La faillite de l’Etat face aux déserts médicaux

Depuis près de trente ans, les pouvoirs publics ont dépensé plusieurs milliards d’euros dans la lutte contre la fracture médicale. En vain.
Bourses d’études, prime de maintien dans un territoire isolé, rémunération forfaitaire en cas de maladie, aides à l’installation… Depuis 1995, plus de 25 dispositifs publics se sont succédés pour tenter d’endiguer la désertification médicale. Sans résultats probants. « Ces initiatives dispersées ont conduit depuis le début des années 2010 à une forme de fuite en avant, sans évaluation ni de l’efficacité globale ni du rapport coût/avantage qui en résulte », soulignait un rapport de la Cour des comptes, en 2017. Selon les estimation des auteurs, l’ensemble de ces mesures coûteraient chaque année jusqu’à 3 milliards d’euros au système de santé français.
Une « fuite en avant » qui s’est poursuivie ces dernières années, comme le démontre l’enquête réalisée par des étudiants de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej), avec Disclose. Après avoir passé au crible les rapports annuels des fonds d’intervention régionaux (FIR), un budget alloué par le ministère de la santé aux agences régionales de santé (ARS), nous avons isolé le coût des dix dispositifs publics les plus emblématiques de la lutte contre la désertification médicale dont la télémédecine, la création des centres de santé et des maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) ou encore l’exercice pluridisciplinaire et regroupé. Résultat : entre 2016 et 2019, ces mesures ont coûté 286 millions d’euros à l’Etat, sans que leur bien-fondé n’ait jamais été évalué.
l’opacité
A y regarder de près, lesdites mesures apparaissent souvent inadaptées à l’évolution du métier et aux attentes des jeunes diplômés. « Ils se posent beaucoup plus de questions qu’avant, notamment sur le projet de santé d’un territoire et le réseau professionnel », confirme Laure Dominjon, présidente de l’intersyndicale des jeunes médecins ReAGJIR. A quoi s’ajoutent l’opacité et le manque d’information sur les dispositifs en vigueur.
A titre d’exemple, lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail, « les jeunes médecins ne savent toujours pas à quoi servent les agences régionales de santé », souligne la syndicaliste, pointant du doigt l’absence de collaboration entre les ARS et les facultés de médecine. Il arrive aussi que les projets ne soient pas adaptés à la réalité du terrain, comme cela peut-être le cas avec les MSP, un dispositif initié en 2007 dans le but de favoriser le regroupement de plusieurs professionnels sur un même territoire. « Beaucoup d’élus veulent absolument monter des maisons de santé pluridisciplinaires. Le problème, c’est qu’ils en oublient parfois de se concerter avec les professionnels déjà présents sur le territoire. Or, s’ils n’ont pas été associés au projet en amont, il y a de grandes chances pour que les soignants refusent d’y participer, n’y voyant pas leur intérêt », explique le chercheur et géographe Guillaume Chevillard, auteur du livre Remédier aux déserts médicaux (Rue d’Ulm, 2020).
la surenchère
Pour faire face à cette crise sans fin, des collectivités territoriales se mobilisent en développant leur propre stratégie. C’est le cas de l’Isère qui, en 2018, a lancé « Isère médecins », un dispositif censé encourager l’installation de médecins dans le département. Parmi les avantages proposés : une subvention de 100 000 € pour la création d’une MSP ou une bourse d’étude de 56 000 € pour les internes en médecine générale. En échange de quoi, ces derniers devront exercer pendant au moins 570 jours dans l’une ou l’autre des 421 communes du département privées d’accès aux soins.
Le hic, c’est que l’amoncellement de ces dispositifs finit par provoquer « une surenchère entre les collectivités et une aggravation de la fracture territoriale », alerte Jean-François Longeot, sénateur (Union centriste), membre de la commission de l’aménagement du territoire et rapporteur, en 2020, d’une étude sur les déserts médicaux. « Si les médecins ont le choix entre deux communes désertées, ils choisiront forcément celle ayant le plus de moyens financiers », conclut-il.
l’impasse
Face à l’hémorragie, une poignée de parlementaires ont essayé de faire voter des mesures contraignantes : fin de la liberté d’installation, sanctions pécuniaires, délégation d’actes médicaux à d’autres professionnels… En vain. A chaque fois, ils se sont heurtés à l’opposition de la profession, à commencer par les 41 médecins élus à l’Assemblée nationale. Par deux fois, le député de la Mayenne Guillaume Garot (Parti socialiste) a soumis un article de loi visant à réguler l’installation des médecins. Supprimé une première fois en 2018 lors de son passage en commission des affaires sociales, il l’a été de nouveau en 2019. Parmi les principaux adversaires de cette proposition figurait le député Olivier Véran, l’actuel ministre de la santé.
Cette enquête a été réalisée par des étudiants du Master 2 de la spécialisation presse écrite et multimédia du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ).

