Benjamin Ecuyer, un espoir du ping-pong « fissuré »

Benjamin Ecuyer, un espoir du ping-pong « fissuré »

Pongiste prometteur, Benjamin Ecuyer a été agressé sexuellement à l’âge de 13 ans par le président de son club. Six ans plus tard, il publie un livre : « Fissuré ». Disclose a enquêté sur l’omerta ayant entouré l’affaire.

C’est un témoignage rare. À seulement 19 ans, avec des mots simples, ceux d’un jeune lorrain et pongiste prometteur, Benjamin Ecuyer raconte les attouchements répétés qu’il a subis alors qu’il n’avait que 13 ans, de la part du président de son club de ping-pong, Jean-Luc B. Le début d’une longue descente aux enfers pour le jeune sportif amateur, entre suivis psychiatriques et traitements médicamenteux lourds. Ce témoignage, Benjamin Ecuyer l’a révélé dans un livre, Fissuré, publié en avril dernier. « J’ai mis deux-trois ans à écrire ce livre », confie-t-il à Disclose. S’il a pris la parole sous son nom, « c’est surtout pour les autres, pour ceux qui n’arrivent pas à parler, pour leur donner de la force ». Contacté, Jean-Luc B. n’a pas voulu répondre à nos questions. Il espère, dit-il, « que cette démarche d’écriture est positive pour Benjamin Ecuyer et sa famille ».

Avec son frère aîné, Benjamin Ecuyer faisait partie des jeunes espoirs du tennis de table hexagonal. De la catégorie poussins à la catégorie minimes, il atteint régulièrement le top dix français. Il joue alors à Neuves-Maisons, l’un des meilleurs clubs de Lorraine. Son père est le vice-président de l’association, Jean Luc B. le président. En 2014, au moment des faits, l’homme est un acteur incontournable du ping-pong dans le Grand Est, il préside même la ligue de Lorraine de tennis de table. « Il m’a entraîné quand j’étais moi-même gamin et il venait prendre l’apéro chez nous », se remémore aujourd’hui Vincent, le père de Benjamin.

Benjamin Ecuyer ping-pong
Benjamin Ecuyer, à 12 ans, aux internationaux jeunes de Lorraine, saison 2012-2013. Crédit : Stéphanie Ecuyer

Durant de longs mois, Benjamin garde le silence. Pétrifié. Jusqu’à ce soir de janvier 2016 où son frère aîné, Adrien, 18 ans, confie à ses parents avoir lui-même été victime d’attouchements de l’entraîneur, dans une chambre d’hôtel, pendant les championnats du monde de tennis de table de Paris, en 2013. À son tour, Benjamin révèle son secret, les caresses sous la douche ou dans la voiture du président… Des gestes qui ont duré plus d’un an sans que le jeune pongiste trouve la force de riposter. « Tu es avec une personne d’une cinquantaine d’années. Toi, tu es un gamin de 13 ans. En fait, tu ne peux rien faire. C’est un spectacle macabre auquel tu assistes, sans être là », analyse Benjamin, désormais étudiant en première année de droit à Nancy.

Démission pour « raisons personnelles »

Un mois après ces révélations, la famille Ecuyer porte plainte et une enquête de police est ouverte. Aussitôt, Jean-Luc B. rend les clés du club TT Neuves-Maisons et de la présidence de la ligue. En toute discrétion. Selon nos informations, le directeur de la ligue de Lorraine, Vincent Blanchard, décide en effet d’agir dans l’opacité, dissimulant le véritable motif de ce départ aux instances dirigeantes de la Fédération française de tennis de table (FFTA). C’est ainsi qu’il invoquera des « raisons personnelles » pour justifier cette démission auprès du président de la fédération.

Devenu directeur général des services de la ligue dans le Grand Est, Vincent Blanchard se défend d’avoir couvert son ancien collègue. « Jean-Luc B. m’avait appris la veille qu’une affaire d’attouchements sexuels sur mineur était entre les mains de la justice, sans plus de précisions, déclare-t-il à Disclose. Ayant l’assurance que la justice était saisie et dans l’urgence (…), je n’ai pas fait de recherches plus poussées et j’ai simplement informé de cette démission » le président de la fédération. En avril 2016, Jean-Luc B. est condamné à huit mois de prison avec sursis par tribunal correctionnel de Nancy. Le quinquagénaire a admis « un moment d’attirance » pour Adrien, l’aîné des frère Ecuyer mais nie les accusations de Benjamin. Dans la foulée du jugement, l’adolescent arrête le ping-pong. Il ne recevra aucun soutien de la part de la ligue et de la fédération de tennis de table.

Benjamin Ecuyer, à l’âge de 14 ans. Crédit : Stéphanie Ecuyer

Il a fallu attendre la publication de l’enquête de Disclose, « Le revers de la médaille », en décembre dernier, pour que la Fédération se saisisse du dossier. « Le père des victimes nous a appelés quelques jours après votre publication… nous ne connaissions pas le dossier », affirme Paul de Keerle, directeur général de la FFTT, malgré l’existence d’articles de presse relatant le procès de Jean-Luc B.

Nouvelle plainte en 2020

Selon nos informations, le 3 juin 2020, Raynald Philbert, 57 ans, s’est présenté au commissariat de Périgueux, en Dordogne. Lui aussi a porté plainte contre Jean Luc B., mais après plus de quarante années de silence. Ce boucher de profession, originaire de la région de Nancy, accuse l’ancien entraîneur d’attouchements alors qu’il avait 17 ans, le 1er janvier 1979. Raynald Philibert témoigne pour la première fois : « En faisant des recherches sur Internet, il y a environ deux ans, j’ai découvert que Jean-Luc B. avait démissionné de son poste de président et qu’il avait fait l’objet d’un procès en 2016. Je n’étais pas au courant », raconte le quinquagénaire. Il explique son geste malgré la prescription des faits : « Cela m’a mis en colère car beaucoup de monde savait ». Interrogé précisément sur cette accusation, Jean-Luc B. se retranche derrière sa condamnation il y a quatre ans. « Je purge ma peine et la purgerai toute mon existence, déclare-t-il. Je regrette mes errances et erreurs passées… J’ai renoncé à tous mes mandats associatifs, j’ai changé de vie. »

Benjamin Ecuyer, lui, remonte tout juste la pente. Comme il l’écrit dans son livre, la condamnation de son agresseur en 2016 n’a pas arrangé les choses. A l’époque, il juge même le verdict trop léger et se met en tête de le tuer pour se venger. Sa psychiatre décidera de l’hospitaliser quelques jours. La suite, ce sont des années de lycée perturbées, accompagnées d’un lourd traitement médical. Jusqu’à cette lettre d’adieu, laissée à ses parents, en mai 2019. « Je voulais mettre fin à mes jours », confie-t-il. Mais l’écriture a fait l’effet d’une thérapie. Après avoir arrêté ses médicaments et passé un confinement au téléphone avec des psychologues et des psychiatres, il souhaite « encore essayer une technique d’hypnose pour les pensées post-traumatiques » avant, dit-il, d’en finir avec « le corps médical ».

Après la publication de son livre, l’auteur a reçu de nombreux soutiens de la part de pongistes français. Des amis ou anciens coéquipiers comme des joueurs de haut niveau. La fédération française de tennis de table a fini par relayer la sortie de son livre sur sa page Facebook. « Ils veulent même m’interviewer pour le numéro d’été de leur magazine », lâche-t-il. Une reconnaissance pour le moins tardive, quatre ans après la condamnation de son entraîneur et ancien dirigeant du ping-pong lorrain.

Mathieu Martiniere et Daphné Gastaldi

*Fissuré, de Benjamin Ecuyer – Editions Sydney Laurent, 2020.