Pollution aux PFAS : deux agriculteurs des Ardennes portent plainte et demandent des comptes à l’État

Un couple de maraîchers des Ardennes a déposé plainte, vendredi 27 mars, pour « mise en danger de la vie d’autrui », après les révélations de Disclose et France 3 sur la contamination aux PFAS de leurs légumes et de leur sang. Deux autres plaintes ont été déposées ces derniers jours par des habitant·es de ce territoire, touché par l’une des plus graves pollutions industrielles connues en France.
Dans leurs terres, leurs légumes, et jusque dans leur sang : les PFAS se sont immiscés partout chez les Abraham. Accablé par ces polluants persistants et ultra toxiques, le couple d’agriculteur·ices des Ardennes a décidé de se battre. Vendredi 27 mars, ils ont porté plainte contre X pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « abandon de déchets provoquant une dégradation substantielle de la qualité du sol ou de l’eau ».
En février dernier, Disclose et France 3 Champagne-Ardenne révélaient une contamination record aux PFAS dans les Ardennes et le département voisin de la Meuse. Nos analyses inédites, réalisées en partenariat avec le laboratoire de Sébastien Sauvé à l’université de Montréal, mettaient en évidence des taux jamais mesurés dans les sols agricoles en France. À l’origine de la contamination : des boues industrielles issues de la papeterie Ahlstrom à Stenay (Meuse), épandues comme engrais dans la région pendant des décennies. Parmi les exploitations concernées, celle des Abraham.
Des légumes contaminés interdits à la vente
Les deux agriculteur·ices sont les premier·ères à avoir accepté de témoigner à visage découvert. C’est la visite des journalistes de Disclose, en juillet 2025, qui les avait alerté·es sur la contamination potentielle de leur ferme. Le couple s’est installé dans le village d’Haraucourt il y a trois ans, sans savoir que leur exploitation avait reçu des boues de la papeterie.
En octobre 2025, les Abraham ont reçu la visite d’un laboratoire mandaté par l’État, qui a prélevé l’ensemble de leurs légumes. Résultat : plus de la moitié présentaient des taux de PFAS supérieurs aux seuils d’alerte européens. Face à l’ampleur de la pollution, les maraîcher·ères ont pris les devants et décidé de fermer leur exploitation, en début d’année. Le 9 mars dernier, la préfecture a officiellement interdit la vente de toute leur production.

« Il faut que l’État prenne ses responsabilités », exige Anne Abraham. Entre l’achat de la maison, l’investissement dans leur ferme et les pertes de cultures, le couple estime son préjudice à 700 000 euros. « On y a mis toutes nos économies, toute notre énergie. C’est tout un projet de vie qui s’effondre », se désole-t-elle. En janvier dernier, le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, a promis des indemnisations individuelles « au cas par cas » dans les Ardennes. « On n’a encore rien reçu », déplore l’agricultrice.
Des niveaux alarmants de PFAS dans le sang
Acculé·es financièrement, les Abraham s’inquiètent tout autant de l’impact des PFAS sur leur santé. Le couple, qui a toujours consommé sa propre production de légumes, a fait tester son sang en fin d’année dernière. Sébastien Abraham affiche un taux de PFAS dans le sang de 150 µg/l (microgrammes par litre) ; celui de sa femme, presque le double. C’est respectivement 18 et 33 fois la moyenne française établie par Santé Publique France en 2019.
« Notre but, c’est que cette pollution soit reconnue, que l’on trouve un coupable »
Anne Abraham, agricultrice à Haraucourt (Ardennes)
Le couple a fait de nouvelles analyses le mois dernier : le taux de PFAS dans leur sang continue d’augmenter. « On pensait faire quelque chose de bien pour nourrir notre famille. Et on se rend compte que non seulement on s’est empoisonné·es, mais on a en plus empoisonné nos enfants », s’alarme Anne Abraham. En parallèle de la procédure judiciaire, l’agricultrice constitue un dossier pour établir un lien entre l’exposition aux PFAS, ses propres problèmes de santé et ceux de sa fille, atteinte de puberté précoce.

« Notre but, c’est que cette pollution soit reconnue, que l’on trouve un coupable », affirme la maraîchère. D’après l’enquête de Disclose et France 3, au moins 44 communes et 2 700 hectares, à cheval entre les départements des Ardennes et de la Meuse, ont été autorisées à recevoir ces boues d’épuration toxiques.
Les Abraham ne sont désormais plus seul·es à demander des comptes. Vendredi 20 mars, la fédération de pêche du département voisin de la Meuse a déposé plainte contre X pour pollution du milieu aquatique. Quelques jours plus tôt, un collectif d’habitant·es de la Meuse a également porté plainte « pour mise en danger de la vie d’autrui ».
Ce territoire rural du nord-est de la France n’est pas un cas isolé. En février dernier, Disclose et France 3 identifiaient 23 sites industriels rejetant massivement des PFAS tout en pratiquant la valorisation de leurs déchets dans l’agriculture. Des Alpes-Maritimes au Tarn, en passant par l’Oise et l’Aisne, les alertes se multiplient. Alors que l’État s’enferme dans le silence, Anne Abraham résume le nouveau front qui s’engage : « On entend régulièrement qu’on ne peut rien faire contre cette pollution. Moi je pense tout le contraire. Il faut parler, il ne faut pas se taire. Parce que se taire, c’est laisser la porte ouverte à toutes les dérives ».
Rédaction : Nicolas Cossic (collectif Enketo), Pierre Leibovici, Émilie Rosso (France 3)
Édition : Pierre Leibovici
Photo de couverture : Nicolas Leblanc
Vous êtes notre seule force
Le ministère de la justice exige la censure de notre enquête « Egypt Papers » et la mise en examen de notre journaliste Ariane Lavrilleux pour « divulgation d’un secret de la défense nationale ». Pour faire face à cette nouvelle offensive de l’État, nous allons avoir besoin de vous. Aidez-nous à tenir tête en faisant un don à Disclose chaque mois.
Votre soutien est notre force : chaque don compte !






