17 juin 2021

En campagne, l’alarmante pénurie de médecins spécialistes

En campagne, l’alarmante pénurie de médecins spécialistes

Plusieurs millions de Français sont privés d’accès à la médecine spécialisée alors que le nombre de praticiens augmente depuis dix ans. Une exclusion aux conséquences préoccupantes.

Pour être pris en charge dans les meilleures conditions, encore faut-il être diagnostiqué à temps. Oncologie, cardiologie, ophtalmologie, gynécologie… Entre 2012 et 2019, ces spécialités ont totalement disparu de régions entières, privant des centaines de milliers de personnes d’un suivi médical pourtant essentiel. 

En s’appuyant sur des milliers de données de santé, des étudiants de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej), avec Disclose, ont analysé cette érosion aux conséquences sanitaires parfois désastreuses.  

D’après nos résultats, l’absence de spécialistes du cancer dans plusieurs départements ruraux pourrait, par exemple, avoir un impact direct sur l’augmentation du taux de mortalité lié à cette maladie. Sur les dix départements où le nombre d’oncologues, d’hématologues, de radiothérapeutes et autres spécialistes du cancer est largement inférieur à la moyenne nationale, nos calculs indiquent que huit d’entre eux ont enterré beaucoup plus de malades du cancer que le reste du pays, entre 2012 et 2019. C’est notamment le cas de la Creuse, du Cantal, de la Nièvre ou de la Lozère.

Prenons l’exemple de l’année 2015 : sur une population de 100 000 habitants, le nombre de cancérologues était alors égale à 17,57 médecins. Le taux de mortalité dû au cancer, lui, était légèrement supérieur à 247. Dans la Creuse, qui ne comptait alors que 8,5 médecins spécialistes, le taux de mortalité était 49% plus élevé (368,88 morts). 

Taux de décès du cancer comparé au nombre de spécialistes pour 100 000 habitants

Cette possible corrélation entre un fort taux de mortalité et l’absence de spécialistes du cancer a déjà été évoqué dans un rapport de l’agence Santé publique France, en 2019. Selon ses auteurs, la surmortalité dans certaines régions pourrait s’expliquer par « un diagnostic plus tardif » et une « prise en charge moins efficace » des malades. Des conclusions préoccupantes… qui n’ont jamais fait l’objet du moindre débat public. 

Ariège, Creuse, Gers, Guyane, Haute-Loire, Haute-Marne, Haute-Saône, Indre, Jura, Mayenne… Entre 2012 et 2019, ces dix départements ne disposaient que de trois cardiologues pour 100 000 habitants. En revanche, dans les départements déjà très bien dotés, tel que les Bouches-du-Rhône, nous en avons recensé 365 pour 100 000 habitants, dont près de 65% qui exercent à Marseille. 

Quid des spécialistes des yeux ? En 2019, on comptait 1 415 ophtalmologues de plus qu’en 2012. En théorie, l’accès à une consultation aurait donc dû s’améliorer. Or, dans les faits, seulement deux départements en ont profité : Paris et la Loire-Atlantique. Pour le premier, le nombre d’ophtalmologues a triplé, passant de 8 spécialistes pour 100 000 Parisiens, en 2012, à plus de 21 praticiens sept ans plus tard. En Loire-Atlantique, leur nombre a doublé. A l’inverse, les départements sous-dotés font face à un exode continu : la Haute-Saône, la Guyane, les Deux-Sèvres et les Ardennes comptent moins de 3 ophtalmologues pour 100 000 habitants.

Selon nos résultats, une autre spécialité fait cruellement défaut : la gynécologie. Dans le Jura comme dans les Ardennes, les femmes ont accès à moins de 3 gynécologues pour 100 000 habitantes. Dans sept autres départements, elles ne peuvent compter que sur 5 praticiens pour 100 000 habitantes. A titre de comparaison, 142 gynécologues sont recensées dans les Alpes-Maritimes, dont près de la moitié à Nice. 

Pour renouveler leur méthode de contraception, faire un frottis ou suivre l’évolution de leur grossesse, certaines patientes doivent attendre plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous dans un cabinet de gynécologie.

Afin de contourner cette difficulté, les femmes enceintes devraient pouvoir compter sur les maternités. Or, d’après notre enquête, 53 services de gynécologie ont fermé leur porte en France entre 2010 et 2019. Soit près de 10% des établissements habilités. A Montbéliard, dans le Doubs, la maternité des Portes du Jura, par exemple, a fermé ses portes en 2015. La même année, le service d’urgences obstétriques de la ville a été transféré à Trévenans, sur le territoire de Belfort, laissant ainsi le nord du département sans maternité. Depuis les cimes enneigées de Frambouhans, dans le pays de Maîche, il faut désormais rouler durant plus d’une heure pour accéder à la maternité la plus proche.  


Cette enquête a été réalisée par des étudiants en Master 2 spécialisation presse écrite et multimédia du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ).

Etudiants : Clément Aubry, Claire Birague, Lola Breton, Guillaume Carlin, Emma Chevaillier, David Darloy, Maike Daub, Enzo Dubesset, Marion Henriet, Lucas Jacque, Claudia Lacave, Arthur Massot, Valentin Naturel, Amélie Rigo, Cyrielle Thévenin, Alix Woesteland.

Rédacteur·rice en chef : Cyrielle Thévenin & Guillaume Carlin

Disclose : Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Geoffrey Livolsi