En Nouvelle-Zélande, Ikea accapare des terres et menace les écosystèmes indigènes

En Nouvelle-Zélande, Ikea accapare des terres et menace les écosystèmes indigènes

​Depuis 2021, la multinationale suédoise a acheté plus de 23 000 hectares de terres en Nouvelle-Zélande afin d’y planter des pins. Objectif : accroître sa production de meubles tout en promettant de compenser ses émissions de CO2. Une opération de greenwashing dénoncée par des Māoris rencontrés par Disclose.

Ikea a jeté son dévolu sur la Nouvelle-Zélande. Depuis 2021, c’est sur cet archipel du Pacifique que la marque suédoise au logo bleu et jaune a acheté des milliers d’hectares de terrain. En trois ans, et en toute discrétion, la firme est ainsi devenue propriétaire de 23 100 hectares de prairies et de terres agricoles sur lesquels elle entend planter des arbres. L’objectif : accroître ses réserves de bois, et verdir son image.

Ikea fait de la « gestion durable » des forêts et de la lutte contre le réchauffement climatique l’un de ses principaux axes de communication. Avec un slogan : devenir « people and planet positive [positif pour la planète et ses habitant·es, NDLR] ». Malgré ses 24 millions de tonnes de CO2 émises en 2023, la firme promet d’obtenir « un bilan climat positif en 2030 » et d’atteindre la neutralité carbone au plus tard en 2050. Comment ? Grâce, notamment, aux crédits carbone, ce système qui consiste à contrebalancer les émissions polluantes des grandes entreprises en leur proposant par exemple d’investir dans des forêts, qui absorbent naturellement le CO2. Avec la culture de pins radiata, des arbres à croissance rapide, la Nouvelle-Zélande doit devenir, d’ici quelques années, la principale réserve desdits crédits pour Ikea. Ce que la multinationale de l’ameublement se garde bien de mentionner, c’est que cette opération s’organise au mépris des habitants, comme des écosystèmes locaux.

Greenwashing et neutralité carbone fictive

Pour son enquête documentaire sur Ikea, Disclose s’est rendu en Nouvelle-Zélande, dans la région de Gisborne, située dans le nord-est de l’archipel. Ici, l’ogre suédois a acheté 6 000 hectares via son fonds d’investissement Ingka. Au moins 550 hectares seront réservés à la plantation de pins radiata destinés à compenser son empreinte carbone, comme le révèle un document de l’agence gouvernementale des investissements étrangers obtenu par Disclose. Pour faire pousser ces arbres, la multinationale a prévu de raser des fermes à Huiarua et Matanui. Des exploitations où vivent plusieurs familles, dénonce Kerry Worsnop, voisine de l’exploitation de Huiarua : « Nous avons une école de bergers, où les jeunes viennent apprendre le métier. Nous avons des conducteurs de tracteurs, des gens qui s’occupent des mauvaises herbes et de la vermine… Tout ça va disparaître et plus personne ne vivra jamais ici », déplore cette éleveuse de bœufs qui a signé, en 2022, une pétition contre le projet porté par Ikea.

« Si Ikea a vraiment besoin de bois, ils peuvent s’associer à des exploitants forestiers déjà établis, ou même acheter des forêts qui existent déjà. Mais ce n’est pas le bois qui les intéresse, estime Kerry Worsnop. Ce qui les intéresse, c’est d’investir dans des terres agricoles et des plantations de pins, parce que ça leur permet d’avoir une image d’entreprise “propre et verte” qu’ils peuvent vendre aux consommateurs. » Une image trompeuse, construite avec la complicité des anciens propriétaires de l’exploitation, qui appartiennent à l’une des familles les plus riches du pays. Grâce à Ikea, ils ont doublé leur mise : alors que l’hectare d’une ferme traditionnelle vaut en moyenne 7 000 dollars néo-zélandais (environ 4 000 euros), Ikea leur en a donné 14 000 dollars (8 000 euros) l’hectare, pour un montant total de 88 millions de dollars néo-zélandais.

11 fermes rasées par Ikea

Depuis 2021, sur la vingtaine de terrains tombés dans l’escarcelle d’Ingka, le fonds d’investissement d’Ikea, au moins 11 fermes vont devoir être rayées de la carte, d’après le registre foncier de l’État néo-zélandais. Des villages seront rasés et les paysages de prairies remplacés par des alignements de pins, tous identiques.

L’appétit du géant suédois — qui engloutit un arbre toutes les deux secondes — le pousse même à grignoter des forêts millénaires et détruire la végétation autochtone. À 500 kilomètres au sud d’Auckland, le fonds d’investissement Ingka prévoit de déforester 8,5 hectares de kānuka, des arbustes communément appelés « arbres à thé blanc », très résistants aux sécheresses et vents violents. À l’inverse des pins radiata qui, eux, sont plus vulnérables aux phénomènes climatiques de plus en plus extrêmes, tel que le cyclone Gabrielle qui a frappé la Nouvelle-Zélande en février 2023. Trois mois après son passage, des débris forestiers et troncs d’arbres déracinés jonchaient encore le sol et les plages, risquant de provoquer des accidents pour les bateaux comme pour les promeneur·euses.

Trois mois après le passage du cyclone Gabrielle, des arbres déracinés plantés par l’industrie forestière jonchaient encore le sol. Image tirée du documentaire Ikea, le seigneur des forêts. Aurélie Piel pour Disclose.

« Acheter des fermes juste pour donner l’impression que votre entreprise est durable sur le plan environnemental… Ce n’est durable que pour vos résultats financiers. Ce n’est durable ni pour nos communautés, ni pour notre société, ni pour notre planète, déplore l’éleveuse Kerry Worsnop. Tant que ces grandes entreprises, aussi puissantes soient-elles, ne seront pas mises devant leurs responsabilités, elles continueront à acheter des fermes, et à détruire des communautés, en espérant que personne ne s’en rendra compte. C’est de l’enfumage. »

Dans un courriel envoyé à Disclose, Ikea assure travailler « en collaboration avec le département de la protection de la nature de Nouvelle-Zélande » et dit surveiller étroitement « les effets environnementaux de [ses] activités, notamment l’impact sur la biodiversité et les cours d’eau ». La firme suédoise affirme également qu’elle ne plante pas d’arbres « sur les terres les plus productives » qu’elle a achetées.

« Quand des grandes entreprises prennent des décisions à notre place sur nos terres, ce n’est ni plus ni moins qu’une forme de colonisation. »

Renee Raroa, membre de la communauté Ngati Porou

Sur les collines verdoyantes arpentées par les ancêtres de Renee Raroa, la forêt indigène courait auparavant des montagnes jusqu’à l’océan. « Il y avait tout un écosystème d’oiseaux, d’insectes et d’espèces indigènes avec lesquels on vivait en harmonie », raconte la jeune māorie. Puis, dans les années 1980, l’État a vendu les forêts à des entreprises nationales et étrangères qui les ont exploitées sans limite. Elles y ont introduit la culture des fameux pins radiata, qui à force d’être exploités à un rythme industriel, ont accéléré l’érosion des sols. Les débris, invendables, abandonnés par les forestiers abîment durablement les écosystèmes.

Renee Raroa, membre de la communauté Ngati Porou. Image tirée du documentaire Ikea, le seigneur des forêts. Aurélie Piel pour Disclose.

En continuant de planter et récolter les mêmes pins exotiques plutôt que des espèces indigènes, Ikea risque d’amplifier ce gâchis industriel. « Quand des grandes sociétés prennent des décisions à notre place sur nos terres, ce n’est ni plus ni moins qu’une forme de colonisation de nos forêts », alerte Renee Raroa qui est allée jusqu’à la tribune de l’ONU, à New York, pour réclamer la restauration d’une couverture végétale diversifiée et l’arrêt des coupes rases.

Cette stratégie de greenwashing, dans laquelle s’engouffrent la plupart des grandes sociétés, s’avère intenable à l’échelle mondiale. Avec cette logique, il faudrait convertir toutes les terres cultivables de la planète pour compenser les émissions actuelles de gaz à effet de serre, selon l’ONG Oxfam qui appelle, en priorité, à réduire les émissions. « Les acteurs majeurs comme Ikea doivent prendre leurs responsabilités, conclut Lina Burnelius, coordinatrice de l’ONG suédoise Protect the Forest. Nous vivons comme si nous avions quatre Terres. Si par magie, personne n’arrive à créer d’autres planètes habitables, nous devons prendre soin de celle que nous avons. » Ikea semble avoir tranché. Plutôt miser sur la magie de la communication que calmer son appétit.


Rédaction : Ariane Lavrilleux
Enquête : Marianne Kerfriden, Xavier Deleu, Ariane Lavrilleux, avec Manu Caddie en Nouvelle-Zélande
Photo : Aurélie Piel
Édition : Mathias Destal et Pierre Leibovici

Le nouveau documentaire de Disclose

Ikea, le seigneur des forêts

La firme suédoise dévore un arbre toutes les deux secondes. Une enquête documentaire de 90 minutes, diffusée sur Arte, sur la prédation du bois mise en place par le numéro 1 mondial de l'ameublement.