivant en France. Et aujourd’hui, les habitant·es des quartiers populaires.
Cette volonté d’humiliation, on la retrouve dans le contrôle d’identité d’Adil*. Le 10 avril dernier, cet étudiant algérien est arrêté par des policiers dans une ville de Seine-Saint-Denis alors qu’il rentre chez lui. Un policier introduit les mains dans son caleçon, le roue de coups au visage, utilise son taser et le couvre de propos racistes. Adil a déposé plainte pour agressions sexuelles, violence physique et raciste contre X au début du mois de juin et a raconté son histoire au média Streetpress.
Des violences au service du maintien de l’ordre
D’après notre enquête, les violences sexuelles servent aussi de moyen de répression dans les manifestations. Le 20 mars 2023, Souleyman A., un étudiant tchadien de 23 ans est contrôlé en marge de la manifestation contre la réforme des retraites. Il ne manifestait même pas lui-même ; il était sur le point de rejoindre un ami au restaurant. En l’espace de quelques minutes, un agent lui saisit les parties génitales en hurlant « t’as pas de couilles ». « C’est le premier qui bande qui encule l’autre », lui lâche un second policier, entre deux insultes racistes et menace d’expulsion, comme l’a dévoilé un enregistrement sonore de la scène. Dans la foulée de son interpellation, Souleyman A. dépose plainte pour violences volontaires et agressions sexuelles…. « Toute cette violence visait clairement à m’intimider et m’humilier, témoigne-t-il auprès de Disclose. C’était très malsain. » Au cours de l’enquête, le second policier a justifié son comportement en expliquant qu’il voulait garder « l’ascendant ». Il nie toute intention de « commettre un viol ». Souleyman A. attend le délibéré du procès, le 10 juillet prochain.

Jeanne*, une étudiante en musicologie de 26 ans, a elle aussi été fouillée en marge d’une autre manifestation contre la réforme des retraites, en mars 2023. « Une policière a mis sa main à l’intérieur de ma culotte au niveau de mes fesses », relate-t-elle dans la plainte qu’elle a déposée pour agression sexuelle et violences volontaires. Lorsqu’elle se débat, dénonçant une « agression sexuelle », la policière se moque : « Genre toi tu sais ce que c’est d’être violée ». Une phrase qui, précisément, ravive chez Jeanne le souvenir d’une agression sexuelle passée et déclenche une crise d’angoisse. Les policiers qui assistent à la scène éclatent de rire en se poussant du coude : le fameux « esprit de corps » des forces de l’ordre, aussi appelé « le mur bleu du silence » aux États-Unis.
Dina*, une étudiante en médecine de 20 ans, a récemment éprouvé la difficulté de briser ce mur. Le 7 mars 2025, la jeune femme d’origine maghrébine est interpellée pour outrage et rébellion après une intervention au domicile de sa mère. Placée en garde à vue au commissariat de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), elle accuse trois policières de l’avoir forcée à se déshabiller.
En culotte, son soutien-gorge à moitié retiré, Dina raconte à Disclose, et Streetpress, et avoir essuyé plusieurs menaces. L’une des fonctionnaires lui aurait dit « je vais t’éduquer, tes parents ne t’ont pas éduquée », avant de s’asseoir sur elle. La policière lui aurait ensuite « agrippé » les cheveux et « cogné [sa] tête six ou sept fois contre le sol ». Aujourd’hui encore, Dina est sous le choc : « En tant que jeune femme racisée, musulmane, j’ai le sentiment d’avoir été perçue comme une menace à dominer. Je n’étais plus une personne, j’étais un corps nu, battu, réduit au silence », dit celle qui portait encore « la trace d’une contusion au niveau du sein droit » un mois après les faits, d’après un certificat médical consulté par Disclose. Lors de sa garde à vue, elle a averti deux policières de son intention de porter plainte. « Qu’est-ce que tu racontes ? Il ne s’est rien passé », aurait dit l’une. « Vous allez aggraver votre cas », aurait ajouté la seconde. Au commissariat de Cergy, le brigadier-chef qui a enregistré sa déposition lui a soufflé que sa « collègue » ne voulait probablement pas lui « faire de mal ». Aujourd’hui, Dina ne sait pas si les policières mises en cause ont été interrogées. Elle attend toujours des nouvelles de sa plainte.
Vous êtes témoin ou victime de violences sexuelles perpétrées par un membre des forces de l’ordre, vous pouvez nous écrire depuis une boîte ProtonMail, jusqu’au 30 septembre 2025, à cette adresse : [email protected]
Enquête : Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano
Rédaction en chef : Mathias Destal et Ariane Lavrilleux
Édition : Élodie Emery
Illustration de Une : Caroline Varon
Cette enquête a reçu le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec la Copie Privée
Retrouvez les cinq autres épisodes de notre enquête #MeTooPolice :
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