26 févr. 2020

« Le revers de la médaille », les coulisses de l’enquête

« Le revers de la médaille », les coulisses de l'enquête

Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere racontent leur méthode et les enseignements tirés de leur enquête sur les violences sexuelles dans le sport amateur.

Comment est venu le projet d’enquêter sur les violences sexuelles dans le sport ?

Mathieu Martiniere : Après avoir travaillé sur les violences sexuelles dans l’Église, nous savions que ce type d’investigation n’avait pas été menée dans le milieu sportif et nous avions l’intuition qu’en prenant le temps et en cherchant bien, nous ferions face à un phénomène similaire. L’entraîneur peut avoir la même aura et exercer la même emprise que le prêtre…

Comment avez-vous travaillé ?

MM : Notre ambition, dés le départ, était de chercher à comprendre les mécanismes qui rendent possibles le passage à l’acte. Nous voulions savoir s’il existait des raisons systémiques alimentant l’omerta et permettant à des pédocriminels de rester en poste malgré des alertes voire des condamnations pour des faits similaires.

Daphné Gastaldi : Notre idée n’était pas de cibler les agresseurs mais de pointer les dysfonctionnements. Nous nous sommes donc concentrés sur un certain nombre de cas en privilégiant le qualitatif au quantitatif. Cela nous a permis de distinguer cinq types de dysfonctionnements.

Quelles ont été vos méthodes, qu’avez-vous découvert ?

DG : Nous avons commencé par lister dans un tableur toutes les affaires que nous trouvions notamment dans les archives de la presse locale. Cela allait des brèves au compte rendu d’audience judiciaire en passant par des articles plus longs et documentés. Nous avons ensuite classé ces différentes affaires par sport et par dysfonctionnements en prenant soin d’écarter les dossiers où nous ne constations pas d’anomalies dans leur traitement au sein du club, de la ligue ou de la fédération concernée. Au total, pendant les huit mois d’enquête, nous avons compilé des centaines de faits divers que nous avons triés, vérifiés, recoupés. Certaines affaires ont été plus rapides que d’autres à élucider. Une dizaine sont totalement inédites.

Crédit : Raoul Seigneur

Au final, nous avons conservé 77 dossiers de violences sexuelles marqués par des dysfonctionnements graves. Dans 77% des cas l’agresseur a été maintenu en poste malgré une condamnation ou une procédure judiciaire. Dans un cas sur deux, l’agresseur a récidivé, sans parler du soutien dont il a pu bénéficier de la part de dirigeants de clubs ou de ses proches. Dans la grande majorité des affaires, les victimes n’avaient pas 15 ans au moment des faits.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

MM : La nature et la sensibilité du sujet sont telles qu’il a parfois été difficile de recueillir la parole des victimes. Tout au long de l’enquête, nous avons été extrêmement vigilants et soucieux d’anonymiser les éléments qui auraient pu être préjudiciables pour les gens qui nous ont confié leur histoire… Nous n’avons négligé aucun détail et surtout on a taché de bien leur expliquer l’impact possible d’une telle médiatisation.

Vous avez dressé une liste de pistes pour améliorer la situation. Savez-vous si les mesures mises en place à l’étranger ont d’ores et déjà eu un impact ?

MM : Des scandales similaires ont eu lieu aux États-Unis et au Royaume-Uni où de nombreuses victimes se sont exprimées à la suite des révélations, notamment dans le monde du foot… Aux États-Unis par exemple, il y a eu la création du « Center for a safe sport », une organisation indépendante chargée entre autres choses de recueillir la parole des victimes. En Corée du Sud, un double scandale dans le patinage olympique a généré une réaction très forte du gouvernement.

DG : En France, les lignes bougent enfin ! Après la publication, le ministère des Sports a reçu des centaines de nouveaux signalements. Une cellule a été spécialement créée pour recueillir ces signalements et suivre l’avancée des cas que nous avons révélés.

Lire notre article « Pédophilie dans le sport : l’onde de choc »

Suite à l’enquête, la ministre Roxana Maracineanu a organisé à Paris une convention sur les violences sexuelles dans le sport le 21 février. Plus d’une dizaine de présidents et directeurs techniques de fédérations sportives étaient présents, c’était la première fois. Reste à savoir si les moyens humains et financiers suivront après les annonces faites ce jour-là.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de l’enquête ?

DG : La défense des agresseurs dans plusieurs affaires, une défense viscérale, hallucinante, plus forte que dans l’Église. Il y a aussi la méconnaissance du code du sport qui interdit pourtant d’exercer à quelqu’un déjà condamné. Des présidents de ligue, par exemple, ne connaissent pas cet article de loi… C’est fou quand on y pense. Il y a aussi un gros souci dans la transmission des informations, à tous les niveaux : justice, clubs, fédérations, services de l’Etat… la chaîne déraille très facilement, tout le monde se renvoie la balle, personne ne prend sa responsabilité.

MM : Nous avons également découvert une aberration concernant les bénévoles : il n’y a pas de filtrage les concernant. Tu peux donc être condamné pour viol sur mineurs et te retrouver à bosser avec des enfants… C’est un véritable fléau. Dernier élément, le fait qu’on n’a pas trouvé un seul agresseur féminin, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas.

Propos recueillis par Anne-Sophie Novel