Essais nucléaires : « Nous attendons des excuses de l’Etat français »

De Tahiti aux îles Gambier, Disclose a rencontré des victimes des essais nucléaires en Polynésie française. Récits d’une expérience traumatique et encore tabou.
Longtemps, les îles Gambier n’ont bénéficié que d’une seule et unique ouverture sur le monde : un petit quai de béton au bout d’un chemin qui borde la mairie de Rikitea, le principal village de Mangareva, l’île la plus peuplée de l’archipel polynésien.
C’est ici qu’accostaient les goélettes, ces modestes bateaux qui ont servi pendant des décennies à ravitailler les îles les plus reculées de ce territoire isolé au milieu du Pacifique, à plus de 15 000 kilomètres de la métropole.

En 1966, lorsque la France installe son Centre des expérimentations du Pacifique (CEP), l’organisme chargé de superviser la campagne des essais nucléaires en Polynésie, les Mangaréviens accueillent plutôt bien la nouvelle. Ils vont pouvoir prospérer grâce à l’afflux de militaires et l’explosion des chantiers de construction, pensent-ils. De nombreux hommes partent travailler à Mururoa, l’un des atolls qui accueille le centre d’expérimentation, d’autres se mettent en tête de vendre leurs récoltes ou le fruit de leur pêche.
La promesse d’un avenir radieux
« On avait l’impression d’être étouffé par l’argent des militaires. Les gens ne voyaient que ça », se remémore Ludovic, un ancien de Mangareva et de la marine nationale.

Dès les premiers mois de la campagne, tout le monde est mis à profit. A l’instar de Papa Daniel, l’un des plus infatigables planteurs de l’île, qui lui doit une grande partie de sa flore luxuriante.
Agé de 84 ans, cette figure locale a également travaillé pour le Service mixte de contrôle biologique (SMCB), la division chargée d’étudier la contamination du vivant. Il recevait de Papeete des listes d’aliments à collecter.

Le 2 juillet 1966, la France teste la bombe Aldebaran, le premier essai atmosphérique en Polynésie. Quarante-cinq explosions de ce type suivront jusqu’en 1974. Les Gambier seront systématiquement touchées par les retombées radioactives liées aux tirs.
Après chaque tir, les habitants ont pris l’habitude de grimper dans les hauteurs de l’île, sur le mont Duff. Le point culminant de l’île offre une vue imprenable sur les nuages atomiques qui s’élèvent dans le ciel polynésien, à plus de 400 km de là.

Pierre Materouru, 60 ans, se souvient de cette lueur visible au loin, vers l’ouest. Était‑ce en 1967 ? En 1968 ? « Petero », comme l’appellent les gens d’ici, ne saurait le dire. En revanche, ces moments passés sur le mont Duff restent marqués dans sa mémoire. A ses côtés, il y avait des dizaines d’enfants, comme lui. Et des militaires. « Ils disaient que c’était de là que l’on pouvait voir quelque chose », témoigne-t-il.

Aujourd’hui, le blockhaus et la plupart des installations militaires de l’époque ont été détruits. Ne restent plus que quelques dalles de béton, comme celle qui trône encore à Taku, dans le nord de l’île.

Cette parcelle jouxte la propriété du père Ludovic, le vétéran à la fine moustache. Lorsqu’il a acheté le terrain après sa retraite, il a retrouvé des kilos de déchets enfouis sous la terre. Bouteilles de bières, câbles, gravats… l’ancien sous‑marinier les attribue aux militaires qui ont un temps colonisé la zone. Un panneau vient souligner sa trouvaille : « Ici reposent les déchets des militaires 1965‑1966 ».

Leucémie, lymphome, cancer de la thyroïde, du poumon, du sein, de l’estomac… Aux Gambier, l’héritage des essais nucléaires est inscrit dans la chair et dans le sang des habitants, comme l’atteste un document du gouvernement polynésien révélé par Disclose. Ce rapport rédigé par un médecin militaire dévoile l’existence d’un « cluster de cancers thyroïdiens » lié aux retombées radioactives qui ont touché l’archipel pendant près d’une décennie.

Tout droit débarqué de Tahiti, Yves Salmon s’est installé à Mangareva en 1967 pour exercer comme professeur d’agronomie. Au début, la campagne atomique l’indiffère. Puis viennent les premières craintes, quelques heures après une énième explosion, à la fin des années 1960. « Nous étions tous dans le blockhaus à attendre que la radioactivité baisse, se souvient-il. On y est resté plusieurs jours. Il pleuvait et l’eau dégoulinait. Les militaires avaient fait des rigoles dans l’abri. On se demandait si on n’aurait pas été mieux protégés chez nous. »

Monique Paheo est l’une des premières habitantes des Gambier à avoir été reconnue comme victime des essais nucléaire par l’Etat français.

Adolescente à l’époque des essais, cette ancienne salariée d’Air Tahiti a survécu à un cancer de la thyroïde en 2011, après deux ans d’hospitalisation. Monique a six enfants, dont quatre qui sont aujourd’hui atteints d’un cancer de la thyroïde. « Est‑ce qu’un jour notre île sera comme on l’avait connue ? » Cette question la tourmente depuis plus de vingt ans.
Long combat juridique
Utinio, 59 ans, habite non loin de Taku, dans une petite maison qu’il a construite à flanc de montagne. A l’instar de Monique Paheo, il a passé toute son enfance aux Gambier. Comme elle, il a contracté un cancer de la thyroïde. C’était en 2001. Onze ans plus tard, au terme d’un long combat juridique, l’Etat a fini par lui reconnaître le statut de victime. Il a perçu un dédommagement de 60 000 euros, auquel il faut enlever la somme de 30 000 euros prélevée par la sécurité sociale polynésienne pour la prise en charge de sa maladie.

Le combat des Tahitiens
Parmi les essais les plus contaminants de la campagne militaire française dans le Pacifique, figure l’essai Centaure. Comme le démontre une modélisation scientifique du nuage, les poussières radioactives de la bombe tirée le 17 juillet 1974 au-dessus de Mururoa ont été portées par les vents jusqu’à Tahiti en moins de deux jours. D’après nos estimations, le niveau d’exposition des Tahitiens à la radioactivité a été sous-estimé de 40% par les études officielles.
Valérie Voisin fait partie des victimes de l’essai Centaure. Dans la belle demeure coloniale qu’elle occupe depuis son enfance à Papara, à quelques kilomètres de Papeete, Valérie essaye de se remémorer ce fameux mois de juillet 1974. Ses souvenirs restent flous.

En revanche, cette mère de trois enfants se souvient parfaitement du kyste qui est apparu sur son sein gauche cet été-là. Elle était alors âgée de onze ans. Son cancer du sein lui a été diagnostiqué 34 ans plus tard, en 2008.

Le 25 novembre 2019, l’Etat a fini par reconnaître la probable influence de l’essai Centaure sur le cancer de Valérie. Aujourd’hui, la quinquagénaire aimerait que ses cinq nièces se fassent dépister, mais elles refusent. « Elles ont peur de ce que les médecins pourraient trouver », déplore-t-elle. D’après notre enquête, la quasi-totalité des Polynésiens a été touchée par les retombées des essais nucléaires survenus entre 1966 et 1974.
Reconnaissance au compte-gouttes
« Nous attendons des excuses de l’Etat français », s’emporte Auguste Uebe Carlson, dit « Père Auguste », qui reçoit dans son bureau de Faa’a, une commune de Tahiti.

Président de l’association 193, en référence au nombre d’essais tirés en Polynésie entre 1966 et 1996, il accompagne les victimes dans leur demande de reconnaissance auprès du Civen, le tout-puissant comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires.
Auguste Uebe Carlson est lui aussi un héritier des retombées toxiques : sa mère est décédée des suites d’un cancer et deux de ses sœurs, dont l’une a été reconnue comme une victime des essais, ont été malades d’un cancer du sein.
« Lever le voile »
L’un des nouveaux visages de la bataille pour la reconnaissance des victimes du nucléaire s’appelle Hinamoeura Cross. En octobre 2019, cette tahitienne de 32 ans s’est rendue à New York pour réclamer devant l’ONU que la France « lève le voile » sur les victimes indirectes des essais nucléaires. « Je suis ici pour dénoncer les tirs nucléaires perpétrés par l’Etat français en Polynésie, tirs que j’ai connus jusqu’à mes 7 ans et dont mon peuple et moi subissons encore les conséquences », a-t-elle déclaré.

Depuis 2013, la trentenaire est atteinte d’une leucémie myéloïde chronique qui s’attaque à sa moelle épinière. Chaque jour, elle prend un cachet qui fait office de chimiothérapie. Ses nuits sont ponctuées de crampes insoutenables provoquées par son traitement. Dans les jambes, le plus souvent. Hinamoeura n’a pas encore déposé de demande d’indemnisation auprès du Civen. Pour une raison simple : dans l’état actuel des choses, sa requête n’aurait aucune chance d’aboutir. La jeune femme née en 1988, après la fin des essais atmosphériques, ne remplit pas les conditions actuelles pour être reconnue comme une victime des essais.
Depuis 2010, seulement 63 Polynésiens ont été reconnus comme victimes par l’Etat français. Monique Paheo, Utinio et Valérie Voisin en font partie.


