Au Tadjikistan, Interpol ferme les yeux sur les persécutions de la dictature

Avec près de 3 500 notices rouges en circulation, le Tadjikistan fait partie des trois pays qui sollicitent le plus Interpol au monde. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, la dictature tadjike pourchasse des opposant·es politiques et des citoyens musulmans sans lien avec des organisations armées. Malgré les violations répétées de son règlement, Interpol laisse faire.
Le Tadjikistan est le plus petit pays d’Asie centrale. Une ancienne république soviétique d’environ 10 millions d’habitants connue pour être l’une des pires dictatures au monde. Arrestations arbitraires, disparitions forcées, contrôle de la presse… Le président Emomali Rahmon, au pouvoir depuis 33 ans, mène une lutte sans merci contre celles et ceux qui s’opposent à lui. Dans cette chasse à l’homme qui s’étend bien au-delà des frontières du pays, la notice rouge d’Interpol est l’un de ses outils favoris
Avec 3 493 notices rouges valides en septembre 2024, le Tadjikistan est le troisième pays ayant le plus d’avis de recherche en circulation, révèle Disclose. Bien loin devant les États-Unis, la France ou même la Chine et ses 1,4 milliard d’habitants.
La raison de cet usage immodéré des notices rouges s’expliquerait par l’engouement d’une partie de la jeunesse pauvre du Tadjikistan pour l’État islamique au Khorassan (EI-K), une branche de l’organisation terroriste active en Asie centrale. C’est du moins l’argument brandi depuis une décennie par le président Emomali Rahmon et le bureau d’Interpol à Douchanbé, la capitale tadjike.

La réalité n’est pas exactement celle proposée par la dictature : d’après notre enquête, qui s’appuie sur une fuite de données internes à l’institution policière, le régime profite des outils mis à sa disposition pour mener une traque internationale contre des opposant·es politiques en exil ou des ressortissants de confession musulmane sans lien avec une organisation terroriste.
Le Tadjikistan, membre d’Interpol depuis 2004, ne fait l’objet d’aucune mesure de contrôle renforcé de la part de l’organisation. Interrogés, Interpol n’a pas répondu aux questions de Disclose, pas plus que son bureau à Douchanbé.
Huit mois dans les geôles biélorusses
« Interpol, c’est comme s’ils faisaient partie de la famille », lâche par téléphone Shabnam Khudoydodova, une Tadjike de 39 ans, réfugiée en Pologne, à Varsovie. Pour cette militante des droits humains, les persécutions débutent en 2015, et ne se sont jamais vraiment arrêtées depuis.
À l’époque, Shabnam Khudoydodova vit à Saint-Pétersbourg, où elle milite pour le « Groupe 24 », un mouvement politique interdit au Tadjikistan, qui défend des réformes démocratiques et dénonce la corruption du régime. Il se met en chasse.
Le 5 mars 2015, le fondateur du mouvement est assassiné à Istanbul. Deux mois et demi plus tard, un autre activiste disparaît à Saint-Pétersbourg. Terrorisée, Shabnam Khudoydodova quitte la Russie en juin. Contrôlée à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, elle apprend qu’elle est accusée de terrorisme et inscrite dans la base des notices rouges d’Interpol. La militante reste huit mois enfermée dans les geôles biélorusses, où elle affirme avoir été torturée. À sa libération, elle rejoint enfin la Pologne. Interpol supprime la notice rouge dans la foulée. L’organisation aura mis près d’un an pour se rendre compte de la machination politique.

Shabnam Khudoydodova n’en a pas pour autant fini avec les persécutions. L’activiste assure avoir été interpellée trois fois dans des aéroports européens, entre 2018 et 2023, avant d’être relâchée grâce à son statut de réfugiée. Autrement dit, les persécutions à son encontre se sont poursuivies après la suppression de sa notice rouge. Une partie de l’explication se trouve du côté d’une base de données de l’Union européenne de gestion des frontières. Mais pas seulement. Son nom a aussi été ajouté par la Pologne dans un fichier d’Interpol baptisé « CT CAF » et lié au contre-terrorisme. Elle est restée inscrite dans cette base pendant plus de trois ans, entre août 2019 et novembre 2022, sans que l’on sache pourquoi. Le secrétariat général d’Interpol a néanmoins reconnu l’erreur et l’a corrigée, selon des documents de la commission de contrôle des fichiers d’Interpol. « C’est vous qui me révélez l’existence de ce deuxième fichage, je n’étais pas du tout au courant, réagit la militante tadjike auprès de Disclose. Mais je trouve ça particulièrement triste, sachant que je n’ai jamais fait de mal ni attaqué personne ». Traumatisée, Shabnam Khudoydodova n’ose plus quitter la Pologne : « Avec tout ce qui m’est arrivé, j’ai toujours cette crainte d’être arrêtée. J’ai ça en moi. »
Une famille entière fichée par Interpol
Disclose a listé au moins treize autres cas d’opposants ou citoyens tadjiks de confession musulmane ayant été injustement poursuivis par Interpol. Pourtant, malgré ces infractions graves au Statut de l’organisation, celle-ci ne bouge pas. Elle aurait pu renforcer les contrôles en plaçant le pays sous « mesures correctives », à l’image de la Biélorussie ou de la Syrie. Mais non.
Une inaction d’autant plus incompréhensible que la dictature d’Asie centrale ne connaît aucune limite. D’après notre enquête, le bureau d’Interpol à Douchanbé a mis sur notice rouge toute une famille. Motif : père, mère et enfants auraient combattu dans les rangs de l’État islamique.
En réalité, les autorités tadjikes ont pris pour cible Umar*, le père de famille. L’homme est un sympathisant de l’IRPT, un parti d’opposition musulman banni par le pouvoir en 2015, année où lui, son épouse et ses six enfants ont fui le pays pour aller s’installer en Turquie. Un exil largement justifié : depuis l’interdiction du parti, ses membres sont pourchassés et jetés en prison de façon arbitraire. Certains cadres du mouvement ont été retrouvés « morts en prison dans des circonstances troubles », d’après un rapport de la commission parlementaire américaine sur la liberté religieuse dans le monde (USCIRF). En avril 2025, plusieurs ONG, accompagnées de l’IRPT, ont déposé une plainte auprès du procureur de la Cour pénale internationale (CPI), dénonçant des violations « massives, persistantes et systématiques des droits humains » au Tadjikistan, qui pourraient constituer, selon eux, des crimes contre l’humanité.
Faux « mercenaire » de l’État islamique
Umar se savait recherché par les services d’Interpol. À cause d’une notice rouge, il a été détenu en Turquie, en 2016, pour ses liens supposés avec l’État islamique. Il y a passé près de deux mois. Son fils Mustafa, lui, a découvert qu’il était traqué par Interpol lors d’un voyage à l’est de l’Europe, fin 2022. La police aux frontières pense avoir mis la main sur un « mercenaire » de l’État islamique en Syrie. Sur la seule base des informations d’Interpol, la justice d’un pays européen, dont nous taisons le nom sur demande de la famille, ordonne son placement en détention. Il y reste quarante jours. Là encore, Interpol ne réagit que plusieurs mois après. « Le demandeur n’est ni un homme politique ni un ancien homme politique », écrit la commission de contrôle des fichiers d’Interpol dans ses conclusions datées d’octobre 2023. « Cependant, poursuit la CCF, il est musulman et son père était un partisan actif du Parti de la Renaissance islamique du Tadjikistan […] ce qui confère à cette affaire un contexte politique ou religieux ». Et le document de conclure à « l’absence de renseignements précis de la part du bureau du Tadjikistan concernant l’implication criminelle [de Mustafa] au sein de l’État islamique ».
Début 2024, nouvelle arrestation. Cette fois, c’est sa mère, Djamila, qui est interpellée par la police turque. À cause de sa notice rouge, les autorités la suspectent d’être impliquée dans l’attentat d’une église à Istanbul. Elle sera finalement blanchie par la justice turque qui admet, selon les conclusions obtenues par Disclose, « qu’il n’existe aucune preuve susceptible de créer un soupçon suffisant pour justifier des poursuites, à l’exception d’une dénonciation abstraite selon laquelle les suspects sont membres de l’organisation terroriste ». Umar et Djamila sont désormais libres. Umar, qui fait le ménage dans une mosquée en Turquie, n’est plus recherché par Interpol. Le dossier de Djamila, lui, est toujours en cours d’examen. L’un comme l’autre se sont vu refuser un nouveau titre de séjour en Turquie à cause de leurs arrestations. À tout moment, ils risquent l’expulsion vers le Tadjikistan.
*Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été modifiés.
Enquête et data : Mathieu Martinière, Robert Schmidt et Rémi Labed
Coordination éditoriale : Mathias Destal, avec Ariane Lavrilleux
Fact-checking : Rémi Labed
Édition : Mathias Destal
Photos : Nicolas Serve
Infographies : Éric Delfosse
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Serve
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