429 victimes, 215 agresseurs : révélations sur les violences sexuelles commises par les forces de l’ordre

Collègues de travail, plaignant·es, gardé·es à vue… Disclose a retrouvé 429 victimes de violences sexuelles perpétrées par des policiers ou des gendarmes partout en France. D’après notre enquête, ces affaires, qui vont du harcèlement sexuel au viol, impliquent 215 fonctionnaires, tous grades confondus. Leur point commun : ils ont abusé de leur pouvoir pour arriver à leurs fins et imposer le silence. Le ministère de l’intérieur laisse faire, en toute impunité.
Le brigadier ferme toujours la porte de son bureau derrière lui. Ses collègues ont l’habitude : Jean-Pierre F.* recueille des plaintes de victimes de violences conjugales, des récits qui requièrent intimité et confiance. Fin août 2017, c’est au tour de Manon*, 28 ans, de suivre le policier au deuxième étage du commissariat de Toulouse, dans le quartier de Jolimont. Menacée par un mari violent, la jeune femme craint pour la sécurité de sa fille. Pour la rassurer, le policier se lève, fait le tour du bureau, la prend dans ses bras, puis… descend progressivement les mains sur ses fesses.
Manon essaye de s’enfuir, mais le policier « bloque la porte, lui attrape la tête, sort son sexe en érection et force la fellation », relate Emmanuelle Franck, l’avocate de la jeune mère de famille. Elle attend désormais le procès du policier toulousain aux côtés de cinq autres plaignantes. Cette affaire pourrait passer pour un cas isolé. Elle incarne en réalité un phénomène présent à tous les niveaux de l’institution censée assurer protection et sécurité.

Pendant un an, Disclose a recueilli une trentaine de témoignages de victimes, interrogé des avocat·es et des policiers, consulté plus de quarante procédures judiciaires et exploré une décennie d’archives de presse. Ce travail, publié en partenariat avec L’Oeil du 20 heures (France 2) et en même temps qu’une enquête de Libération, nous a permis de constituer la première base de données sur les violences sexuelles perpétrées par des forces de l’ordre. Le bilan est accablant : Disclose retrouve la trace de 429 victimes déclarées de violences sexuelles commises par les policiers et gendarmes, entre 2012 et 2025. Des femmes en majorité (76 %), mais aussi des hommes (6 %) et des mineur·es (18 %).
Le nombre de fonctionnaires mis en cause est tout aussi édifiant. D’après notre enquête, 215 policiers et gendarmes, tous grades confondus, ont été accusés de faits de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols. Tous, sans exception, ont détourné les moyens de police mis à leur disposition par l’État. Ils ont utilisé les fichiers internes pour récupérer les coordonnées de leurs cibles, simulé des perquisitions, menacé avec leur arme de service, attendu leurs proies à bord d’une voiture siglée ou joué de leur statut pour imposer le silence. Selon notre base de données, 40 % d’entre eux ont fait plusieurs victimes au cours de leur carrière. À ce jour, cinq fonctionnaires sont toujours en poste, malgré une condamnation pour violences sexuelles.
Le ministère de la justice veut nous censurer
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Je soutiens DiscloseCes policiers et gendarmes ont ciblé les plus vulnérables : des femmes venues déposer plainte pour violences conjugales, des personnes exilées et handicapées cherchant protection ou encore des travailleur·euses du sexe ou des adolescent·es interpellé·es. Ils sévissent également au moment précis où elles se trouvent à leur merci : en garde à vue, au dépôt d’un tribunal, lors d’un contrôle routier ou d’une interpellation. Lorsque les victimes sont des hommes ou des adolescents racisés, ces violences prennent presque toujours une dimension raciste. Si elles ont lieu dans un contexte de manifestation, elles deviennent alors « un moyen de répression » à part entière, résume l’avocate d’une étudiante agressée sexuellement lors de son arrestation, en marge d’une manifestation parisienne.

D’après notre base de données, les femmes policières et gendarmes représentent près de la moitié des victimes. Un chiffre qui fait écho aux statistiques de la Défenseure des droits : deux tiers des signalements reçus par l’autorité indépendante, toutes fonctions publiques confondues, concernent des faits de harcèlement sexuel impliquant les forces de sécurité (police, gendarmerie, armée, pompiers) sur leurs collègues.
Malgré l’ampleur du problème, le ministère de l’intérieur a laissé l’impunité s’installer. Huit ans après le mouvement #MeToo, qui a déclenché une prise de conscience collective, le ministère de l’intérieur n’a pris aucune mesure sérieuse. Pas la moindre circulaire ou note interne consacrée au sujet. Pas une ligne non plus dans le code de la sécurité intérieure, auquel sont soumis tous les policiers et gendarmes. Pourtant, depuis 2020, les administrations publiques sont tenues de prévoir un dispositif de signalement et de suivi des violences sexuelles. En dépit des plaintes et des signalements que Disclose a pu consulter, aucun texte n’interdit explicitement d’avoir des relations sexuelles avec un·e plaignant·e ou une personne placée en détention ou en garde à vue.
Sollicité au sujet de cette absence de directive, le ministère de l’intérieur se contente de répondre qu’« une enquête est ouverte dès que l’administration a connaissance d’une plainte pour des faits de violences sexuelles ». Mais dans les rares cas où la hiérarchie se décide à agir, les sanctions sont dérisoires. De l’aveu même du ministère de l’intérieur, les radiations sont exceptionnelles.

En France, contrairement à l’Angleterre ou aux États-Unis, il n’existe aucune statistique officielle sérieuse. Tout juste sait-on, grâce à un document obtenu dans le cadre d’une demande d’accès aux documents administratifs, que la direction générale de la police n’a enregistré que 63 condamnations de fonctionnaires pour des faits allant du harcèlement sexuel au viol au cours des dix dernières années. Un chiffre à prendre avec des pincettes, car il est tiré des déclarations spontanées des policiers, au titre de l’obligation de « rendre compte » inscrite dans leur code de déontologie. Or, « il ne saurait être exclu que tous ne respectent pas cette obligation », admet le ministère de l’intérieur dans sa réponse aux questions de Disclose.
En l’absence de règle et de volonté politique claires, le commandement et les conseils de discipline peuvent librement décider de la sanction qu’il convient d’appliquer à un agresseur sexuel avéré. Il en résulte une légèreté qui confine à l’impunité, comme en attestent les propres chiffres du ministère : seulement 18 policiers ont été sanctionnés pour violences sexuelles depuis 2021. Dix ont été expulsés de la police ou mis à la retraite. Les autres, rétrogradés ou suspendus. Du côté de la gendarmerie, en 2023, ils sont trois à avoir été radiés sur un total de 46 hommes sanctionnés pour violences sexistes et sexuelles, d’après les données issues de l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN). Les autres ont reçu un blâme ou quelques jours d’exclusion.
L’impunité de la base au sommet
Au sein de la hiérarchie policière comme au plus haut sommet de l’État, le mal est parfaitement connu. Chaque sanction doit en effet être validée par les plus hauts échelons de l’administration : le préfet examine les blâmes, les sanctions contre des sous-officiers sont étudiées par la direction générale de la police nationale, quant aux décisions prises pour des officiers, elles remontent jusqu’au ministère de l’intérieur. Enfin, quand le dossier implique un commissaire de police, c’est à la Présidence de la République de trancher.
Si l’on en croit cette procédure, c’est donc Gérald Darmanin, du temps où il officiait place Beauvau, qui aurait validé la sanction infligée à Thierry B., un commandant condamné en 2023 pour harcèlement sexuel sur une femme venue porter plainte pour violences conjugales. Sa peine ne figure pas dans son casier judiciaire, ni même au fichier des auteurs d’infractions sexuelles. Selon nos informations, le commandant a été sanctionné, au niveau disciplinaire, par une exclusion de douze mois, dont dix avec sursis. Il a ensuite été muté au commissariat de Montreuil (Seine-Saint-Denis), où il exerce toujours. Or, d’après notre enquête, 21 % des fonctionnaires signalés à leur hiérarchie ou condamnés pour des faits à caractère sexuel ont récidivé.
« Les plaisanteries sexistes avec parcimonie »
À Angers (Maine-et-Loire), Valenciennes (Nord), Louveciennes (Yvelines) et Paris, des policiers et gendarmes se sont rendus coupables de violences sexuelles sur dix victimes ou plus. Le triste record revient à l’école de police de Toulouse, où un policier-formateur a agressé et harcelé sexuellement 24 femmes — stagiaires pour la plupart— en une seule année.

La base de données constituée par Disclose regorge d’histoires de violences « banalisées » par la hiérarchie. Une banalisation dénoncée par la Défenseure des droits dans une note adressée aux ministères de l’intérieur et des armées en 2021. Elle pointe « l’absence de réaction appropriée de la part de la hiérarchie » pour « sanctionner des propos et comportements à connotation sexiste ou sexuelle ». Une analyse partagée par les magistrats du tribunal correctionnel de Perpignan. En 2018, confrontés à une affaire de harcèlement sexuel dans la police, les juges ont pointé « une administration et une hiérarchie complaisantes, soucieuses d’éviter tout scandale ».
Parfois la banalisation frise l’aveuglement volontaire. Comme à Strasbourg, où ce chef de groupement de gendarmerie postait des émojis du singe qui se cache les yeux quand ses hommes partageaient des photomontages pornographiques de l’une de leurs collègues. Ou encore dans cette ville du sud-ouest, où cette officière chargée d’une enquête pour harcèlement sexuel recommande à ses effectifs de distiller « les plaisanteries sexistes avec parcimonie ».
En Angleterre, en 2021, c’est le viol puis le féminicide par un policier de Sarah Everard, 33 ans, qui a provoqué une onde de choc. « La police n’a pas protégé ses effectifs féminins ou le public contre les policiers qui abusent de leur position à des fins sexuelles », écrivait deux ans plus tard la police des polices britannique dans un rapport historique. De ce côté de la Manche, les autorités s’obstinent encore à regarder ailleurs.
*Les prénoms ont été modifiés
Vous êtes témoin ou victime de violences sexuelles perpétrées par un membre des forces de l’ordre, vous pouvez nous écrire depuis une boîte ProtonMail jusqu’au 30 septembre 2025 à cette adresse : [email protected]
Mise à jour le 17/06/25 à 12h45 : Une première version de l’article faisait état de deux policiers radiés depuis 2018 parmi les 18 sanctionnés pour violences sexuelles. Il s’agit plus exactement de deux policiers « radiés des cadres » ainsi que huit autres « révoqués ou mis à la retraite » , selon les chiffres transmis par le ministère de l’intérieur. Soit dix policiers expulsés au total.
Enquête : Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano
Rédaction en chef : Mathias Destal et Ariane Lavrilleux
Édition : Élodie Emery
Infographies : Pierre Leibovici
Illustration de Une : Caroline Varon
Cette enquête a reçu le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec la Copie Privée
Retrouvez les cinq autres épisodes de notre enquête #MeTooPolice :
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