Interpol : comment un réseau criminel a profité des failles de l’organisation pour bloquer des notices rouges

Un vaste réseau de corruption a permis d’exploiter les failles d’Interpol pour bloquer les notices rouges d’au moins vingt-huit criminels présumés. Au cœur du système : l’ancien président de la commission de contrôle des fichiers (CCF), l’organisme de surveillance d’Interpol, et le bureau de l’organisation en Moldavie. Malgré des alertes, Interpol a tardé à réagir, révèle Disclose sur la base de documents inédits.
Les failles d’Interpol ne profitent pas qu’aux autocrates. Elles peuvent aussi bénéficier à des trafiquants internationaux, des hommes d’affaires corrompus ou des escrocs en cavale. C’est ce que révèle la tentaculaire « affaire moldave », un système de corruption qui a permis à des personnes placées sur notice rouge de disparaître du jour au lendemain des radars de l’organisation. Pour réussir ce tour de passe-passe, ils ont pu compter sur un réseau bien implanté dans l’administration moldave, notamment parmi les fonctionnaires du bureau d’Interpol dans le pays. Mais pas que. Au cœur du scandale, il y a aussi un ancien dirigeant de l’organisation internationale. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de Vitalie Pirlog, l’ancien président de la commission de contrôle des fichiers (CCF), le gendarme d’Interpol.
Aujourd’hui, le même homme est poursuivi par la justice française pour « soustraction d’un criminel à l’arrestation ou aux recherches », « escroquerie en bande organisée » et encore « corruption active en bande organisée d’agent public étranger ». Sollicité par Disclose via son avocat français, Vitalie Pirlog, présumé innocent, n’a pas donné suite.
Le loup dans la bergerie
En Moldavie, Vitalie Pirlog n’est pas un inconnu. Ministre de la justice entre 2006 et 2009, éphémère premier ministre, directeur du service de renseignement… c’est un homme introduit dans le milieu politique et industriel local qui est élu en mars 2017 à la tête de la stratégique CCF. Très vite, des avocats et défenseurs des droits humains, mais aussi des journalistes et des ONG alertent sur le profil sulfureux de Vitalie Pirlog et ses liens avec les milieux politiques et financiers d’une ancienne République socialiste gangrenée par la corruption.

Six mois après la nomination de Vitalie Pirlog, l’avocate et activiste moldave Ana Ursachi dénonce ce choix lors d’une conférence sur les droits humains à Varsovie : « Vitalie Pirlog a participé à la répression de la révolte anti-régime du 7 avril 2009, dénonce-t-elle. De nombreuses décisions ont été rédigées par Pirlog personnellement, et maintenant, c’est à lui qu’il revient de décider quels cas [traités par Interpol] sont motivés par des intérêts politiques ou non. »
Début 2018, c’est une enquête du média Der Spiegel qui braque les projecteurs sur la Moldavie. L’hebdomadaire allemand rapporte des accusations sur un « scandale » impliquant la transmission d’informations sensibles issues d’Interpol à des hommes d’affaires locaux.
En février de l’année suivante, un entrepreneur ukrainien accuse Vitalie Pirlog de participer à un système d’extorsion de fonds organisés par un homme d’affaires proche du pouvoir et Pavel Filip, le Premier ministre de l’époque. D’après la plainte déposée par Mykola Sambozhuk à Kiev, en Ukraine, et consultée par Disclose, les deux hommes lui auraient extorqué quatre millions de dollars contre la fin de poursuites judiciaires en Moldavie. Ainsi que le retrait de son nom du fichier des personnes recherchées par Interpol, grâce au soutien du « chef de la commission des fichiers ». Un certain Vitalie Pirlog. Classée sans suite par la justice ukrainienne en mars 2019, la plainte a-t-elle été examinées par l’organisation policière ? Sollicité par Disclose, Interpol n’a pas souhaité faire de commentaires.
En attendant, les alertes continuent. L’une d’elles implique Vladimir Plahotniuc, longtemps présenté comme l’homme d’affaires le plus influent de la République moldave. Qualifié de « marionnettiste » du théâtre politique et économique local par des opposants, il est aussi proche de Vitalie Pirlog, dont il aurait poussé la candidature à la présidence de la CCF. Dernière ligne à son curriculum vitae : l’oligarque est au centre d’une fraude bancaire à un milliard de dollars, le « casse du siècle » moldave. Poursuivi par la justice, il a fui le pays en juin 2019. Une fuite qui aurait pu être interrompue grâce à une notice rouge réclamée par les autorités moldaves. Or, Interpol a refusé de la diffuser, selon la justice moldave. L’organisation change finalement d’avis en 2025 : placé sur notice rouge, le fugitif est interpellé cet été-là par la police grecque, puis extradé vers la Moldavie.
La France ouvre les yeux à Interpol
C’est une opération antidrogue française qui va accélérer la prise de conscience d’Interpol et de ses plus hautes instances.
Le 27 février 2020, trois tonnes de cocaïne dissimulées dans un conteneur de purée de banane débarquent au port de Marseille. Les policiers de l’Office anti-stupéfiants (Ofast), tuyautés par la DEA américaine, suivent la cargaison jusqu’à une villa proche de l’étang de Berre, dans les Bouches-du-Rhône. Rapidement, les enquêteurs remontent au commanditaire présumé : Tarik Kerbouci. Celui qui se fait appeler « Bison » devient l’un des hommes les plus recherchés par l’Ofast.
Deux ans plus tard, alors que le Franco-Algérien profite du soleil de Dubaï, la police française l’inscrit sur notice rouge. Cette dernière ne va pas rester visible bien longtemps. Le 3 janvier 2023, l’avis de recherche est mystérieusement bloqué par la CCF, la fameuse commission de contrôle des fichiers. Le 9 janvier, les policiers français interrogent l’équipe d’Interpol : « Pourquoi [la notice rouge] est-elle bloquée ? ». Silence radio. Ils reposent la question le 27 janvier, puis le 3 février, comme en attestent les échanges internes que Disclose s’est procurés. Réponse de la CCF : « Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de fournir d’autres informations à votre BCN concernant cette affaire ». Circulez.
Schéma de corruption
En réalité, cela fait quelques semaines déjà que les équipes de la CCF ont identifié une anomalie dans le dossier Kerbouci. Fin décembre 2022, ils ont constaté que le narcotrafiquant présumé a déposé un dossier de demande d’asile en Moldavie, en vue de faire supprimer sa notice rouge. Outre son avocat en Espagne, celui qui a déposé la première requête auprès de la commission, les agents remarquent la présence d’une entité plus officieuse. Une société de conseil dénommée MCE Advisory qu’ils désignent comme l’« avocat caché » de Tarik Kerbouci.
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Au fil des plaintes qu’elle reçoit, la CCF découvre d’autres dossiers liés à cette entreprise, créée en 2019 aux Émirats arabes unis. On y trouve des ressortissants chinois, dont un ancien cadre de l’unité anticorruption de l’armée chinoise, des oligarques russes ou des citoyens ukrainiens. En tout, MCE Advisory se présente comme le représentant officiel de vingt requérants. Dans six autres cas, la CCF suspecte la société émiratie d’être impliquée dans le montage du dossier.
« Les systèmes ont fonctionné comme prévu »
Plusieurs mois après les premiers soupçons, Interpol réagit en faisant un signalement au PNF, le Parquet national financier français. Il donne lieu à l’ouverture d’une enquête judiciaire, le 25 août 2023. Près d’un an plus tard, le 4 juin 2024, des perquisitions coordonnées par la justice française et moldave sont menées dans les bureaux d’Interpol à Chisinau, la capitale de la Moldavie.
Le même jour à 16h04, le secrétaire général d’Interpol, Jürgen Stock, se fend d’un e-mail à l’ensemble de ses équipes. Dans ce courriel que nous nous sommes procuré, il minimise l’affaire, évoquant « un petit nombre de notices rouges » concernées. Il se félicite que « les systèmes ont fonctionné comme prévu » et que « des dispositions ont immédiatement été prises afin qu’une enquête soit menée en interne et qu’un signalement soit fait aux services chargés de l’application de la loi ». Sollicitée par Disclose, l’organisation n’a pas souhaité réagir, s’abritant derrière l’enquête judiciaire en cours.
En réalité, pas moins de 28 notices rouges ont été bloquées dans le cadre de cette affaire, selon la justice moldave.
Le mécanisme semble bien rodé. Des entités opaques, dont MCE Advisory, gèrent le processus de demande d’asile en Moldavie de leurs clients sur notice rouge, constituent le dossier et le transmettent à Interpol. Avec tous les papiers en règle, fournis par des agents corrompus du bureau local d’Interpol à Chisinau et du service de l’immigration moldave. Et qu’importe si aucun des demandeurs n’a jamais mis un pied dans le pays, la manœuvre profite d’une faille dans le système de l’agence policière : la résolution pour les réfugié·es d’Interpol qui permet à un demandeur d’asile de réclamer le blocage ou l’annulation de sa notice rouge durant l’examen de sa requête. L’idée étant d’éviter des traques politiques, encore trop nombreuses, comme le démontrent l’enquête de Disclose Interpol Files.
Pour exploiter cette faille, il fallait la connaître. Et pour la connaître, il fallait en étudier les rouages. En tant qu’ancien président de la commission de contrôle d’Interpol, Vitalie Pirlog était à la meilleure place. L’argent de la corruption aurait été transféré entre la fin 2022 et début 2023 dans une société qu’il a créée… aux Émirats arabes unis. Selon une source proche de l’enquête judiciaire moldave, il pilotait justement le système grâce à des sociétés domiciliées dans le pays.
Vitalie Pirlog a été interpellé aux Émirats arabes unis le 15 juin 2025, avant d’être extradé en France. L’ancien dirigeant de l’agence policière avait été placé sur notice rouge par la France quelques mois plus tôt. Il dort aujourd’hui en prison.
Enquête et data : Mathieu Martinière, Robert Schmidt
Coordination éditoriale : Mathias Destal, avec Ariane Lavrilleux
Fact-checking : Rémi Labed
Édition : Mathias Destal
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Serve
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