#MeTooPolice : gestion désastreuse d’un cas de harcèlement sexuel dans la police municipale de Lille

Sous le mandat de Martine Aubry, la ville de Lille a maintenu en poste un policier municipal accusé de harcèlement sexuel par une collègue. Malgré plusieurs alertes en interne, l’élue socialiste n’a pris aucune mesure sérieuse. Une plainte a été déposée contre la mairie, en février 2024. Cette affaire est emblématique de l’impunité qui règne dans les polices municipales françaises : dans 36 villes, Disclose a identifié 46 agents mis en cause pour des violences sexuelles depuis 2012.
« Je suis fière d’être féministe ». C’est ainsi que se présentait Martine Aubry, en 2011, lors de la primaire socialiste pour l’élection présidentielle. Jusqu’à sa démission à la tête de la mairie de Lille (Nord), en mars dernier, l’élue n’a cessé de donner une place de choix à la question, faisant de la lutte contre les violences faites aux femmes un axe stratégique de sa communication politique : courses à pied organisées avec des associations féministes pour dire « stop aux violences », campagnes publicitaires, illumination de bâtiments publics… Cet engagement affiché est pourtant loin de la réalité vécue entre 2023 et 2024 par une policière municipale employée au sein même de l’hôtel de ville.
Cécile*, 25 ans, accuse un ancien supérieur de harcèlement sexuel depuis plus de deux ans. En dépit de plusieurs signalements, dont certains de ses collègues, elle a dû faire face seule, sans l’aide de Martine Aubry ni de ses services, qui n’ont jamais rien fait pour la protéger. En février 2024, face à l’inaction de la ville, Cécile a saisi le tribunal administratif. Elle attaque la municipalité de Lille pour manquement à la protection de sa santé et de sa sécurité, mais aussi pour « harcèlement moral et psychologique ».
L’anomalie
Cécile est l’une des 68 personnes identifiées par Disclose comme victime de violences sexuelles perpétrées par des policiers municipaux – ils sont au nombre de 45 depuis 2012. À Lille comme ailleurs, chaque ville agit comme elle l’entend en matière de violences sexuelles, laissant la place à toutes sortes de dérives. « Il existe une faille dans le contrôle et l’inspection des policiers municipaux », admet une source haut placée au ministère de l’intérieur. Une anomalie qui conduit par exemple à ce qu’un pédocriminel condamné en 2015 pour agressions sexuelles sur sa fille soit embauché à la police de Nogent-sur-Oise (Oise) quatre ans plus tard. Ou qu’un agent soit maintenu en poste malgré des accusations de harcèlement sexuel lourdes et étayées. Comme à Lille.
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Je soutiens DisclosePour Cécile, le calvaire commence début 2023. À l’époque, cela fait près de deux ans que cette ancienne gendarme a rejoint la police municipale de Lille. Elle y est bien intégrée, ses supérieurs semblent satisfaits de son travail et elle aussi. Jusqu’à ce 1er février 2023 où Julien* débarque dans les effectifs en tant que brigadier-chef. Quelques semaines après son arrivée, l’homme de 38 ans prend Cécile pour cible. Les propos à connotation sexuelle sont fréquents, raconte-t-elle. « Que portes-tu comme sous-vêtements ? », l’interpelle-t-il, quand il ne lui demande pas si elle est « épilée » ou si elle s’est « faite baiser pour la Saint-Valentin ». Cécile essuie également des remarques grossophobes, il l’appelle « le cachalot », mais aussi des propos lesbophobes, comme lorsqu’il lui demande si elle a « bouffé de la chatte » ou qu’il la surnomme « Broute Minou ». D’après le récit qu’elle livre à Disclose, les paroles de Julien laissent place aux gestes : son supérieur lui aurait touché le cou, les oreilles ou encore les cheveux lors de plusieurs patrouilles. Sans oublier les appels téléphoniques tard le soir, comme ce message vocal à 1h29 commençant par « ma chérie… ».
« C’est compliqué quand on dit à quelqu’un d’arrêter une fois, deux fois et qu’il continue, alors qu’il est plus gradé, plus âgé… », se remémore-t-elle péniblement, son regard rieur comme effacé par des années de souffrance.

En mars 2023, après un mois d’assauts répétés, la jeune femme se confie à une collègue, qui alerte à son tour leur cheffe de service. Mais, plutôt que de signaler les faits à la justice, comme l’article 40 du code pénal l’y contraint, cette dernière convoque Cécile dans son bureau… en présence de celui qu’elle accuse. « C’était impossible pour moi de m’asseoir près de lui, j’étais debout à côté du radiateur, explique la policière. Il a dit que c’était des plaisanteries, que si j’avais mal interprété, il s’excusait. » Et comme si cela ne suffisait pas, la gradée organise le soir-même une réunion avec toute son équipe pour « mettre les choses à plat ». Le poing serré, selon plusieurs auditions de témoins, Julien s’emporte : « Si j’en entends un me faire passer pour un pervers, ça se passera très mal. » Cécile, elle, reste prostrée.
Face à la détresse de la policière, huit de ses collègues rédigent un rapport destiné au chef des équipes d’intervention. Leur témoignage daté du 4 avril 2023 fait état de « comportements inappropriés » et de « gestes déplacés » de la part du brigadier-chef. Cécile écrit elle aussi au responsable de l’unité. Sur quatre pages, elle détaille les faits dont elle se dit victime, relatant le « comportement lourd, tactile et intrusif » de son supérieur « durant des vacations entières » et « sans répit ». Elle conclut en expliquant « qu’il a été difficile pour [elle] de réagir à ces faits, le [brigadier-chef] restant un supérieur hiérarchique par le grade » et annonce qu’elle se « réserve le droit de porter plainte ».
Ces écrits provoquent l’ouverture d’une enquête administrative sans que Julien ne soit ni écarté ni suspendu. La victime déclarée n’est même pas auditionnée. « J’avais la boule au ventre quand j’arrivais et quand je terminais mon service », témoigne la jeune femme qui compte toujours parmi les effectifs de la police de la ville. Et lorsque Cécile demande, sur recommandation de la médecine du travail, un aménagement d’horaire pour ne pas croiser le policier, cela lui est refusé. Idem pour la protection fonctionnelle : le directeur des affaires juridiques de la ville aurait considéré, à tort, que sans « dépôt de plainte, pas de protection. » En réalité, il aurait lui-même pu saisir la justice.
À l’été 2023, alors que Cécile est en arrêt maladie, elle trouve les ressources pour déposer plainte contre son collègue. Le 26 juillet, une enquête préliminaire est ouverte pour harcèlement sexuel. Le parquet l’assortit d’un contrôle judiciaire interdisant au policier de rester dans les effectifs de police. Là encore, la mairie décide de ne pas le suspendre. Martine Aubry, elle, est aux abonnés absents.
« La ville de Lille se conduit de manière honteuse »
Face à ce silence assourdissant, le syndicat Autonome et Indépendant, qui accompagne Cécile, écrit à Martine Aubry le 10 octobre 2023. « Nous connaissons vos positions sur la question des violences sexuelles », introduit une représentante syndicale, avant de rappeler à l’édile qu’elle l’avait déjà « alertée » sur le cas de Cécile cinq mois auparavant. « Vous m’avez demandé de vous transmettre les éléments. C’est ce que j’ai fait », ajoute-t-elle, précisant que « l’absence de réaction » est d’autant plus surprenante qu’elle « met la victime en danger ». Elle conclut, cinglante : « La ville de Lille met en place des campagnes de publicité sur les violences sexuelles et se conduit de manière honteuse et répréhensible. » Le courrier est resté sans réponse. Quelques semaines plus tard, de retour au travail, Cécile découvre que son ancien collègue est toujours en poste à l’hôtel de police : il a été muté à la fourrière. Les crises d’angoisse reprennent : l’avocat de la jeune femme saisit le procureur, qui se retrouve contraint de préciser que l’ancien brigadier n’a plus le droit « d’exercer une quelconque fonction au sein des locaux de la police municipale ». Dont acte : la ville lui confie un poste dans l’événementiel.

Le 8 mars 2024, journée internationale des droits des femmes, Cécile joue son va-tout. Ce soir-là, devant l’hôtel de ville de Lille, Martine Aubry parle à la tribune. À la fin de son discours, la policière l’approche pour évoquer son affaire. Sa réponse la laisse sans voix : « Martine Aubry m’a dit qu’elle attendait le procès pour agir », relate l’employée municipale. Or, comme le résume Virginie Stienne-Duwez, l’avocate de Cécile, il n’existe aucune obligation « de connaître l’issue d’une procédure pénale pour sanctionner disciplinairement » une personne mise en cause pour des faits de cette nature.
Julien a été jugé pour harcèlement sexuel le 27 juin 2024. Au cours de l’audience, le procureur a déploré « l’omerta encore très présente au sein des services de police, où on lave le linge sale en famille » et a également critiqué un « sentiment d’impunité » du prévenu « largement entretenu par la décision de le maintenir » en poste jusqu’au procès. Il a finalement été condamné à six mois de prison avec sursis. L’ex-policier municipal conteste les faits, et a fait appel de la décision – il reste donc présumé innocent. Contacté par l’intermédiaire de son avocat, il n’a pas répondu à Disclose.
Il a fallu attendre quinze jours après le procès pour que la mairie suspende enfin son employé – il est définitivement révoqué en septembre 2024. Sollicitée par Disclose pour expliquer les raisons de cette faillite généralisée, Martine Aubry n’a pas répondu. C’est Patrick Pincet, le directeur général des services depuis 2020, qui l’a fait pour elle. Le bras droit de la maire à l’époque estime « qu’il n’y avait pas matière à suspendre » le policier et considère que Cécile a « tardé à porter plainte ». Pourquoi lui ou ses services n’ont pas signalé les faits au procureur, comme le stipule l’article 40 ? Car « elle évoquait des choses sans qu’il y ait de témoignages » rétorque-t-il. Quid du rapport des collègues de Cécile se disant témoins de faits ? « Je ne dis pas qu’on a été parfait, loin de là », finit par concéder le cadre territorial, tout en promettant qu’il « assumera les reproches » devant le tribunal administratif. En l’absence de Martine Aubry.
*Tous les prénoms, dont celui du policier mis en cause, ont été modifiés à la demande de la victime qui a peur de faire l’objet de mesures de représailles.
Vous êtes témoin ou victime de violences sexuelles perpétrées par un membre des forces de l’ordre, vous pouvez nous écrire depuis une boîte ProtonMail, jusqu’au 30 septembre 2025, à cette adresse : [email protected]
Enquête : Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano
Rédaction en chef : Mathias Destal et Ariane Lavrilleux
Édition : Élodie Emery
Illustration de Une : Caroline Varon
Cette enquête a reçu le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec la Copie Privée
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