Interpol : des journalistes et militants politiques turcs fichés comme « terroristes »

Depuis une décennie, la Turquie s’appuie sur l’organisation de police criminelle pour mener une traque acharnée contre des opposant·es politiques et des journalistes en exil, révèle Disclose, documents confidentiels d’Interpol à l’appui. Face à l’ampleur des manipulations, l’agence internationale a imposé des contrôles renforcés à Ankara en 2021, avant de faire machine arrière.
Le journaliste Akin Olgun n’aurait jamais dû être placé sur notice rouge d’Interpol. Réfugié en Angleterre en 2002, où il a obtenu la citoyenneté britannique, ses déboires avec l’organisation de police criminelle internationale commencent par un tweet. Le 28 mars 2021, il publie un message sur la récente installation dans une banlieue huppée de Londres du gendre et ancien ministre des Finances de Recep Tayyip Erdoğan. Le post déplaît fortement au régime, mais l’affaire en reste là. Jusqu’à ce 13 octobre 2022, où Akin Olgun est interpellé à l’aéroport de Rhodes. La police grecque, qui pense avoir arrêté un dangereux terroriste, lui apprend qu’il est recherché par Interpol. Il est envoyé en prison. Il y reste plus d’un mois.
Le journaliste, profondément marqué par cet épisode, ne souhaite plus s’exprimer publiquement. Mais dans un entretien donné à un média turc après sa sortie de prison, Akin Olgun dit avoir été arrêté sur le fondement d’accusations de terrorisme vieilles de vingt-sept ans. Des poursuites « forgées de toutes pièces », selon un courrier envoyé à Interpol par l’ONG Reporters sans Frontières, qui lui ont valu de passer « sept ans en prison en Turquie », où il aurai subi « torture et autres mauvais traitements ». Son nom a finalement été supprimé des bases d’Interpol en 2024. Motif : l’affaire est politique et non criminelle.
Le cas d’Akin Olgun s’inscrit dans une vaste opération de manipulation d’Interpol par le régime autoritaire de Recep Tayyip Erdoğan. Une machination qui a pris une tournure alarmante à partir de 2016.
La chasse aux gülenistes
À l’époque, des militaires des forces armées turques tentent de renverser le chef de l’État, au pouvoir depuis 2003. L’opération se solde par la mort de 290 personnes, dont une centaine de putschistes, et une répression tous azimuts contre les sympathisants du prédicateur Fethullah Gülen, accusé sans preuve d’être à la tête du complot. Plusieurs journaux et chaînes de télévision sont fermés, les arrestations arbitraires sont quotidiennes.
Pour mener sa chasse aux gülenistes, le régime multiplie les demandes de placement sur notices rouges. Dans le même temps, Ankara annule plusieurs centaines de milliers de passeports turcs pour des motifs politiques et profite de la manœuvre pour en inscrire une partie dans une base de données d’Interpol baptisée SLTD, pour « stolen and lost travel documents ». Ce fichier est scruté par les douanes du monde entier ; il contient des documents d’identité volés, perdus, révoqués ou invalides. Une simple occurrence dans le SLTD peut vous stopper à la frontière de n’importe quel pays. Interpol réagit en bloquant l’accès à Ankara, avant de faire le ménage dans la base de données. L’agence supprime près de 74 000 passeports et documents de voyage turcs, entre 2016 et 2021 – la Turquie est néanmoins parvenue à en inscrire 560 supplémentaires, en 2023, tous jugés problématiques par Interpol.
Sur la même période, l’organisation rejette également des centaines de notices rouges à caractère politique : pas moins de 773 dossiers entre 2016 et 2021. Les personnes visées sont toutes accusées d’appartenir au mouvement Gülen.
En 2021, Interpol semble réagir à la hauteur de l’enjeu. L’État turc est inscrit sur la liste des pays sous « mesures correctives ». En clair, son utilisation des notices rouges et des messageries internes à l’organisation fait l’objet d’une surveillance renforcée. Mais la bonne résolution ne dure pas : moins de trois ans après, les mesures sont levées. Pour bonne conduite ? Un document obtenu par Disclose laisse planer le doute. Rédigé par l’équipe des mesures correctives en janvier 2025, il indique noir sur blanc que « les requêtes d’Ankara continuent de poser des défis » à l’organisation. « Malgré l’amélioration des statistiques, le pourcentage de non-conformité reste plus élevé que dans la plupart des pays », concluent les auteurs.

Yaser Ornek est une victime directe de la « non-conformité » d’Ankara. Aujourd’hui réfugié en Suisse, le jeune homme de 30 ans a bien voulu témoigner de l’événement qui, dit-il, « a profondément marqué ma vie ».
En juillet 2022, sur une route bavaroise entre la Suisse et l’Allemagne, Yaser Ornek est arrêté par la police lors d’un banal contrôle routier. En faisant une recherche sur son nom, les policiers allemands s’aperçoivent qu’il est recherché par Interpol depuis trois ans pour des liens supposés avec le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un mouvement politique armé. Il est conduit au commissariat, puis en prison, où il passera douze jours. En réalité, le jeune homme paye pour ses années de militantisme étudiant en Turquie, entre 2013 et 2017, en soutien aux Kurdes. « Pendant cette période, j’ai été arrêté trois fois par la police, rembobine-t-il auprès de Disclose. J’ai été condamné à des amendes et emprisonné quatre mois pour mes activités et opinions politiques à l’université ».
En tout, Yaser Ornek a été traqué trois ans par Ankara. Pourquoi Interpol n’a pas réagi plus tôt, alors même qu’il est réfugié suisse depuis 2020 ? Interrogée sur ses défaillances, l’organisation n’a pas souhaité faire de commentaires. Le jeune homme, lui, n’a jamais revu sa famille restée en Turquie, pas même dans un autre pays, de crainte d’être arrêté. Son père est mort il y a quelques mois sans qu’il puisse lui dire au revoir.

Passeports annulés, accusations de terrorisme non fondées… dans son arsenal de techniques visant à manipuler Interpol, il y en a encore une qu’Ankara tente de mettre à profit : le délit inventé de toute pièce. C’est ce qu’a révélé le journaliste d’origine turque Levent Kenez dans le média suédois Nordic Monitor. Son article s’appuie sur une note rédigée en juin 2025 dans laquelle le directeur adjoint du bureau d’Interpol à Ankara explique aux institutions policières et judiciaires turques comment obtenir l’aide d’Interpol pour l’arrêter lui, Levent Kenez, et le faire extrader. La combine est simple : elle consiste à remplacer la véritable raison de la traque – ses liens avec le gülenisme – par un motif d’arrestation jugé plus légitime. Comme celui « de collecte ou diffusion illégale de données à caractère personnel ». La manœuvre en est restée à l’état de tentative. Mais le journaliste réfugié en Suède depuis dix ans ne craint qu’une chose : que « le gouvernement d’Erdoğan continue à user de diverses tactiques pour obtenir des notices rouges contre ses opposants politiques. » Sollicité, le bureau d’Interpol à Ankara n’a pas donné suite.
Enquête et data : Mathieu Martinière, Robert Schmidt et Rémi Labed
Coordination éditoriale : Mathias Destal, avec Ariane Lavrilleux
Fact-checking : Rémi Labed
Édition : Mathias Destal
Photos : Nicolas Serve
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Serve
Vous êtes notre seule force
Le ministère de la justice exige la censure de notre enquête « Egypt Papers » et la mise en examen de notre journaliste Ariane Lavrilleux pour « divulgation d’un secret de la défense nationale ». Pour faire face à cette nouvelle offensive de l’État, nous allons avoir besoin de vous. Aidez-nous à tenir tête en faisant un don à Disclose chaque mois.
Votre soutien est notre force : chaque don compte !





