PFAS dans l’agriculture : ces usines qui épandent leurs déchets toxiques dans les champs

PFAS dans l’agriculture : ces usines qui épandent leurs déchets toxiques dans les champs

Un quart des 100 sites industriels qui rejettent le plus de polluants éternels en France alimentent la filière agricole en « boues d’épuration », destinées à fertiliser les champs. L’épandage de ces engrais toxiques concerne plusieurs milliers d’hectares, révèle Disclose, en partenariat avec France 3. Une bombe sanitaire et environnementale dont l’État peine à prendre la mesure.

Le cycle infernal de la pollution aux PFAS prend un nouveau tournant. Il ne s’agit plus des poêles antiadhésives, des textiles imperméabilisants ou des rejets de l’industrie chimique dans l’eau, mais d’une contamination qui frappe des milliers d’hectares de champs agricoles, partout en France. Le phénomène, resté confidentiel jusqu’à aujourd’hui, est d’une ampleur inédite. Du Pas-de-Calais aux Alpes-Maritimes, en passant par la Mayenne et le Bas-Rhin, Disclose et France 3 Auvergne-Rhône-Alpes ont découvert que des sociétés épandent sur les terres agricoles des tonnes d’engrais souillés par ces molécules toxiques, dont certaines sont associées au développement de cancers, de troubles hormonaux et de croissance.

Voilà plusieurs mois que les pouvoirs publics sont en état d’alerte sur cette nouvelle source majeure d’exposition aux « polluants éternels ». À bas bruit, l’État demande aux industriels de multiplier les prélèvements là où il n’y en avait pas auparavant : les « boues d’épuration ». Méconnus, ces résidus solides issus des stations de traitement des eaux usées fournissent aux agriculteur·ices un engrais précieux … qui peut se révéler ultra-toxique.

« Comment peut-on penser que cela ne se retrouvera pas dans nos assiettes ? »

Anne Abraham, agricultrice dont les légumes ont été contaminés aux PFAS à cause de boues d’épuration

C’est exactement ce qui s’est passé dans les Ardennes, où Disclose et France 3 ont rencontré les maraîcher·es, Anne et Sébastien Abraham, dont les légumes présentent des concentrations record en PFAS. À l’origine de la contamination ? Des boues d’épuration, elles-mêmes saturées en polluants éternels. En l’occurrence, celles d’une ancienne papeterie, qui a été autorisée à épandre ses boues sur leur parcelle, avant leur installation. « C’est incroyable qu’en 2026, on autorise à épandre sur des terres qui servent à faire de la nourriture, s’insurge Anne Abraham. Ce sont des déchets, qu’on met sur des terres où on cultive ce que l’on va manger… Comment peut-on penser que cela ne se retrouvera pas dans nos assiettes ? ». Le couple Abraham a pris la décision de fermer son exploitation en janvier 2026.

Du « poison » dans les champs

Loin de se cantonner aux Ardennes, l’épandage de boues d’épuration est encouragé par les pouvoirs publics depuis la fin des années 1990. Avec plus d’1,1 million de tonnes produites en 2023, dont une majorité destinées à l’agriculture, les stations d’épuration publiques françaises sont championnes d’Europe en la matière. À cela s’ajoutent les boues issues des stations de traitement privées, dans l’enceinte des usines, mais leur volume est inconnu.

À gauche : un tracteur manœuvre un tas de boues d’épandage. À droite, la boue après traitement des eaux usées dans une station d’épuration. Photos : France 3 / Illustration Disclose

« Les boues d’épuration, c’est un super produit ! C’est riche en azote, en potassium, il y a plein d’oligo-éléments », témoigne un agriculteur du sud lyonnais qui a préféré rester anonyme, tant le sujet est devenu sensible pour la profession. En apparence, la pratique a tout d’un pacte gagnant-gagnant : les collectivités et les industriels se débarrassent de déchets encombrants et coûteux à traiter, quand les agriculteur·ices bénéficient d’un engrais peu onéreux, voire gratuit. Mais quand elles sont chargées de PFAS, les boues deviennent un poison.

L’enquête de Disclose et France 3 révèle que sur les 100 installations les plus émettrices de PFAS en France, un quart d’entre elles ont valorisé leur déchets dans l’agriculture ces dernières années [carte ci-dessous]. Pour identifier ces 23 usines, nous avons analysé plus de 400 000 résultats de prélèvements d’eaux usées dans l’industrie, entre juillet 2022 et décembre 2025. Leur point commun : elles recyclent leurs déchets d’épuration dans l’agriculture, alors qu’elles ont toutes rejeté au moins 1,5 g de PFAS en une journée. 

Il existe trois voies de pollution des champs par les boues contaminées : l’épandage direct ;  le compostage, où elles sont mélangées à des déchets verts avant d’être épandues ; et enfin le transfert des eaux contaminées vers des stations d’épuration publiques qui pratiquent aussi l’épandage ou le compostage. Dans les trois cas de figure, les PFAS sont susceptibles de contaminer les denrées alimentaires.

La pollution des sols est un vecteur important de contamination humaine, selon le professeur Philippe Grandjean, qui a publié de nombreuses études sur l’impact sanitaire des polluants éternels. Les PFAS étant très mobiles, ils peuvent migrer dans les cultures. Or, ces cultures, explique-t-il, « servent notamment à nourrir les vaches et l’exposition humaine aux PFAS peut passer, par exemple, par la consommation de lait ou de fromage ». Les PFAS, insiste-t-il, « sont un poison pour plusieurs organes et peuvent entraîner un risque accru de maladies, en raison d’effets néfastes sur le système immunitaire, le système hormonal et le métabolisme du foie ».

L’industrie textile et papetière, source majeure de contamination

Jusqu’ici, les principaux responsables identifiés de la dissémination des PFAS dans l’environnement étaient les plateformes chimiques. À l’instar d’Arkema et Daikin, près de Lyon. Notre enquête met au jour deux autres secteurs d’activité : les industries papetière et textile.

« Les contrôles sur les boues issues d’industries nationales ont révélé des concentrations préoccupantes »

Note à « diffusion restreinte » de la préfecture de la Meuse, en août 2025

Un tiers des 23 usines que nous avons identifiées appartiennent à ces filières. Les PFAS y sont utilisés pour leurs propriétés résistantes à la graisse ou à l’humidité. Problème : les molécules, très persistantes, s’infiltrent dans les eaux usées sans être éliminées par les stations d’épuration. Ce que confirme le préfet de la Meuse dans une note à « diffusion restreinte » transmise au ministère de la transition écologique en août 2025. « Les contrôles effectués sur les boues issues d’industries nationales, en particulier papetières et textiles, ont révélé des concentrations [en PFAS] préoccupantes », prévient-il.

Une usine de textile est emblématique de cette pollution passée sous les radars : l’entreprise Mathelin Apprêts Teintures (MAT), installée depuis 1925 à Chessy, dans le Rhône. En un siècle, les eaux usées de l’usine ont « vu passer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, raconte un technicien chargé de la surveillance des milieux aquatiques dans la région. Mais maintenant cela va beaucoup mieux ». Sauf que les PFAS n’ont ni couleur ni odeur. Ils sont invisibles. 

L’usine Mathelin Apprêts Teintures, à Chessy dans le Rhône. Photo : France 3 / Illustration : Disclose

En 2023, selon les dernières données connues, l’industriel a appliqué sur ses tissus près de 10 tonnes de liquides contenant des PFAS. Un an plus tard, leur concentration dans ses boues d’épuration atteignait 2 417 microgrammes par kilogramme (µg/kg), selon un rapport d’analyse obtenu auprès de la préfecture du Rhône. C’est beaucoup plus que les taux que nous avons mesurés pour la papeterie de Stenay, responsable d’une pollution de l’eau potable dans plusieurs communes de la Meuse et des Ardennes.

Sollicité par Disclose et France 3, Didier Butor, le directeur de l’usine, réfute toute infraction. Il met en avant une fabrication « normée, répondant à des exigences précises ». Le code de l’environnement est pourtant clair sur un point : les boues d’épuration ne doivent pas porter « atteinte, directement ou indirectement, à la santé de l’homme et des animaux » ni « à la qualité des sols et des milieux aquatiques ». Or, jusqu’en 2024, celles de MAT étaient envoyées vers des sites de compostage, avant de finir dans les parcelles agricoles. « Jusqu’à ce qu’on nous dise que ça posait problème, on ne savait pas, se défend le dirigeant. Ses boues sont incinérées depuis 2024, à la demande de la préfecture du Rhône.

Des sites Seveso épandent leurs déchets

Parmi les usines autorisées à « valoriser » leurs déchets dans l’agriculture, on trouve aussi… des plateformes chimiques. C’est le cas de WeylChem Lamotte, un site « Seveso seuil haut », qui se présente comme le « numéro 1 mondial » de l’acide glyoxylique, une substance utilisée dans les cosmétiques – l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment appelé à sa « restriction voire interdiction » en raison de sa toxicité.

La société WeylChem Lamotte, installée à Trosly-Breuil, dans l’Oise, émet des PFAS en grande quantité. Le 3 octobre 2023, d’après un autocontrôle obtenu par Disclose et France 3, ses eaux usées affichent jusqu’à 21 grammes de polluants. À commencer par le PFOS, dont la demi-vie dans le sol est d’au moins 41 ans. Si l’industriel a contesté l’utilisation de PFAS et émis « des doutes sur la fiabilité » de ses propres analyses, d’après un rapport d’inspection de novembre 2025, il s’est engagé à mener des tests complémentaires dans ses boues. Nous avons demandé à les voir, mais la sollicitation est restée sans réponse. De son côté, la préfecture de l’Oise nous indique que « les résultats de ces analyses n’ont pas été transmis à l’administration ».

En attendant, Weylchem Lamotte envoie chaque année depuis 2019 pas moins de 16 000 tonnes d’engrais contaminés à des agriculteur·ices et des sociétés de compostage. Au total, 4 100 hectares de terres (5 800 terrains de football) sont autorisés à recevoir ces boues, réparties entre 69 communes de l’Aisne et de l’Oise, dévoile son dossier d’autorisation de « recyclage » des boues.

Le fabricant d’encres Toyo Ink, à Oissel (Seine-Maritime), envoie lui aussi ses boues au compostage. Même chose pour le laboratoire pharmaceutique Zambon à Avrillé (Maine-et-Loire), classé « Seveso, seuil haut ». Les eaux usées de son usine sont acheminées vers la station d’épuration d’Angers, qui elle-même pratique l’épandage et le compostage. Pour Toyo Ink comme pour le laboratoire Zambon, il est presque impossible de savoir sur quelles parcelles agricoles les déchets ont échoué.

Une pollution largement sous-estimée

Ce qu’il s’est passé de l’autre côté de la frontière alsacienne éclaire les conséquences désastreuses d’un épandage de boues contaminées aux PFAS. Dans la ville de Rastatt, au sud-ouest de l’Allemagne, du compost issu des déchets de 14 usines papetières, imbibés de polluants éternels, a été déversé dans les champs entre 2006 et 2008. L’étendue de la contamination donne le tournis : 490 millions de mètres cubes d’eaux souterraines, soit 200 000 piscines olympiques, et plus de 1 100 hectares de terres.

« Notre ressource en eau pourrait être atteinte pendant plus de cent ans »

Reiner Söhlmann, fonctionnaire local à Rastatt (Allemagne)

« Nous avons découvert le problème en 2012, retrace Reiner Söhlmann, responsable de la cellule PFAS de l’administration locale. Nous avons dû interdire la commercialisation de certaines denrées agricoles ». Plusieurs captages d’eau potable ont été condamnés et ceux toujours en service requièrent un traitement onéreux. « Notre ressource en eau pourrait être atteinte pendant plus de cent ans. Les personnes exposées présentent encore des taux élevés dans leur sang », déplore Reiner Söhlmann. Le montant de la dépollution à Rastatt pourrait grimper à plus de 3,5 milliards d’euros.

Pour éviter un nouveau « Rastatt », l’Allemagne a fixé des teneurs maximales en PFAS pour les boues destinées à l’agriculture. C’est aussi le cas au Danemark, en Autriche ou au Canada. Quant à la Suisse, le problème ne se pose même pas : l’épandage de déchets d’épuration a été interdit dès 2006. Une solution radicale, mais pas forcément nécessaire, selon Aurélia Michaud, ingénieure spécialiste des PFAS dans les matières solides à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) : « Il ne faut pas mettre toutes les boues dans le même sac. C’est important d’identifier les gisements qui sont contaminés. Ceux où il y a un risque, il faut les exclure ».

La France, elle, ne s’est toujours pas donnée les moyens d’agir. Sollicité, le ministère de la transition écologique n’a répondu à aucune de nos questions. En 2024, un plan ministériel sur les PFAS prévoyait bien « la mise en œuvre d’une surveillance dans les matières fertilisantes », mais celle-ci dépend avant tout de la volonté de quelques acteurs locaux. Ainsi du bassin Loire-Bretagne, qui s’étend de Brest à Saint-Étienne, où les stations d’épuration publiques peuvent dorénavant faire financer le dépistage des PFAS dans leurs boues. Les premiers résultats sont préoccupants, selon le directeur de l’environnement de la préfecture Centre-Val de Loire. Dans un courrier envoyé au ministère de la transition écologique, en octobre 2025, il souligne que « certaines valeurs sont […] assez importantes au regard de diverses références internationales ». Et le haut fonctionnaire d’appeler son ministère à agir : « Il me semble indispensable que la réglementation évolue rapidement pour […] prévoir des analyses dans les boues d’un grand nombre de stations d’épuration ». Il en va, écrit-il encore, « de l’importance sanitaire potentielle de l’épandage de boues sur des sols agricoles » dans l’Hexagone.

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Mise à jour jeudi 26 février à 13h59 : ajout d’une précision sur les analyses de boues de Weylchem Lamotte qui n’ont pas été transmises à l’administration


Enquête : Nicolas Cossic (collectif Enketo), Émilie Rosso (France 3), Rémi Labed 
Fact-checking : Rémi Labed         
Coordination éditoriale : Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal et Pierre Leibovici
Photo : Nicolas Leblanc
Carte : Nicolas Cossic, Rémi Labed et Pierre Leibovici
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Leblanc