PFAS : nos analyses exclusives dévoilent une contamination omniprésente dans les Ardennes et la Meuse

PFAS : nos analyses exclusives dévoilent une contamination omniprésente dans les Ardennes et la Meuse

Des terres aux légumes, des rivières aux poissons, jusqu’au sang des habitant·es : les PFAS ont tout contaminé dans une quinzaine de communes des Ardennes et de la Meuse, révèlent Disclose et France 3. Des analyses réalisées avec un laboratoire de l’université de Montréal montrent des taux record de « polluants éternels » dans les parcelles agricoles. Cette pollution pose un « risque direct pour la santé », d’après une note à « diffusion restreinte ».

Le Jardin d’Ardennes portait bien son nom. Jusqu’à l’automne dernier, cette ferme maraîchère émergeait tel un éden au milieu des plaines céréalières monotones et ternes. Des plants de tomate fiers, des courges généreuses, et au milieu de folles herbes aromatiques qui ont fait la renommée d’Anne et Sébastien Abraham, installés à la lisière du village d’Haraucourt, dans les Ardennes, depuis trois ans.

Le sol fané raconte aujourd’hui la désolation de ce couple d’agriculteur·ices, âgé d’une quarantaine d’années. Leur vie a basculé en octobre 2025, lorsque plusieurs ingénieurs d’un laboratoire mandaté par l’État font irruption sur leurs parcelles. Des spécialistes de la recherche de contaminants dans l’alimentation, qui embarquent salades, carottes, poires ou oseille. Verdict : sur 48 fruits et légumes prélevés, la moitié présentent une concentration inquiétante en PFAS, des substances toxiques dont la persistance dans l’environnement leur vaut le nom de « polluants éternels ». Dans les betteraves, le taux de PFOA, une molécule reconnue cancérogène, est même 240 fois supérieur au seuil d’alerte défini par l’Union européenne.

Devant ces résultats, la préfecture des Ardennes prend une décision inédite. Dans un courrier du 20 novembre 2025, elle informe les Abraham que leurs blettes sont « considérées comme dangereuses et ne peuvent être mises sur le marché ». Le couple décide alors d’interrompre la vente de l’ensemble de sa production. « On ne pouvait pas continuer à vendre nos légumes avec le sourire, se lamente Anne, en cheminant parmi les choux flétris. Cet hiver, on n’a rien récolté, on n’a rien arraché. » Acculé·es, elle et son mari attendent une indemnisation de l’État, qui ne vient pas.

Anne et Sébastien Abraham (à gauche) ont récemment découvert que leur production est contaminée aux PFAS. Photo : Nicolas Leblanc, pour Disclose.

Pour toute réponse, le fonctionnaire chargé du dossier leur demande de « rester discrets ». « Il m’a confirmé qu’ils ne parlent pas de notre situation. Ça reste entre eux, poursuit la maraîchère. Mais nous, on veut être honnêtes avec les gens ! D’ailleurs, le représentant du laboratoire a été clairvoyant, lui, il nous a dit : “Vos terres ne valent plus rien”. » Fin janvier 2026, les agriculteur·ices décident de fermer définitivement leur exploitation.

Le drame que vivent les Abraham est une nouvelle déflagration dans l’affaire de la contamination aux PFAS qui secoue la Meuse et les Ardennes depuis juillet dernier. Cet été-là, une enquête de Disclose et France 3 Champagne-Ardenne révélait une pollution record dans l’eau du robinet de 17 communes situées à cheval entre les deux départements. Une situation telle que les autorités ont interdit la consommation d’eau courante à quelque 3 500 habitants, les invitant à se fournir en bouteilles d’eau. Et depuis, plus rien, comme le déplore Annick Dufils, maire de Malandry (Ardennes), 80 habitant·es : « Ça fait huit mois que la crise a éclaté mais nous n’avons aucune information de la préfecture sur l’étendue de la pollution ».

Pour pallier le manque de transparence de l’État, Disclose et France 3 ont sillonné le territoire, éprouvettes en main, en juillet 2025. Terres agricoles, cours d’eau, puits de particuliers… Nous avons effectué 44 prélèvements, que nous avons fait analyser par le professeur en chimie environnementale Sébastien Sauvé, de l’Université de Montréal. Les résultats indiquent que les PFAS se sont infiltrés partout, des rivières aux parcelles agricoles, comme celle des Abraham. L’eau « potable » n’est donc que la face émergée de la pollution qui imprègne le territoire. 

Des analyses complémentaires, réalisées pour le compte de particuliers ou des autorités, et obtenues en exclusivité par Disclose et France 3, révèlent que les poissons d’eau douce sont également contaminés, tout comme le sang des habitant·es.

Plus de PFAS dans le sol que dans la vallée de la chimie

Trois agriculteur·ices ont accepté de participer à notre campagne de prélèvements, à condition de rester anonymes. Dans le sol de leurs exploitations, la teneur en PFAS explose tous les taux jamais enregistrés pour des terres agricoles en France. Selon nos analyses, elle oscille entre 131 microgrammes par kilogramme (µg/kg) à Haraucourt et 457 µg/kg à Villy (Ardennes). Du « jamais vu », selon Sébastien Sauvé, auteur de nombreux articles scientifiques sur la pollution aux PFAS, qui a coordonné la campagne d’analyses : « Au-dessus de 10 µg/kg, la contamination d’un sol est avérée ». Pour Aurélia Michaud, ingénieure à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), à qui nous avons montré ces résultats, « ces concentrations sont 20 à 200 fois supérieures à ce qu’on a observé jusque-là en France pour des terres agricoles ».

Nous avons réalisé 44 prélèvements sur des terres agricoles, des cours d’eau et des puits de particuliers pour connaître leur teneur en PFAS. Photo : Nicolas Cossic, pour Disclose.

Même dans la vallée de la chimie, au sud de Lyon, où a éclaté le scandale des PFAS en 2022, la mesure la plus élevée dans les sols atteignait 347 µg/kg. Et encore, ce niveau avait été relevé à seulement 200 mètres de l’usine Arkema, producteur de ces molécules. Rien à voir avec les terres arables des Ardennes.

Plus inquiétant encore : parmi les 79 substances PFAS recherchées dans nos échantillons de sols, la proportion de PFOS, une molécule potentiellement cancérogène, s’avère particulièrement élevée. Elle atteint 254 µg/kg dans la terre prélevée à Villy. 

À titre de comparaison, en Flandre belge, à 300 kilomètres au nord, il existe un seuil de PFOS dans les sols agricoles au-delà duquel une dépollution s’impose pour protéger l’environnement et la santé humaine. L’échantillon de Villy est 66 fois au-dessus. Pourquoi comparer avec la Belgique ? Car en France, il n’existe aucune réglementation encadrant la présence de polluants éternels dans les sols.

Une autre question s’impose. Comment expliquer une contamination aussi massive dans une région dépourvue de grandes usines chimiques ? La réponse est à rechercher dans le passé des exploitations d’où proviennent nos échantillons de sols. Pendant des années, elles ont toutes les trois utilisé un engrais bien particulier : des déchets boueux provenant d’une usine locale, l’ancienne papeterie Ahlstrom à Stenay.

Le principe est le suivant : plutôt que d’incinérer des tonnes de boues issues du traitement des eaux usées de l’usine, cette matière était fournie aux agriculteur·ices alentour dans le but de fertiliser leurs terres. Dans le jargon on parle de « valorisation des boues d’épuration ». Un cadeau empoisonné : pour fabriquer des emballages résistants à la graisse, le groupe finlandais utilisait des produits contenant des PFAS. Comme la station d’épuration de l’usine était incapable de les éliminer, ces polluants éternels se sont retrouvés dans les boues alimentant la filière agricole. 

Des sols à l’eau, une contamination généralisée

Une partie des molécules PFAS épandues sur les terres se sont infiltrées dans l’eau. C’est ce que révèlent huit prélèvements réalisés par Disclose et France 3 dans plusieurs rivières et étangs du territoire. D’après l’analyse de ces échantillons, trois cours d’eau présentent une concentration en PFAS supérieure à 0,1 µg/l, la norme actuelle pour l’eau potable : la Bar et l’Ennemane (Ardennes) et le Loison (Meuse). Ce que confirme une « note à diffusion restreinte » adressée par la préfecture de la Meuse, le 4 décembre 2025, aux ministères de l’intérieur, de la santé, de l’agriculture et de la transition écologique. Dans ce document obtenu par Disclose et France 3 après un recours devant la Commission d’accès aux documents administratifs, les fonctionnaires relèvent que « le Loison et la Bar sont les deux cours d’eau les plus contaminés en PFAS du Bassin Rhin-Meuse ».

Toujours d’après ce document, jamais rendu public, les poissons et crustacés qui grouillent dans ces rivières sont eux aussi fortement contaminés. Tous les poissons prélevés dans la Bar sont jugés « non conformes » aux normes européennes. Pourtant, leur consommation reste autorisée, alors qu’elle a été récemment interdite pour les écrevisses pêchées sur une partie du Loison. Sollicitées, les préfectures des Ardennes et de la Meuse n’ont pas donné suite. 

La dissémination des polluants éternels ne s’arrête pas là. Des échantillons prélevés par Disclose et France 3 dans les puits de cinq exploitations agricoles de la région révèlent que les PFAS se sont aussi répandus dans les eaux souterraines. Deux échantillons analysés par le professeur Sébastien Sauvé dépassent la limite de qualité pour l’eau du robinet. Celui prélevé au Jardin d’Ardennes, la ferme d’Anne et Sébastien Abraham, atteint même 2,4 µg/l. Soit 24 fois la norme pour l’eau potable.

L’État refuse de financer une étude épidémiologique

« On est les victimes de plein pot de cette pollution », constate, indignée, la maraîchère d’Haraucourt. « On a consommé la production de notre ferme pendant des années, nos enfants aussi ont été exposés. Quel sera leur état de santé dans vingt ans ? » 

À la recherche de réponses, le couple d’agriculteur·ices a payé 300 euros de sa poche pour faire tester son sang par un laboratoire privé. Les résultats sont mauvais : 150 µg de PFAS par litre de sang pour Sébastien Abraham. Et presque le double pour sa femme, Anne. C’est respectivement 18 et 33 fois la moyenne française établie par Santé publique France en 2019.

Les Abraham ne sont pas les seul·es habitant·es du territoire pour lesquels la contamination aux PFAS explose les moyennes nationales. C’est ce que révèlent des analyses sanguines partagées par huit autres personnes avec Disclose et France 3. Jérémy*, un adolescent de 15 ans, affiche ainsi un taux de PFOA cinq fois plus élevé que la population française de son âge. À 63 ans, Michel* est 59 fois au-dessus. Avec de telles teneurs en PFAS dans l’organisme, tous les adultes qui ont partagé leurs résultats avec nous dépassent le seuil de 20 µg/l au-delà duquel un suivi médical serait nécessaire, selon une étude de référence des Académies nationales des sciences, de l’ingénierie et de médecine (Nasem) américaines. « D’une manière générale, on considère que les taux relevés dans le sang supérieurs à [ce seuil] sont associés à une augmentation significative des risques pour la santé », réagit Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental à la London School of Hygiene and Tropical Medicine (Royaume-Uni). Sébastien et Anne Abraham sont 8 et 15 fois au-dessus de ce seuil de risque.

« Cette crise pose un risque direct pour la santé »

Note à « diffusion restreinte » de la préfecture de la Meuse, en août 2025

Les services de l’État n’ignorent pas les dangers encourus par la population locale.  Dès le mois d’août 2025, le préfet de la Meuse a alerté le ministère de la transition écologique, comme en atteste une autre note à « diffusion restreinte », obtenue par Disclose et France 3  : « Cette crise représente un enjeu sanitaire et environnemental majeur », écrit le haut-fonctionnaire. La pollution, précise-t-il, « pose un risque direct pour la santé des personnes exposées quotidiennement […] à ces substances toxiques, dont les effets à long terme sont susceptibles d’engendrer cancers, maladies endocriniennes et troubles immunitaires ».

Note de la préfecture de la Meuse à « diffusion restreinte », datée du 7 août 2025. Crédit : Disclose

Jusqu’à aujourd’hui, pourtant, aucune étude épidémiologique n’est prévue sur le territoire. Motif : la mise en place d’une telle étude « à l’échelle locale est complexe car elle nécessite, pour pouvoir conclure de manière robuste, un grand nombre de sujets », indique le ministère de la santé à Disclose et France 3. Selon lui, les dosages sanguins individuels des habitant·es « ne constituent pas un diagnostic médical ».

Note de la préfecture de la Meuse à « diffusion restreinte », datée du 7 août 2025. Crédit : Disclose

Si la veille sanitaire ne semble pas prioritaire, la surveillance des éventuelles contestations locales, elle, tourne à plein. Dans une section en partie occultée de la note d’août 2025, le préfet de la Meuse dit observer plusieurs « facteurs de tension qui appellent une vigilance accrue », dans « un contexte, écrit-il, où l’apparition de revendications plus organisées ne peut être exclue à moyen terme ». Et de citer pêle-mêle : des « groupes sur les réseaux sociaux », des « prises de contact avec des conseils juridiques », des « collectifs antinucléaires [qui] cherchent à associer la contamination au PFAS à d’autres formes de pollution industrielle ». Un dernier point préoccupe le fonctionnaire : « la dynamique médiatique », qui renforcerait selon lui « la pression sur les élus et les services de l’État ».

*Le prénom a été changé


Enquête : Nicolas Cossic (collectif Enketo), Émilie Rosso (France 3)
Fact-checking : Rémi Labed
Coordination éditoriale : Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal et Pierre Leibovici
Photos : Nicolas Leblanc
Carte et infographie : Nicolas Cossic, Pierre Leibovici
Illustration de une : Eric Delfosse, avec Nicolas Leblanc