21 déc. 2022

Essais nucléaires en Polynésie : l’Etat se livre à une opération de propagande

Essais nucléaires en Polynésie : l’Etat se livre à une opération de propagande

Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) publie un livre sur les essais nucléaires en Polynésie française. L’ouvrage, qui doit être distribué gratuitement aux habitants et écoliers des îles, est une somme d’approximations et de contre-vérités censées discréditer les révélations de Toxique, l’enquête publiée par Disclose en mars 2021.

C’est un petit livre à la couverture bleue intitulé : « Les essais nucléaires en Polynésie française : pourquoi, comment et avec quelles conséquences ? ». Un ouvrage de 136 pages imprimé à près de 5 000 exemplaires dont l’objectif est clair : rappeler la parole officielle sur les essais nucléaires en Polynésie française. Rédigé par des experts du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et de la direction des applications militaires (DAM), il devrait être distribué gratuitement à la population des îles polynésiennes et mis à disposition des élèves dans les écoles. C’est ce qu’a annoncé Eric Spitz, le haut-commissaire en Polynésie française, lors d’une conférence de presse organisée le 29 novembre à l’occasion de la sortie du livre : « L’administrateur [un fonctionnaire de l’Etat], quand il ira rendre visite dans les Tuamotu-Gambiers [l’une des régions les plus impactées par les essais], aura ces livres avec lui pour les distribuer ».

Propagande

Sous la plume des experts officiels, le lecteur découvre une histoire édulcorée, aux antipodes du récit produit par celles et ceux qui ont vécu les essais nucléaires français dans le Pacifique. Le CEA présente ainsi la contamination des populations civiles et des vétérans aux poussières radioactives comme « limitée ». Il n’est fait aucune mention des clusters de cancer ni des graves négligences concernant la protection des habitants qui, à l’époque des premiers tirs, n’avaient pas où s’abriter pour se protéger des retombées. Aucun élément nouveau, non plus, concernant la réalité des chiffres de la contamination, alors même qu’ils étaient au cœur de nos révélations dans l’enquête « Toxique », publiée en mars 2021, en partenariat avec Interprt et le laboratoire Science and Global Security de l’université américaine de Princeton.

Dans cette enquête à la frontière entre le journalisme et la recherche scientifique, nous démontrions comment l’Etat français a sous-estimé la contamination des populations civiles et militaires lors des six essais nucléaires atmosphériques (1966-1974) les plus polluants. Nos conclusions sont jusqu’à dix fois supérieures à celles publiées par le CEA en 2006. Elles sont pourtant fondées sur l’examen détaillé de données issues de 233 documents militaires déclassifiés.

Contre-expertise 

Pour parvenir à ces résultats, nous n’avons écarté aucune mesure et avons suivi à la lettre la méthodologie de l’Agence Internationale de l’énergie atomique (AIEA). Afin d’évaluer les potentielles retombées radioactives dans les îles où le CEA ne disposait d’aucune mesure de radioactivité, nous nous sommes appuyés sur des simulations utilisant des outils scientifiques de pointe et des données météorologiques internationalement reconnues. Enfin, le résultat de notre enquête a été validé par un comité de lecture avant d’être publié dans un journal scientifique. L’ensemble des données et documents sont publics; quiconque souhaiterait s’y référer en a la possibilité. Il semble que le CEA, lui, n’a pas jugé bon d’y jeter un œil.

Fausses informations

A notre travail, le livre du CEA n’apporte aucune réponse scientifique. Ses auteurs mélangent dénégations et mauvaise foi, faisant dire à notre enquête ce qu’elle n’a jamais dit, avant, plus grave, de tronquer certains de nos calculs. Le 29 novembre, lors de la présentation de l’ouvrage, le directeur de la direction des applications militaires du CEA, Vincenzo Salvetti, est allé jusqu’à mentir pour tenter de discréditer les conclusions de Toxique. Selon lui, nous n’aurions pas utilisé les « mesures qui ont été réalisées » à l’époque par l’armée et le CEA pour établir nos estimations sur la contamination des populations civiles. Cela serait même « la différence fondamentale » entre l’enquête de Disclose et le livre commandé par l’Etat. Or, ces données sont précisément le cœur de notre enquête.

Tomas Statius et Sébastien Philippe

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