Plus de 170 policières et gendarmes accusent un collègue de violences sexuelles

Plus de 170 policières et gendarmes accusent un collègue de violences sexuelles

Revêtir l’uniforme de police ou de gendarmerie lorsqu’on est une femme expose au risque d’être la cible de violences sexuelles de la part d’un collègue : 177 femmes policières ou gendarmes accusent un membre des forces de l’ordre de harcèlement sexuel, agression sexuelle ou viol, depuis 2012, révèle Disclose. Dans la plupart des cas, les mis en cause ont été protégés par leur hiérarchie.

« La police est un monde d’hommes où les femmes n’ont pas leur place. » Ce constat est celui d’une ancienne policière victime de harcèlement sexuel de la part d’un supérieur hiérarchique. Les chiffres semblent lui donner raison : derrière les murs des commissariats et des gendarmeries françaises, les femmes ne représentent que 21 % des effectifs, contre 57 % dans l’ensemble de la fonction publique. Une domination masculine, empreinte de sexisme, qui met en danger celles qui ont choisi d’endosser l’uniforme.  

D’après l’enquête de Disclose, les policières et gendarmes sont les premières cibles des agents accusés de violences sexuelles. Ou du moins celles qui ont réalisé le plus grand nombre de signalements. Entre 2012 et 2025, pas moins de 177 femmes, et 5 hommes, ont mis en cause des collègues pour des faits de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viol. Soit 42 % des affaires que nous avons pu recenser. Au total, 94 fonctionnaires sont impliqués et deux tiers d’entre eux s’en sont pris à des subordonnées. À l’image de Mathilde*, une gendarme qui témoigne anonymement par crainte des représailles de sa hiérarchie — elle explique être soumise à un devoir de réserve. 

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La gendarme de 38 ans a honte de porter l’uniforme. Elle le dit sans colère, d’une voix presque sereine. Originaire de l’ouest de la France, Mathilde s’est engagée dans la gendarmerie il y a près de vingt ans, par hasard, en répondant à une offre pour un poste de secrétaire. Elle y est restée pour « le cadre et l’honneur ». Mais un jour de février 2023, tout s’est effondré. Dans un centre de sport où elle a l’habitude de se rendre pendant ses pauses, son chef l’aurait attrapée par la taille et aurait tenté de l’embrasser — elle ne souhaite pas que Disclose donne l’identité de son supérieur. « Qu’est-ce que tu fais ? On n’est pas là pour ça », lui dit-elle sèchement. Dans les douches collectives, puis les vestiaires, malgré ses « non » répétés, il aurait recommencé à la toucher. Mathilde, paralysée par la peur, ne peut réagir sur le coup. Mais elle s’en ouvre le jour même à son conjoint, puis à une amie gendarme. Laquelle alerte sa hiérarchie : le colonel et le capitaine de son unité. 

Dès le lendemain, la jeune femme est convoquée par ses supérieurs. Ils lui suggèrent de porter plainte, ce qu’elle fait. Une enquête judiciaire est ouverte, le gendarme est suspendu provisoirement, mais aucune procédure disciplinaire n’est déclenchée, comme le recommandent pourtant le code de la sécurité intérieure ainsi que le guide des outils statutaires et disciplinaires. Son chef n’est même pas convoqué. Ce n’est pourtant pas la première fois que Mathilde alerte sa hiérarchie. Cinq mois plus tôt, en octobre 2022, elle avait déjà signalé par écrit à son capitaine le comportement agressif et les « excès de colère » de son collègue. « Si mes responsables hiérarchiques avaient pris en compte la gravité de ce que je dénonçais, ils auraient pu me sauver », suppose-t-elle, écoeurée. L’enquête judiciaire, quant à elle, va permettre d’identifier six autres victimes de l’adjudant-chef, toutes réservistes — elles attendent aujourd’hui un procès pour harcèlement et agression sexuelle. Côté gendarmerie, en revanche, il est déjà trop tard : en août 2023, le gendarme est parti à la retraite avec une pension pleine et sans sanction disciplinaire. « Il a brisé des vies et, pour lui, la vie, justement, est belle », déplore la gendarme.

Une policière photographiée à Paris par Axelle de Russé, pour Disclose.

Face au climat d’impunité qui règne dans les rangs des forces de l’ordre, la Défenseure des droits, Claire Hédon, a tiré la sonnette d’alarme. Dans une décision-cadre rendue en 2021, elle souligne que les deux tiers des signalements émanant d’agents de la fonction publique concernent des faits de violences sexuelles commis par des membres des forces de sécurité — policiers, gendarmes, militaires ou pompiers — sur leurs propres collègues. Elle enjoint alors au ministère de l’intérieur de « réprimer l’inertie et la complaisance de la hiérarchie », qui alimentent un « un sentiment d’impunité pour les agents harceleurs ». Cette protection hiérarchique n’a rien d’anecdotique : en l’absence de sanctions, les auteurs peuvent récidiver en toute impunité. Dans plus de 30 % des cas identifiés par Disclose, ils ont réitéré alors qu’ils avaient fait l’objet d’une condamnation judiciaire ou d’un signalement administratif.

« Hiérarchie complaisante »

Le cas d’Audrey*, une gardienne de la paix du sud-ouest de la France, est emblématique de la culture du viol qui règne à tous les échelons de l’institution. En 2016, cette femme d’une trentaine d’années, mère d’un enfant en bas âge — elle souhaite en dire le moins possible sur elle par peur des représailles — travaille sous les ordres d’un supérieur harceleur. Tentatives de contacts physiques, propos à connotation sexuelle, insultes sexistes… Celui qui prend l’habitude de l’interpeller en public au commissariat avec des phrases comme « tu as un beau petit cul, je te casserais bien les pattes arrière ! », va jusqu’à « sniffer » son foulard lorsqu’elle quitte leur bureau. Audrey dénonce les faits au printemps 2016. « À l’oral, la commandante m’a dit que le harcèlement était caractérisé », précise-t-elle à Disclose. Pourtant, malgré l’ouverture d’une enquête interne, rien ne se passe jusqu’à ce qu’elle décide au bout de cinq mois de saisir l’inspection générale de la police (IGPN). Elle fait bien : elle apprend le lendemain de la bouche de sa commandante que l’affaire vient d’être classée pour absence de « matérialité » des faits. Les conclusions de l’enquête interne sont édifiantes : elles recommandent juste que les « plaisanteries sexistes » soient « dispensées avec parcimonie »

Choquée, Audrey s’adresse à la justice fin 2016. Dans sa plainte, elle explique que « la décision hiérarchique a été très douloureuse […] me laissant penser qu’une femme policière n’est pas compatible avec le mot victime. » L’enquête judiciaire révèle l’existence de trois autres collègues ayant elles aussi enduré des humiliations ou des agressions sexuelles du brigadier-chef. En 2018, un conseil de discipline n’a proposé qu’une exclusion de cinq jours. 

Quelques mois plus tard, les juges relèvent lors du procès du brigadier-chef qu’il a pu « se sentir conforté dans son attitude par une administration et une hiérarchie complaisantes ». Sa carrière, toujours en progression, démontre « soit la banalisation des comportements dégradants […], soit la volonté de ne pas sanctionner des comportements répréhensibles ». Les magistrats vont jusqu’à dénoncer un « silence administratif » coupable. Ils condamnent le harceleur d’Audrey à une amende de 6 000 euros. Après la décision de justice, le volet disciplinaire remonte au ministère de l’intérieur : Beauvau juge la première sanction « insuffisamment proportionnée » et lui inflige deux mois d’exclusion effective. Le brigadier-chef retrouve son poste juste après, avant d’être déplacé dans un autre service afin qu’elle ne le voie plus. « Je n’en pouvais plus de le croiser sur le parking », souffle Audrey. 

Anne-Laure, ex-adjointe de sécurité à Douai, a été victime de harcèlement sexuel par un collègue. En juin 2025, ce dernier était toujours en poste à Lambersart (Nord). Photo : Axelle de Russé, pour Disclose.

La complaisance de la hiérarchie à l’égard des agents mis en cause est tristement banale. Il arrive même que la tolérance se mue en complicité. À Strasbourg (Bas-Rhin), quatre gendarmes partageaient des montages pornographiques d’une collègue sur WhatsApp, rapporte France 3. Le chef de groupement avait réagi en postant un émoji de singe qui se cache les yeux. Les quatre fonctionnaires, mais pas leur supérieur, ont été condamnés pour harcèlement sexuel en 2023. À Joigny (Yonne), un adjudant a multiplié les propos sexistes et racistes à l’encontre d’une subalterne de 26 ans. « Les Réunionnaises sont chaudes du cul, elles sont bonnes », lui a-t-il notamment lancé. Plutôt que de le sanctionner, son supérieur, maréchal des logis-chef, s’est joint à lui. « Je vois bien tes dents autour de ma bite », a-t-il surenchéri. Brandissant son bâton télescopique, il a aussi menacé de viol sa subordonnée : « Tu vas voir, je vais te l’enfoncer dans la chatte ». Ces propos, rapportés par plusieurs comptes-rendus d’audience et remontés aux hiérarchies, n’ont pas empêché ces hommes de continuer à exercer, et d’échapper à des sanctions internes, avant que la justice n’agisse.

Un gardien de la paix toujours en poste

Dans la police, harceler un·e collègue ne freine pas une carrière ; en être victime, si. Chaque dossier étudié par Disclose révèle des enquêtes disciplinaires inégales, mal encadrées, souvent menées par des collègues proches des mis en cause et qui se retournent parfois contre celles qui osent briser l’omerta. Comme pour Anne-Laure*, ex-adjointe de sécurité de 22 ans au commissariat de Douai, qui a porté plainte pour harcèlement sexuel en 2016. À l’époque, Anne-Laure et une autre collègue sont bombardées de propos sexuels par le gardien de la paix Jimmy D. : « Quand je vais claquer ma grosse bite sur le bureau tu vas voir ce que c’est d’avoir peur », « tu sens l’anus » ou encore « tu viens me la sucer ».

Il ressort de l’enquête pénale que Jimmy D. avait reçu une sanction administrative en 2012 pour avoir dit « bonne bourre » à un couple de retraités, à l’issue d’un contrôle et « en voilà une qui aime la bite », à une jeune femme interpellée. Finalement condamné à quatre mois de prison avec sursis en 2018 pour harcèlement sexuel sur Anne-Laure et sa collègue, Jimmy D. est, selon nos informations, toujours en poste dans une compagnie de CRS à Lambersart (Nord). Sollicité, le ministère de l’intérieur n’a pas souhaité s’expliquer sur son maintien en poste. Anne-Laure, quant à elle, dit avoir été poussée vers la sortie. « On m’a fait comprendre que ce serait très compliqué de tenter le concours de gardien de la paix vu ce qui s’était passé ».

De même que Jimmy D., 16 % des policiers ou gendarmes ayant agressé des collègues ont également ciblé des plaignantes, des personnes interpellées ou des proches, selon notre base de données. Mais pour que le public en soit protégé, encore faudrait-il que les signalements et les enquêtes internes aboutissent. 

Dans la police, une cellule d’écoute inefficace

Joël*, 32 ans de carrière, en sait quelque chose. En 2022, cela fait trois ans que ce fonctionnaire de 50 ans endure un harcèlement sexuel homophobe, accompagné d’actes d’exhibition sexuelle de la part de son supérieur : « PD » ; « tarlouze » ; « Tu ne voudrais pas la prendre dans le cul ? » ; « J’ai bien envie de me faire sucer » ; « Je te prends ou tu me prends ? ». Quand il le signale à l’adjointe de son chef de service, celle-ci a la pire des réactions : organiser une confrontation entre les deux hommes — un procédé totalement hors des clous pour les affaires de violences sexuelles. Non seulement le major n’est pas sanctionné, alors qu’il reconnaît la plupart des faits, mais Joël est obligé de travailler tous les jours à côté de celui qu’il nomme son « prédateur ». « Je ne pensais pas vivre une telle omerta. J’ai vraiment pensé à faire une bêtise », confie-t-il.

Pour se protéger, Joël a aussi fait remonter son harcèlement, en septembre 2022, via Signal-Discri, une cellule d’écoute encadrée par l’IGPN et réservée aux policier·es — la même chose existe aussi pour la gendarmerie (Stop Discri). Dans les faits, l’une et l’autre sont très peu sollicitées pour des faits de ce type. Pour la seule année 2022, seulement 5 signalements sur 222 en police concernaient des cas de harcèlement sexuel.

En dépit de la gravité des éléments portés à la connaissance de l’IGPN, celle-ci n’a apporté aucun soutien à Joël. Son dossier a été classé au motif que son chef, qui a écopé d’un simple blâme, a été muté à un poste qu’il avait lui-même demandé. Joël, lui, s’est vu refuser plusieurs mutations, pourtant recommandées par son médecin. À bout, se sentant « doublement sali », Joël a porté plainte en mai 2023 : elle a été classée sans suite un an plus tard. Le policier a contesté cette décision avec l’appui de son avocate ; il attend le retour du procureur depuis cette date. « Je garde un goût amer, ma hiérarchie a été en dessous de tout, soupire Joël. Après avoir consacré tant d’années à la police, je me sens totalement incompris par l’administration, avec le sentiment d’être responsable de la situation ». Comme si c’était lui le problème.

*Les prénoms ont été modifiés


Vous êtes témoin ou victime de violences sexuelles perpétrées par un membre des forces de l’ordre, vous pouvez nous écrire depuis une boîte ProtonMail, jusqu’au 30 septembre 2025, à cette adresse : [email protected]


Enquête : Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano
Rédaction en chef : Mathias Destal et Ariane Lavrilleux
Édition : Élodie Emery
Illustration de Une : Caroline Varon

Cette enquête a reçu le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec la Copie Privée


Retrouvez les cinq autres épisodes de notre enquête #MeTooPolice :