Pédophilie dans le sport : l’onde de choc

Depuis la publication de notre enquête, le monde du sport est secoué par l’ampleur du scandale. Retour sur l’impact des révélations de Disclose.
Jeudi 30 janvier, la ministre des Sports est invitée sur la matinale de France Inter. Roxana Maracineanu est venue réagir au témoignage de Sarah Abitbol, une multiple championne de France de patinage artistique qui raconte dans un livre avoir été violée par son entraîneur à l’âge de 15 ans. « Ce n’était pas jusqu’à aujourd’hui une priorité ministérielle. C’en est une aujourd’hui », assure la ministre. Quatre jours plus tard, lundi 3 février, cette dernière demande la démission du président la Fédération des sports de glace, Didier Gailhaguet, accusé d’inaction.
Cette nouvelle « priorité ministérielle » de Roxana Maracineanu a été inscrite à son agenda il y a un mois et demi. Le 12 décembre, précisément. Ce jour-là, Disclose publie aux côtés de ses partenaires « Le revers de la médaille », une enquête accablante sur la pédocriminalité et les violences sexuelles dans le sport. Ce travail de huit mois dans le monde fermé des clubs et des fédérations dévoile l’ampleur d’un scandale qui a fait au moins 276 victimes dans 28 disciplines sportives différentes. Dans l’écrasante majorité des cas, les victimes avaient moins de 15 ans au moment des faits.

« Depuis l’affaire Disclose, tous les jours, on a des appels au ministère pour nous dire que des choses se sont passées il y a deux ans, il y a cinq ans, en ce moment », reconnaît la ministre, toujours au micro de France Inter. « On a saisi ce problème à bras le corps. J’ai un compte rendu tous les lundis matin du suivi des affaires », poursuit-elle.
Une cellule dédiée
Quelques jours après la publication de l’enquête, le ministère a annoncé la création d’une « cellule » spéciale dédiée aux affaires de violences sexuelles dans le milieu sportif. Une première. Trois agents ont été mobilisés pour « instruire les dossiers et vérifier les suites données aux cas révélés par l’enquête [de Disclose] notamment au niveau des enquêtes administratives« , indique une conseillère de la ministre des Sports. Notre interlocutrice ajoute : « Beaucoup de fédérations ont été ébranlées, il faut se mettre en ordre de marche ».
L’onde de choc est telle que Roxana Maracineanu a envoyé, le 10 janvier, un courrier à l’ensemble des présidents de fédérations et aux directeurs techniques nationaux. Dans ce document de 4 pages que Disclose s’est procuré, la ministre les enjoint à faire remonter « toute situation laissant penser que des violences sexuelles ont été commises au sein de [leur] fédération ». Plus loin, la ministre précise que « des enquêtes administratives seront aussitôt diligentées ».
Défaut d’information
Au cours de notre enquête, nous avons découvert un élément inquiétant. La plupart des dirigeants sportifs sollicités ne connaissent pas la législation en vigueur et les moyens dont ils disposent pour prévenir les agressions sexuelles. Une convention sur le thème des violences dans le sport doit justement avoir lieu à Paris le 20 février prochain. Objectif : sensibiliser le monde sportif à ce dossier brûlant, comme l’indique le cabinet de la ministre : « Il y a un vrai défaut d’information. Parfois, des cadres d’État n’ont pas les procédures en tête ni une bonne connaissance des outils à leur disposition« .
Cette convention sera aussi l’occasion de dévoiler les conclusions d’un rapport de l’Inspection générale sur les violences sexuelles dans le sport et de revenir sur les affaires et les dysfonctionnements révélés par Disclose. À commencer par l’absence de vérification des antécédents judiciaires des bénévoles qui exercent une activité dans des associations sportives.
Sur ce point, une élue de la majorité a posé une question écrite à la ministre des Sports, mardi 4 janvier. Après avoir longuement cité l’enquête de Disclose, Marie-Pierre Rixain lui demande de préciser quelles « mesures son ministère entend prendre pour rectifier des manquements administratifs qui peuvent mener à des situations traumatisantes pour les victimes et ainsi protéger les sportifs de potentielles agressions sexuelles. »

Concernant le contrôle des bénévoles, le ministère a récemment lancé une expérimentation dans la ligue de football du Centre-Val de Loire. « On accélère l’expérimentation », explique-t-on aujourd’hui au cabinet de Roxana Maracineanu. Lors de son intervention sur France Inter, cette dernière est allée encore plus loin, promettant que ses services élargiraient rapidement le dispositif afin de « demander aux associations et aux fédérations de lister tous les bénévoles qui encadrent des enfants de manière à pouvoir contrôler leur fichier ». Le hic, c’est qu’aucun budget n’a encore été débloqué pour mettre des agents à disposition. « Il faut du personnel Jeunesse et sports dédié à ces contrôles, s’inquiète le député d’opposition Régis Juanico, très impliqué sur la question. S’il n’y a pas de moyens humains, tout cela restera théorique ».
Plan Orsec
Du côté sportif, la réaction la plus forte est venue de la Fédération française de tennis de table (FFTT). Dans la foulée de l’enquête, la FFTT a envoyé un communiqué réclamant « de toute urgence » la mise en place d’« un plan Orsec » – une mesure réservée aux situations de crise –, mobilisant l’ensemble du monde sportif afin de « protéger les jeunes licenciés ». Cette demande fait suite à nos révélations sur le cas de Yves R., un éducateur condamné pour viol sur mineur à Lyon mais qui avait retrouvé une activité d’animateur de tournoi et de juge-arbitre à Brest des années plus tard. « Désormais, on bloque d’office la licence de toute personne condamnée pour agression sexuelle sur mineur et toute personne inscrite au Fichier des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes », précise le directeur général Paul de Keerle, chargé de centraliser pour la première fois les dossiers qui touchent sa Fédération. « Même à partir du dépôt de plainte, on suspend », insiste-t-il.
Sans attendre, la Fédération française de tir à l’arc a emboîté le pas. Dans un communiqué publié le 12 décembre, elle appelle à « une mobilisation commune du mouvement sportif et de l’État en vue de protéger les pratiquants les plus vulnérables ». Il faut dire que le monde des archers a été secoué par l’affaire de Roland F., encadrant bénévole dans les Côtes-d’Armor. Déjà condamné pour des agressions sexuelles sur mineurs, nous révélions que le septuagénaire dont le casier judiciaire n’avait jamais été vérifié a récemment fait d’autres victimes parmi les jeunes placés sous son autorité. Depuis l’été dernier, Roland F. purge une peine de huit ans de prison. Ces jours-ci, la Fédération de tir à l’arc aurait « validé le fait de demander à chaque entrant en formation fédérale l’extrait de son casier judiciaire », selon Benoît Binon, le directeur technique national. « C’était déjà possible, mais on va le rendre systématique« , souligne-t-il. La Fédération envisage également de désigner des référents en région et de créer une commission éthique pour accompagner les clubs confrontés à des affaires de violences sexuelles. Reste à savoir si l’État soutiendra financièrement la démarche. « A un moment, il faut apporter des moyens concrets au-delà d’un flyer aux fédérations », tacle Benoît Binon.
« Le mal est fait »
D’autres fédérations ont immédiatement réagi. C’est le cas dans la boxe où la commission du Grand-Est instruit actuellement le cas de l’entraîneur principal d’un club de la région pourtant condamné en 2014 et interdit d’exercer auprès de mineurs. « Il vient d’être convoqué en vue d’une exclusion« , déclare à Disclose le président de la commission de discipline du Grand-Est, Antoine La Loggia. Sa licence devrait lui être retirée dans les prochaines semaines. En attendant une sanction officielle, le boxeur aurait l’interdiction de se rendre au club, selon Antoine La Loggia.
Dans le judo, la Fédération dit avoir découvert la gravité d’un cas mis au jour par notre enquête. Il s’agit de l’affaire Patrice Veille, du nom du directeur technique de l’ESSM Judo de Saint-Martin-d’Hères. Condamné en appel en 2016 à 18 mois de prison avec sursis et interdiction d’exercer auprès d’enfants, Patrice Veille a encadré des mineurs lors de stages de judo en Inde et occupe toujours un poste administratif au sein de son club. « Il est évident que nous allons saisir notre commission de discipline« , garantit Jean-René Girardot, vice-président et secrétaire général de la Fédération française de judo.
Dans le tennis, nous avions révélé plusieurs affaires dont celle de Bruno Balbine, toujours en poste malgré une condamnation à cinq ans de prison, dont deux ans ferme pour viol et agression sexuelle sur une fillette de 12 ans, en 1999. Après plusieurs semaines de vérifications, la Fédération française de tennis nous confirme que Bruno Balbine ne peut « exercer de fonction d’encadrement des activités physiques et sportives« . Les dirigeants des deux clubs dans lesquels il intervenait « ont tiré toute conséquence » de cette interdiction, conclut la Fédération.
Sur les terrains comme dans les gymnases, la parole se libère. De nouvelles affaires surgissent. Des victimes murées dans le silence osent enfin parler. Et puis, d’autres cas révélés par Disclose s’étoffent.
À l’instar d’une affaire près de Montauban où plusieurs enfants accusent leur éducateur de gymnastique d’agressions sexuelles. Depuis des mois, les parents cherchent d’autres victimes potentielles. La publication de l’enquête a accéléré les choses. « Une jeune fille nous a écrit, tout lui est revenu suite aux articles », témoigne Sylvie, l’une des mères mobilisées sur ce dossier. Trois nouvelles familles se sont également constituées partie civile depuis la publication de notre podcast et la médiatisation de l’affaire. « Le mal est déjà fait, dit Sylvie. Maintenant, il faut que les victimes se manifestent. »
Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere
Pour recueillir les paroles des victimes ou témoins d’agressions sexuelles en milieu sportif, un formulaire en ligne a été créé. Votre anonymat sera respecté : https://abus-sport.disclose.ngo/fr/witness

