03 avr. 2025

Travail forcé en Chine : Decathlon reconnaît ses défaillances, en toute discrétion

Travail forcé en Chine : Decathlon reconnaît ses défaillances, en toute discrétion

Les révélations de Disclose sur le recours au travail forcé par l’un des principaux sous-traitants de Decathlon en Chine provoquent de nombreux sursauts en interne. En public, pourtant, la marque française s’enferme dans le déni. Sa communication de crise est aujourd’hui relayée par des influenceurs pro-chinois et des médias d’État, lancés dans une opération de cyberharcèlement contre des journalistes ayant collaboré à notre enquête.

Une fillette chinoise de 12 ans, qui travaille pour Decathlon pendant ses vacances. Des travailleur·euses ouïghour·es transféré·es d’un bout à l’autre de la Chine, chez l’un des principaux fournisseurs de la marque française. Du coton cultivé au Xinjiang, région de l’ouest du pays où ces mêmes Ouïghour·es sont victimes du travail forcé. 

Après les révélations de Disclose et Cash Investigation, début février, sur les multiples atteintes aux droits humains dont s’est rendue complice l’enseigne préférée des Français·es en Chine, les réactions s’enchaînent. Opération déminage auprès des salarié·es de Decathlon, fermetures d’usines, mais aussi campagne de désinformation et même cyberharcèlement contre des journalistes… Tout y passe. Sans parvenir à effacer les faits : le manque de contrôles de Decathlon chez son deuxième plus gros fournisseur de textile en Chine, le groupe Jifa. 

Interrogée sur sa collaboration avec Jifa deux semaines avant la publication de l’enquête, Decathlon faisait profil bas. L’entreprise a d’abord adressé des réponses parcellaires aux 75 questions envoyées par Disclose. Elle a attendu de lire l’article en ligne, jeudi 6 février, pour passer à l’offensive : l’envoi d’un démenti à plusieurs médias, comme La Voix du Nord, tentant d’instiller le doute sur nos révélations. Ses arguments avancés en catimini sont aujourd’hui repris à grande échelle par une armée numérique téléguidée depuis la Chine. Pourtant, en interne, Decathlon joue une autre partition. Selon nos informations, la multinationale est en train de corriger certaines des graves défaillances révélées par notre enquête.

Réaction en chaîne

Dès le 10 février, soit quatre jours après la publication de nos révélations, Decathlon a mandaté un cabinet externe pour effectuer un audit complet des usines de Jifa situées dans le Shandong, dans l’est de la Chine. À l’issue de ce contrôle, son partenaire chinois a écopé d’un « C », sur une échelle de A à E, pour sa politique de droits humains, d’après une liste interne de sous-traitants obtenue par Disclose, datée de février 2025.

Surtout, le 19 mars, à l’occasion du Comité social et économique réunissant la direction et les représentant·es du personnel, Decathlon a indiqué pour la première fois « avoir réduit le nombre de sites de production [de Jifa] afin de renforcer [son] processus de vérification ». Une manière de désavouer, à demi-mot, les pratiques de son fournisseur.

« La présence [d’une fillette] sur la ligne de production est en contradiction totale avec notre politique de droits humains »

E-mail interne envoyé par la direction de Decathlon en février 2025

En interne, toujours, la direction a fait un autre acte de contrition. Il concerne l’ouvrière de 12 ans que nous avons filmée à l’été 2024 dans une usine Jifa du Shandong, alors qu’elle boutonne des polos de la marque française. Dans un e-mail interne envoyé quelques jours après la parution de notre enquête, et obtenu par Disclose, la direction reconnaît que « sa présence sur la ligne de production est contraire aux règles du fournisseur et en contradiction totale avec notre code de conduite et notre politique de droits humains ».

Une ouvrière âgée de 12 ans travaille au sein de l’usine Yanggu Jifa à Sanzhiwang, dans la province du Shandong, en Chine. Image : Premières Lignes

Une réaction qui contraste avec l’explication donnée par Decathlon jusqu’alors. Contre toute évidence, la marque avait assuré à plusieurs médias que la jeune ouvrière se serait trouvée par mégarde au milieu des machines à coudre, emmenée à l’usine par sa mère qui ne trouvait « pas de solution de garde temporaire durant ses vacances scolaires ». La fable du babysitting a fait long feu, en interne du moins.

Decathlon renforce la traçabilité de son coton

Decathlon amorce un changement de taille sur un autre élément de l’enquête — mais toujours dans la plus grande discrétion. Il s’agit de son approvisionnement en coton. À deux reprises, une responsable de Jifa nous a confirmé que le coton utilisé par Decathlon « peut provenir du Xinjiang », où sa culture est entachée de risques de travail forcé. Questionnée, la marque française a toujours esquivé cette question, se bornant à indiquer que « 100 % du coton utilisé dans la fabrication de ses produits provient de sources engagées dans des pratiques plus responsables ».

« Ces récents articles ne font qu’accentuer notre volonté d’agir pour améliorer […] notre chaîne d’approvisionnement. »

Communication de Decathlon au comité social et économique, le 19 mars 2025

Pourtant, lors du comité social et économique du 19 mars, Decathlon a annoncé mettre en place une nouvelle « méthode de traçage isotopique pour le coton ». En clair, la marque va désormais procéder à une analyse chimique de ses vêtements pour déterminer, avec certitude, l’origine géographique de la matière première. Cette démarche n’a fait l’objet d’aucun communiqué de presse. Mais elle montre que l’enquête de Disclose et Cash Investigation a fait bouger les lignes chez le géant du sport.

« Ces récents articles ne font qu’accentuer notre volonté d’agir pour améliorer […] notre chaîne d’approvisionnement », a d’ailleurs conclu Decathlon lors de sa réunion avec les représentant·es du personnel, en référence aux trois enquêtes publiées par Disclose sur sa production au Bangladesh, au Vietnam et en Chine, donc.

Vague de cyberharcèlement contre deux journalistes

En parallèle de ces avancées, une vague de haine déferle depuis la Chine. Elle vise deux journalistes ayant participé à l’enquête sur place. Photomontages, messages haineux, et même menaces de mort… Ce raid numérique a tout d’une opération coordonnée par le régime chinois pour imposer un contre-récit sur Jifa, un acteur industriel stratégique pour le pays.

L’offensive débute fin février, avec des messages publiés en masse sur les réseaux sociaux chinois. Leurs auteur·ices ? Des internautes aux pseudos peu évocateurs, ne s’étant jamais exprimés sur l’industrie textile ou des sujets politiques. Ils sont rapidement rejoints par des influenceurs pro-régime. Puis, le 16 mars, la propagande prend un nouveau tour, avec une dépêche en français de l’agence de presse officielle Xinhua, relayée par de nombreux médias locaux, et même par le compte de l’ambassade de Chine en France. Notre enquête sur Decathlon y est présentée comme « un élément de propagande mal fabriqué contre la Chine ». De leur côté, les journalistes ayant pris part à l’enquête ont reçu des messages tels que « Va en enfer » ou « Tes proches vont connaître une mort épouvantable ». Face à ces attaques et les « risques encourus par les journalistes », l’ONG Reporters sans frontières a appelé à l’ouverture d’une enquête par la justice française.

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À l’unisson, ces publications reprennent les éléments de langage avancés par Decathlon après la publication de notre enquête. Elles dénoncent une mise en scène du travail de la jeune ouvrière de Jifa, ou encore des propos tronqués au sujet de l’origine du coton utilisé par la marque française, sans apporter aucune preuve. Les publications pro-Pékin critiquent également la traduction d’une vidéo, que Disclose et Cash Investigation ont soumis à trois traducteur·ices d’origine chinoise. Dans cet extrait, une employée de Jifa fait une annonce de recrutement d’ouvrières dans une usine du Shandong travaillant quasi-exclusivement pour Decathlon.

Que l’on ne s’y trompe pas : la propagande chinoise tente de discréditer l’ensemble de notre travail en développant des arguments fallacieux. Les internautes et médias pro-régime, tout comme Decathlon, qui n’a toujours pas réagi publiquement sur les faits, occultent la réalité : voilà dix ans que le sulfureux groupe Jifa est un partenaire stratégique de la marque française.

Extrait du CV en ligne d’une ancienne salariée de Decathlon chargée des relations avec le groupe Jifa (« Qingdao Jifa Group Co. Ltd. »), en 2015. Capture d’écran : Disclose

Dès 2015, ce mastodonte de l’habillement a reçu des subventions des autorités chinoises pour embrigader des Ouïghour·es, dans le cadre de la répression orchestrée par le régime de Xi Jinping contre cette population turcophone et musulmane. La même année, pourtant, la multinationale du sport lui a acheté pour 12 millions d’euros de vêtements Quechua, Kipsta, Tribord ou Inesis, comme le renseigne le CV d’une ancienne salariée, chargée des relations avec le groupe chinois. Malgré une alerte de l’ONU en 2020, et des rapports de recherche publiés en 2020 et 2022, Decathlon a continué à s’appuyer sur cet acteur de l’oppression des populations ouïghoures pour vendre ses vêtements au meilleur prix.


Rédaction : Pierre Leibovici
Rédaction en chef : Mathias Destal