04 avr. 2023

Guerre en Ukraine : cartographie inédite des attaques de l’armée russe contre les civils

Guerre en Ukraine : cartographie inédite des attaques de l'armée russe contre les civils

Depuis un an, les soldats de Vladimir Poutine terrorisent la population civile ukrainienne. Exécutions arbitraires, tortures, viols, mais aussi attaques contre des écoles, des hôpitaux ou des infrastructures énergétiques… Disclose a recensé et cartographié près de 6 000 événements susceptibles d’être qualifiés de crimes de guerre par la Cour pénale internationale.

Il est 15h30, ce jeudi 14 janvier 2023, lorsqu’un missile russe frappe un immeuble de neuf étages dans un quartier résidentiel de Dnipro, une ville touristique à l’est de l’Ukraine. Les voisins accourent, aussitôt suivis des secours, pour porter assistance aux nombreux blessés, dont Nastya, 24 ans. La jeune femme racontera plus tard à la presse locale qu’elle était étendue sur son lit lorsque l’explosion a retenti. Après 69 heures d’intervention, le bilan est lourd. Quarante-cinq personnes ont été tuées dans le bombardement, dont six enfants. Les parents de Nastya sont morts sur le coup.

L’immeuble éventré à Dnipro, au lendemain du bombardement, le 15 janvier 2023. © Mustafa Ciftci/ Anadolu Agency via AFP

Depuis le début de l’invasion, le 24 février 2022, la Russie a méthodiquement frappé l’ensemble du territoire ukrainien, sa population et les biens indispensables à sa survie : habitations, hôpitaux, écoles, silos à grains et convois humanitaires. Mais aussi exécutions sommaires, viols, enlèvements forcés, tortures.

C’est ce que dévoile une enquête sans précédent de Disclose, qui a analysé 32 528 actions militaires survenues en Ukraine entre le 24 février 2022 et le 24 février 2023. Ces données, recensées par l’Acled (Armed conflict location & event data project), une organisation internationale spécialisée dans la collecte et l’analyse d’informations sur les conflits armés, nous les avons explorées par mots-clés pour isoler, vérifier et catégoriser, l’intégralité des événements dans lesquels des civils ont été blessés ou tués par les forces armées russes. Nous avons fait la même chose avec les infrastructures civiles détruites. L’objectif, jusque-là inédit : détailler les exactions commises contre la population civile durant les douze premiers mois du conflit, et compiler les événements qui pourraient constituer des crimes de guerre, au regard des Conventions de Genève, un ensemble de textes relatifs à la protection des civils en temps de guerre. Résultat : nous avons répertorié 5 834 événements* qui mettent en cause les hommes de Vladimir Poutine

Parfois, les soldats écrasent délibérément des véhicules civils et leurs occupants à l’aide de chars et autres blindés. Comme à Boutcha, une ville située à 25 kilomètres au nord-ouest de Kiev, où du matériel militaire français a été retrouvé sur les véhicules de l’armée russe, comme Disclose l’a révélé en mars 2022.

Photo prise à Boutcha, le 3 avril 2022. © Narciso Contreras, Anadolu Agency via AFP

Il y a tout juste un an, le 31 mars 2022, Boutcha était libérée par l’armée ukrainienne après 33 jours d’occupation. Les militaires découvraient des rues entières jonchées de corps. À l’époque, les images du « massacre de Boutcha » firent le tour du monde. D’après notre enquête, cette ville de 28 500 habitants concentre 35 événements assimilables à des crimes de guerre, dont des viols, des enlèvements arbitraires, ainsi que de nombreuses exécutions de civils. Des crimes semblables ont été commis sur l’ensemble du territoire ukrainien.

Ces douze derniers mois, parmi les atrocités commises contre des civils, il en est une qui est revenue à au moins 24 reprises : les violences sexuelles. D’après notre analyse des données de l’Acled, les hommes de Vladimir Poutine ont utilisé le viol comme une arme au service de la terreur. À Boutcha, des soldats ont violé, en mars 2022, et à plusieurs reprises, un groupe de vingt-cinq femmes âgées de 14 à 24 ans dans le sous-sol d’une maison. Neuf d’entre elles sont tombées enceintes. Le mois suivant, à Kherson, dans le sud du pays, des militaires russes ont fait subir des sévices sexuels à des enfants, provoquant la mort d’au moins trois d’entre eux. À Louhansk, dans le Donbass, ce sont huit femmes qui ont été violées entre le 13 juillet et le 27 juillet 2022, avant d’être tuées par l’occupant. L’ampleur des violences sexuelles subies par la population serait encore très largement sous-estimée, selon les Nations unies.

La fuite impossible

Depuis le début du conflit, de nombreux Ukrainiens ont aussi trouvé la mort alors qu’ils tentaient de fuir les zones de combats.

Vingt-cinq personnes faisant partie d’un convoi humanitaire sont mortes à proximité de Zaporijjia, le 30 septembre 2022. Elles ont été tuées par des missiles tirés par les forces armées russes. © Dmytro Smolienko/NurPhoto via AFP

D’après notre enquête, des évacuations de civils, des corridors humanitaires ou des opérations d’aides humanitaires ont été touchés ou empêchés par des attaques de l’armée russe à 121 reprises.

Dans leur fuite, ou lors de simples déplacements dans leur zone d’habitation, des Ukrainiens ont été blessés ou ont perdu la vie à cause de mines antipersonnel. Nous avons en effet recensé 109 événements de ce type depuis le début de la guerre. Notre enquête indique également que des armes à sous-munition, dont l’utilisation est pourtant interdite depuis 2010 par la Convention d’Oslo, en raison de leur imprécision, ont été utilisées à 59 reprises par les forces russes.

Des villes entièrement rasées

Notre enquête indique également que des bombardements, des tirs d’artillerie, de roquettes et de missiles ont frappé l’Ukraine pas moins de 26 024 fois. Et ce, essentiellement dans les zones urbaines du pays. « L’armée russe fait preuve d’un mépris flagrant pour la vie des civils en utilisant des missiles balistiques et autres armes explosives à large rayon d’impact dans des zones à forte densité de population », a déploré Amnesty International au lendemain de l’invasion.

L’anéantissement des zones d’habitation est confirmé par l’analyse d’images satellites du Centre satellitaire des Nations unies (Unosat). Exemple avec la ville d’Irpin : à l’aide d’images collectées le 31 mars 2022, Unosat estime que 71 % des bâtiments de cette ville de l’est de l’Ukraine ont été détruits par les bombardements.

Au cœur des villes ukrainiennes, ce sont aussi des infrastructures essentielles à la survie des populations qui sont sous le feu des forces militaires russes. À l’instar des établissements de santé, qui bénéficient pourtant d’une protection spécifique en vertu des Conventions de Genève. Au total, nous avons répertorié 123 événements dans lesquels des hôpitaux, des maternités, des centres de santé et des ambulances ont été endommagés ou détruits. Quand ils ne sont pas démolis, les établissements médicaux sont pillés. Le 29 avril 2022, du matériel utilisé en soins intensifs dans les hôpitaux de Marioupol et Donetsk a été volé par des militaires russes.

Un père et son nouveau-né, dans le sous-sol d’une maternité de Kiev convertie en abri, le 2 mars 2022. © Aytac Unal/Anadolu Agency via AFP

Autres infrastructures civiles largement prises pour cibles : les écoles. Depuis le 24 février 2022, des établissements scolaires dans lesquels pouvaient se cacher des habitants ont été touchés à 184 reprises par des tirs d’artillerie lourde et des frappes aériennes.

Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale a délivré un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine, « ce qui rend désormais périlleux ses déplacements à l’étranger », explique à Disclose l’avocate française Clara Gérard Rodriguez, en mission auprès du procureur général d’Ukraine, à Kiev. Le président russe est suspecté des crimes de guerre de déportation illégale et de transfert illégal d’enfants ukrainiens vers la Russie et les territoires occupés. « Il existe des motifs raisonnables de croire que Vladimir Poutine est personnellement responsable de ces crimes », a estimé la CPI. Selon les autorités ukrainiennes, plus de 16 000 enfants auraient été déplacés de force depuis le 24 février 2022.


Mathias Destal, Rémi Labed, Geoffrey Livolsi et Denis Vannier (Le Plan)

* Disclose a développé une carte interactive sur laquelle figure l’intégralité des données répertoriées dans cette enquête. Elle est accessible librement (en anglais) : https://ukraine.disclose.ngo/explore

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