PFAS : dix ans de négligences ont conduit à l’une des plus graves contaminations en France

L’eau potable de 16 communes de l’est de la France est impropre à la consommation depuis juillet 2025. En cause, la papeterie Ahlstrom de Stenay, dans la Meuse, qui a disséminé des PFAS dans les terres agricoles via ses boues d’épuration, révèlent Disclose et France 3. D’après notre enquête, 44 communes pourraient être touchées. Informé de ces pratiques et de la toxicité des produits utilisés par l’industriel, l’État a laissé faire.
Devant le vaste ensemble de hangars décrépis, d’où émergent des cuves et cheminées rouillées, on devine encore le temps où les machines à papier de l’usine de Stenay tournaient à plein, et avec elles, toute l’économie de cette petite ville de la Meuse. La « papète », comme on l’appelle ici, faisait vivre 124 salarié·es jusqu’à son arrêt brutal, à l’automne 2024. Les ballets de camions se sont tus, les odeurs dont se plaignaient les riverains ont disparu, mais l’ancienne usine du groupe finlandais Ahlstrom a laissé un héritage toxique qui va perdurer pour plusieurs générations. Une pollution aux PFAS qui atteint des niveaux jamais relevés en France.
Sols, rivières, denrées agricoles : partout dans ces plaines, nichées entre Sedan et Verdun, on retrouve ces molécules associées à des risques de cancers, de troubles hormonaux et immunitaires. Mais jusqu’à aujourd’hui, c’est leur présence dans l’eau du robinet, révélée en juillet 2025 par Disclose et France 3 Champagne-Ardenne, qui a bouleversé le quotidien de plus de 3 500 personnes. Une contamination telle que l’État, dans une décision inédite, a interdit la consommation d’eau potable dans 16 communes de la Meuse et des Ardennes voisines. Depuis, les habitant·es doivent se fournir en bouteilles d’eau, en attendant le raccordement à d’autres sources d’eau potable. Avec une question désormais sur toutes les lèvres : comment en est-on arrivé là ?

Disclose et France 3 sont parvenus à remonter le chemin de la contamination. Pendant huit mois, nous avons enquêté sur des centaines d’archives de la papeterie et mené une campagne de prélèvements inédite. À la source de l’empoisonnement : un banal emballage de croquettes pour animaux. C’est dans ce papier résistant à la graisse qu’Ahlstrom a injecté des quantités astronomiques de PFAS, sous forme de résines. « Elles avaient des performances irremplaçables et un coût très faible », confirme une ancienne ingénieure de la multinationale, qui a souhaité garder l’anonymat. Parmi les polluants contenus dans ces résines se trouvait le PFOA, une substance de la famille des polluants éternels classée cancérogène, notamment pour le rein et les testicules.
Problème : ces composés ultra-toxiques se sont mélangés aux eaux usées de la papeterie. Ils se sont ensuite répandus dans la station d’épuration de l’usine et finalement dans les résidus solides issus du traitement de ces mêmes eaux usées : les « boues d’épuration ». Or, ces boues contaminées aux PFAS ont servi comme engrais pour la filière agricole, selon un schéma présenté comme gagnant-gagnant. D’un côté, l’industriel se débarrassait de déchets coûteux à traiter en décidant de les « valoriser ». De l’autre, les agriculteur·ices bénéficiaient d’un fertilisant gratuit. « La papeterie cherchait toujours de nouveaux hectares. C’est eux qui nous disaient où épandre », raconte Boris Gaudoin, ancien salarié d’une société d’épandage qui travaillait pour l’usine de Stenay. Encouragée par une directive européenne depuis 1986, la pratique a permis au groupe finlandais de réaliser de substantielles économies. « On leur demandait dix ou douze mille euros par an, reprend Boris Gaudoin. Mettre les boues en décharge, c’était dix fois ce prix ».
Résultat : ce ne sont plus seulement 16 communes qui sont potentiellement touchées par le scandale sanitaire, mais 44 communes de la Meuse et des Ardennes. Leur point commun ? Elles ont été autorisées à recevoir les boues toxiques d’Ahlstrom pendant plus de 20 ans.
Principe de précaution bafoué
Le groupe Ahlstrom, comme les services de l’État, avait connaissance de la toxicité des produits à base de PFAS injectés dans les emballages. C’est ce que montre un inventaire des substances dangereuses présentes dans la papeterie en 2016, obtenu par Disclose et France 3 auprès de la préfecture de la Meuse. Foraperle, Cartafluor… Le nom de ces produits est accolé de commentaires sans équivoque : « produit pouvant être toxique pour la reproduction » ou encore « produit dangereux à long terme pour l’environnement ».

D’après ce même inventaire, l’usine de Stenay pouvait stocker jusqu’à 22 tonnes environ de Foraperle. Et même 116 tonnes de Cartafluor, un produit si nocif et persistant qu’il a été retiré du marché américain dès 2011. Ce que ne pouvait ignorer la multinationale, particulièrement implantée outre-Atlantique : « On connaissait la problématique […] Mais à aucun moment le risque d’empoisonner ne s’est posé », raconte l’ancienne ingénieure d’Ahlstrom en France.
À Stenay, plutôt que de sonner l’alerte, l’entreprise s’est contentée de trouver un nouveau produit PFAS, le Cartaguard, qu’elle a continué à appliquer massivement sur ses papiers. « Sur un cycle de production de papier ingraissable, qui pouvait durer 24 heures sur 24 pendant une semaine, on [en] mettait à peu près 250 litres par heure », relate un ancien technicien de la papeterie. Or, selon l’ancienne ingénieure rencontrée par Disclose et France 3, « quelle que soit la substance introduite dans le papier, elle a de grandes chances de se retrouver à la sortie ». Une source de contamination sans cesse renouvelée. Le prélude à une mécanique infernale de pollution.
Dès lors, comment expliquer que l’État a laissé la possibilité à Ahlstrom d’épandre ses boues d’épuration, sans tenir compte du principe de précaution ? D’autant plus qu’en 2011, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) pointait les substances chimiques employées par les industries papetières comme des « sources de contamination directe » aux PFAS. Et l’établissement public de citer notamment les « produits utilisés comme barrière aux aliments gras dans les emballages en papier », comme le « Foraperle ».
Des taux PFAS « très élevés » dans les boues
L’État a vite compris que la papeterie était à l’origine de la dissémination des PFAS découverts en 2025 dans l’eau potable. C’est ce que révèle une note à « diffusion restreinte » de la préfecture de la Meuse, datée du 7 août 2025 — un mois après l’interdiction de consommer l’eau potable. Dans ce document obtenu par Disclose et France 3 après plusieurs relances du ministère de la transition écologique et un avis favorable de la Commission d’accès aux documents administratifs, le préfet écrit à sa tutelle que « si d’autres sources locales ne peuvent être totalement exclues à ce stade, l’ensemble des éléments convergent pour désigner la papeterie de Stenay comme l’un des contributeurs principaux à la contamination ».
En revanche, on ne saura rien de « l’enquête sur l’origine de la contamination » menée par les services de l’État : ce passage de la note transmise à nos rédactions a été quasi intégralement noirci.

L’État est resté tout aussi secret quant aux niveaux de pollution relevés dans l’ancienne usine Ahlstrom. À l’été 2025, selon nos informations, des fonctionnaires ont réalisé des prélèvements dans les dernières boues d’épuration de la papeterie. Mais les résultats de leurs analyses n’ont jamais été rendus publics, pas plus qu’ils n’ont été communiqués à Disclose et France 3 malgré notre demande. Interrogée sur cette opacité, la préfecture de la Meuse n’a pas donné suite.
Pour contourner cette entrave manifeste au droit à l’information, Disclose et France 3 se sont procurés plusieurs morceaux de ces boues destinées à l’épandage. Nous les avons envoyés pour analyse au laboratoire de Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal. Les résultats sont édifiants.
« Les taux de PFAS sont très élevés par rapport à ce que j’ai l’habitude de voir »
Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal
Sur les quatre échantillons étudiés, la concentration moyenne en polluants éternels s’élève à 646 microgrammes par kilogramme (µg/kg). « Ces taux de PFAS sont très élevés par rapport à ce que j’ai l’habitude de voir », réagit Sébastien Sauvé, qui a étudié de nombreux autres cas de pollution par les boues d’épuration, au Canada et en Belgique. Il est néanmoins impossible de comparer ce chiffre à une norme applicable en France : il n’en existe tout simplement pas. Mais à quelques kilomètres au nord de Stenay, dans la région belge de Wallonie, une concentration maximale en PFAS a été définie pour les boues. Celles de Stenay sont six fois au-dessus.

Nous avons également fait analyser une boue plus ancienne issue de la papeterie, prélevée cette fois au bord d’un champ, à Olizy-sur-Chiers, dans la Meuse. La quantité de PFAS y est moins élevée que dans les échantillons récents — 233 µg/kg —, sous l’effet probable du lessivage des contaminants au fil des ans. Mais son analyse révèle une information préoccupante : le PFOS représente 93 % des molécules détectées. D’une extrême persistance, cette substance considérée comme cancérogène possible est interdite dans l’industrie papetière depuis 2009.
Sollicitée, la société Ahlstrom explique qu’elle « n’est pas en mesure de commenter ». Pour le chercheur Sébastien Sauvé, « ces résultats sont la démonstration claire que la boue est contaminée et que cette boue a contribué à contaminer les sols ». En cascade, ces boues ont pu souiller les cultures. Comme celles des Abraham. Ce couple de maraîchers à Haraucourt (Ardennes), rencontré par Disclose et France 3, a dû fermer son exploitation en janvier 2026 à la suite d’une pollution record détectée dans leurs légumes.
350 000 tonnes de boues contaminées
Le cas des Abraham n’est peut-être pas isolé. Selon les archives d’Ahlstrom que nous avons recoupées avec des registres d’épandage de la chambre d’agriculture, l’usine a produit au moins 356 000 tonnes de boues entre 1994 et 2022.
Ces boues, l’entreprise était autorisée à les disperser sur au moins 2 700 hectares (environ 3 800 terrains de foot), dans 44 communes de la Meuse et des Ardennes, toujours selon les archives consultées en préfecture. Bien au-delà, donc, des 16 villages dans lesquels la consommation d’eau est aujourd’hui interdite. Jamais l’État n’a communiqué sur une telle contamination. Sollicitées, les préfectures des Ardennes et de la Meuse n’ont répondu à aucune de nos questions.
Pour atteindre les champs, les boues d’Ahlstrom ont pu prendre un autre chemin : les plateformes de compostage, où elles étaient mélangées à des déchets végétaux avant d’être épandues. S’il est quasiment impossible de savoir où elles ont été épandues précisément, les documents de la préfecture indiquent que la société a envoyé ses rebuts sur un site de compostage en Meurthe-et-Moselle, et que 10 000 tonnes ont même été exportées hors de France, sans que le pays de destination ne soit indiqué.
Parmi les prestataires de la papeterie, on trouve notamment une société de compostage domiciliée dans la Meuse. Celle-ci a fait l’objet d’un signalement au procureur de la République par la préfecture pour des « manquements graves aux règles d’épandage ». Natura Verde, c’est son nom, a réceptionné au moins 55 000 tonnes de boues d’Ahlstrom avant 2020.
À la suite de ce signalement, une enquête judiciaire a été ouverte en janvier 2026. Confiée au pôle environnemental du tribunal de Nancy, elle porte sur neuf infractions, dont le « déversement de substance nuisible dans les eaux souterraines » et la « mise en danger d’autrui », indique le parquet de Nancy à Disclose et France 3. « Ça suffit de mettre la responsabilité sur le dernier maillon de la chaîne, s’agace Francis Colin, dirigeant de Natura Verde. Et le producteur des déchets ? »
Le « producteur des déchets », Ahlstrom, est en effet tenu par la loi : les boues d’épuration « doivent avoir fait l’objet d’un traitement de manière à réduire, de façon significative, les risques sanitaires liés à leur utilisation », précise le code de l’environnement. L’industriel n’a pas plus tenu compte des recommandations sur la gestion des déchets dans l’ancienne région Lorraine, qui figurent pourtant noir sur blanc dans les archives que nous avons consultées en préfecture : « S’assurer de l’innocuité des boues à épandre […] En cas de doute, s’en tenir strictement à un principe de précaution ».
Aux États-Unis, le groupe vient d’être reconnu en partie responsable de la contamination des eaux et des sols. Son usine de Rhinelander, dans le Wisconsin, pratiquait l’épandage de boues. « À aucun moment ils ne se sont manifestés pour informer les autorités locales ou examiner ces boues de plus près, dénonce l’avocat Andrew Cvitanovic, qui représente la cinquantaine de riverain·es ayant attaqué Ahlstrom devant la justice locale. Au lieu de cela, ils ont attendu que la pollution soit découverte par hasard ». Si la multinationale finlandaise conteste son rôle dans cette pollution, elle a néanmoins annoncé, en janvier dernier, la distribution gratuite de bouteilles d’eau pour 300 habitant·es. Rien de tel en France, pour le moment.
Mise à jour mardi 17 mars à 16h03 : ajout d’une précision sur la destination des boues d’Ahlstrom, qui n’ont pas été compostées dans le département du Haut-Rhin, comme écrit précédemment, mais envoyées à l’export par une société de courtage de déchets domiciliée dans le Haut-Rhin.
Enquête : Nicolas Cossic (collectif Enketo), Émilie Rosso (France 3)
Fact-checking : Rémi Labed
Coordination éditoriale : Pierre Leibovici
Édition : Mathias Destal et Pierre Leibovici
Photos : Nicolas Leblanc
Carte : Nicolas Cossic, Pierre Leibovici
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Leblanc
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