Essais nucléaires : l’Etat s’enferme dans ses mensonges

Suite aux révélations de Disclose, le Commissariat à l’énergie atomique se défend d’avoir sous-estimé la contamination des Polynésiens lors des essais nucléaires dans le Pacifique, contre-vérités et approximations à l’appui.
Disclose et Interprt, en collaboration avec Sébastien Philippe, enseignant-chercheur à l’université de Princeton, ont publié, mardi 9 mars, le fruit d’une enquête de deux ans sur les conséquences des essais nucléaires dans le Pacifique.
D’après nos conclusions portant sur six essais parmi les plus contaminants du programme nucléaire français en Polynésie, les habitants des Gambier, de Tureia et de Tahiti ont été bien plus exposés aux rayonnements ionisants que l’Etat ne veut bien le dire. Selon nos calculs, ils ont pu recevoir des doses sur tout le corps deux à dix fois supérieures aux estimations établies par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), en 2006. Les mêmes estimations sur lesquelles s’appuie le Comité d’indemnisation des essais nucléaires (Civen) pour examiner les dossiers qu’il reçoit.
Face à cette remise en cause sans précédent des calculs réalisés par le CEA il y a quinze ans, l’organisation s’est fendue d’un communiqué, vendredi 12 mars. Parsemés de contre-vérités et d’approximations, nous y répondons point par point.
La prétendue validation de l’AIEA
Dès l’introduction, le Commissariat avance un argument censé clore toute velléité de débat : « La méthode et les résultats du CEA ont été validés » dans une publication de 2010 signée par quatre experts scientifiques mandatés par l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA). C’est faux. L’AIEA n’a rien validé du tout, comme le révèle une lecture attentive de ce rapport que Disclose s’est procuré et que nous publions dans son intégralité pour la première fois.
Premier enseignement : les auteurs de l’étude sont partis d’une hypothèse que le CEA omet de mentionner dans sa réponse. A savoir que « toutes les informations, tous les calculs et toutes les données fournies (…) sont corrects. » Autrement dit, les experts de l’AIEA s’exonèrent de toute responsabilité dans le cas où les éléments utilisés par le CEA pour calculer l’impact des essais seraient erronés. Une précaution utile : ces fameuses données étaient encore classées secret défense au moment de rédiger leur rapport, en 2010. Certaines le sont toujours.
Deuxième enseignement : l’AIEA a pris des pincettes avec les travaux de la France, quoi qu’en dise le CEA aujourd’hui. « Les informations contenues dans le présent document ont été fournies par [le CEA] et n’ont pas été révisées par l’AIEA [qui] ne peut être tenu pour responsable des informations reproduites », écrit le collège d’experts en page 6 de son rapport. Et les auteurs de rappeler un peu plus loin, à toutes fins utiles, que « l’objectif (…) n’était pas de réaliser une nouvelle étude in situ détaillée ou un nouveau calcul des doses à partir des données présentées. »

Pour finir de convaincre ses lecteurs, le CEA souligne que les experts de l’Agence internationale ont estimé que « l’exposition réelle est probablement inférieure » à celle retenue par l’Etat, car « ce sont les résultats de mesures les plus élevés qui ont été retenus. » En réalité, les scientifiques n’ont pas été en mesure de vérifier qu’il s’agissait bien des mesures maximales puisqu’ils n’avaient pas accès aux données de l’époque… secret défense oblige.
En revanche, notre analyse des archives déclassifiées en 2013 révèle que les données de contamination les plus hautes n’ont pas toujours été retenues. C’est le cas, par exemple, pour l’essai Aldebaran, en 1966 : des mesures faites sur l’eau de pluie prélevée dans une citerne destinée à la consommation des habitants n’ont pas été prises en compte, contrairement à ce que soutient le CEA.
Ces échantillons sont pourtant 20 à 25 fois supérieurs à ceux prélevés dans les ruisseaux, les seules à avoir été conservées dans les calculs de 2006 (pour plus de précision, voir le rapport du Service mixte de contrôle biologique daté du 16 août 1966). Or, les eaux de rivières ont la particularité d’être « lessivées » et assainies « par les nappes souterraines » lors de leur transit. D’où leur « très faible contamination », comme le reconnaît le rapport du SMCB. Le choix du CEA d’exclure la valeur liée à l’eau de pluie des citernes explique ainsi la différence, d’un facteur trois, entre nos estimations de dose et les siennes.
Sollicité sur ce point le 7 janvier dernier, Alain Guillemette, le délégué national à la sûreté du nucléaire pour les activités de défense, a reconnu que le résultat des calculs français n’a pas été validé par l’AIEA. Selon le président de l’organisme qui a commandé le rapport à l’agence internationale, « l’honnêteté et la véracité » des données sources utilisées par le CEA auraient été confirmées par les Académies de sciences et de médecine. Sollicitées, les deux institutions n’ont pas souhaité répondre à nos questions. De son côté, Alain Christnacht, l’ancien président du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen), a répondu à nos questions le 8 janvier. « L’AIEA en tant que telle n’a pas validé la méthodologie employée », a-t-il assuré. Tout le contraire donc de ce que dit le CEA.
Si les résultats français ont été validés par d’autres organismes que l’AIEA, nous encourageons le CEA à rendre public le processus de cette validation, sa méthodologie et les données sources associées afin qu’elles puissent être évaluées en toute transparence. Et de façon indépendante.
110 000 contaminations : Disclose maintient ses conclusions
Autre affirmation inexacte : les écarts que nous avons relevés au cours de notre enquête « n’induiraient pas de modification significative des doses auxquelles la population de Polynésie française a été exposée. »
En prenant en compte le fait que les doses présentées comme « maximales » par le CEA ne le sont pas et qu’il n’existe pas, à notre connaissance, d’étude portant sur les incertitudes liées aux calculs et doses produits par le CEA, notre enquête démontre qu’une modification des doses auxquelles la population de Polynésie française a pu être exposée doit bel et bien être prise en compte.
Prenons l’essai centaure, en juillet 1974. D’après notre enquête, plus de 110 000 personnes ont pu être exposées à des doses supérieures au seuil retenu par le Civen pour que les victimes puissent déposer un dossier d’indemnisation. Mais là aussi, le CEA conteste nos estimations.

D’après lui, nous aurions retenu une valeur trop importante s’agissant de la contamination par les dépôts de poussières radioactives au sol. Selon le commissariat, nous aurions dû utiliser une valeur « mise à jour ». Celle-ci, en effet, est nettement plus faible : de l’ordre de 36%. Le hic, c’est que cette mise à jour n’a jamais été justifiée ou motivée scientifiquement. Les dernières publications scientifiques de référence ont d’ailleurs choisi, comme nous, de conserver la valeur prise à l’époque du tir.
D’après le CEA, cette différence n’aurait qu’une incidence réduite sur le calculde la contamination. Encore une fois, c’est faux. Le commissariat semble oublier que la valeur du dépôt au sol entre dans le calcul de la dose externe due à l’immersion des populations dans le panache radioactif ainsi qu’à la dose interne due à l’inhalation des particules radioactives lors de la retombée. Une négligence qui en appelle d’autres.
Incertitudes
Pour la zone Pirae-Papeete, les estimations de dose, qui concernent pourtant la majorité des habitants de Tahiti, ne sont associées à aucun intervalle de confiance et n’ont fait l’objet (à notre connaissance) d’aucune étude sur les incertitudes qui leur sont associées. Comme nous le rappelle un rapport de l’INSERM publié quelques semaines avant la publication de notre enquête : « Les mesures, les hypothèses et les modèles génèrent des incertitudes qu’il est important de prendre en compte dans les études épidémiologiques quantitatives visant à caractériser les effets des rayonnements ionisants. » Des incertitudes d’autant plus nécessaires à prendre en compte que les doses reconstruites par le CEA sont utilisées dans le cadre des décisions d’indemnisation des victimes des essais nucléaires.
L’ensemble de nos conclusions est disponible dans une publication scientifique qui vient d’être soumise au comité de lecture d’une revue scientifique. Nous invitons vivement le CEA à en prendre connaissance. Cette publication complète les résultats dévoilés sur le site de Disclose, la plate-forme Moruroa Files ou dans Toxique, livre de l’enquête publié en partenariat avec les Presses universitaires de France.
Devoir de transparence du CEA
Le CEA est un centre de recherche scientifique de renommée mondiale. Dans un souci de transparence nécessaire à l’évaluation de tous travaux scientifiques, nous invitons le CEA :
- A rendre publics tous les documents en sa possession sur les calculs dosimétriques conduit en 2005 et 2006 ainsi que l’ensemble des documents concernant des doses reçues par les populations civiles lors des essais atmosphériques.
- A citer les archives utilisées pour le choix des valeurs retenues dans ces études afin de faciliter un travail de relecture indépendant.
- A rendre publiques les archives en question.
- A partager l’intégralité des documents qui ont été présentés aux experts internationaux mandatés par l’AIEA entre 2009 et 2010.
- A rendre publiques les archives du SMSR et SMCB qui ont attrait aux retombées des 35 essais non pris en compte dans leur évaluation des doses reçues par les populations.
- A conduire des calculs d’incertitudes associés aux doses produites en 2005 et 2006 et qui sont aujourd’hui utilisées par le Comité d’indemnisation, le Civen.

