Violences sexuelles dans le sport : des centaines de nouveaux témoignages

Depuis six mois, Disclose a reçu 48 témoignages de sportifs victimes de violences sexuelles. 161 affaires ont également été signalées au ministère des Sports depuis la publication de notre enquête, en décembre.
L’afflux de témoignages sonne comme la promesse d’un combat par KO. Sans relâche, des sportifs, victimes de violences sexuelles, sortent du silence et racontent leur histoire. Depuis la publication de notre enquête « Le revers de la médaille » en décembre dernier et les révélations de la patineuse Sarah Abitbol un mois plus tard, 161 affaires de violences sexuelles ont été signalées au ministère des Sports. Quatre personnes instruisent actuellement ces dossiers. « Tous les nouveaux signalements donnent lieu à une demande d’enquête administrative », assure le cabinet de la ministre Roxana Maracineanu.
Disclose a aussi vu les témoignages de victimes affluer. Six mois après la mise en ligne d’un appel à témoins, nous avons recueilli 48 nouveaux signalements de sportifs ayant subi des violences sexuelles dans 22 sports différents. Certains dossiers n’ont pas abouti, faute d’éléments suffisants pour pointer des dysfonctionnements et des responsabilités claires. D’autres ont été envoyés à des médias partenaires pour qu’ils se saisissent de l’enquête au niveau local.
Dans cet article, nous avons retenu quelques-uns des cas illustrant les dérives qui minent le sport français aujourd’hui.
Condamné, le judoka entraînait avec une carte professionnelle périmée
Un premier témoignage mentionne le cas de Frédéric E., un ancien professeur de sport de collège condamné à un an de prison avec sursis à Meaux, en 2012, pour atteinte sexuelle sur mineur et proposition sexuelle faite par moyen de communication électronique. Une peine accompagnée quatre ans plus tard d’une interdiction administrative d’exercer une activité sportive. Pourtant, selon nos informations, l’éducateur entraînait toujours durant la saison 2019-2020. Cette fois, comme professeur de judo dans deux clubs de Seine-et-Marne, à Mormant et à Courpalay. Un cas qui rappelle un chiffre révélé par Disclose en décembre dernier : dans 77 % des affaires recensées, l’agresseur a poursuivi son activité malgré une procédure judiciaire en cours ou retrouvé un poste après une condamnation à caractère sexuel. Une situation pourtant interdite par l’article L.212-9 du code du sport.
En février, Disclose a contacté le vice-président et secrétaire général de la fédération française de judo (FFJDA), Jean-René Girardot, que nous avions déjà interrogé à propos d’un entraîneur de Colmar condamné pour agression sexuelle. Jean-René Girardot a assuré n’être au courant de rien : « Je regrette d’avoir à vous dire que dans ce cas encore, c’est vous qui me donnez l’information. Ni les instances judiciaires ni l’administration du ministère des Sports ne nous ont alertées, pas plus que nos organismes délégataires sur le terrain. » L’entraîneur a poursuivi son activité car sa carte professionnelle n’était plus à jour. En clair, ne pas remplir cette obligation légale lui a permis d’échapper à d’éventuels contrôles. Le 25 mai dernier, soit trois mois après nos questions, la fédération a demandé aux dirigeants des clubs de Mormant et de Courpalay de lui interdire toute activité d’encadrement sportif, rémunérée ou non. Contacté, Frédéric E. a éludé nos questions, déclarant n’avoir « aucune réponse à [nous] donner ».
Ancienne cavalière, Dominique témoigne 40 ans après les faits
Le tsunami provoqué par notre enquête dépasse largement le seul cas de la fédération de judo. Depuis le début de l’année, 15 affaires ont ainsi été portées à la connaissance des instances dirigeantes de la fédération d’équitation. Elles impliquent 14 agresseurs présumés. Dont le violeur de Dominique*, une éleveuse de chevaux qui nous a écrit en début d’année pour dénoncer des faits commis lorsqu’elle était jeune cavalière. La première fois, c’était lors d’un stage d’été en 1974. Dominique avait 15 ans. « Il est venu me chercher dans ma chambre. J’ai dû le suivre au rez-de-chaussée, dans une pièce où il m’a violée (…). Le lendemain, j’étais terrorisée. Je me suis cachée dans le grenier à foin du centre équestre… Il m’a trouvée et violée de nouveau. Je suis entrée en amnésie post-traumatique à ce moment-là. » Elle aurait été agressée par un autre cavalier au début des années 1980. Malgré la prescription, Dominique s’est décidée à signaler les faits à la justice et à la fédération française d’équitation (FFE) au mois de février. La fédération assure qu’elle les a fait remonter au ministère des Sports, sans pouvoir prendre, dit-elle, de mesures disciplinaires.
« J’ai arrêté le haut niveau »
En 2007, Mélanie* était membre d’un club de tir à la carabine en Normandie. « J’avais 13 ans, il en avait 40, témoigne la jeune femme de 26 ans. Le club était à deux heures de chez moi, donc il a proposé à mes parents que je dorme chez lui… Il y a eu viols et attouchements. J’ai arrêté le haut niveau après ça et j’ai dû avoir un long suivi psychologique ». Son ancien entraîneur s’est suicidé avant le procès.
L’attente des victimes
Juliette*, cycliste prometteuse d’un club d’Île-de-France, témoigne de l’agression dont elle a été victime en 2016. « Il m’a touché les seins lors d’une séance de massage alors que j’avais 14 ans et lui 70, raconte-t-elle. Comme j’avais mal à cause des courses, il m’a aussi massé les fesses, mais il me demandait de me mettre en culotte. Je n’ai compris qu’après qu’il en profitait… » Juliette attend désormais le procès de son agresseur présumé, en juillet 2020.
Raphaëlle*, 40 ans, pratiquait l’escalade dans un club du Gard. Dans les années 1990, elle a été victime de son entraîneur, « un homme charismatique de 42 ans. » Elle en avait 17. « Un jour, il m’a embrassée… Je n’ai rien vu venir », confie-t-elle. Puis, les agressions se sont aggravées : « La première fois c’était chez lui, ensuite ça s’est passé dans sa voiture… Ça a duré six mois. Pendant cette période, j’ai été prise d’un violent dégoût de moi-même qui m’a plongée dans une profonde anorexie. » Treize ans plus tard, elle raconte les faits à la présidente du club : « Elle m’a appris que je n’avais pas été la seule à tomber dans son piège… Et l’histoire en est restée là », soupire Raphaëlle.
« De toute façon, je devais prendre ma retraite »
Lorsque Brigitte contacte Disclose le 11 février dernier, c’est pour partager une information qui la révolte : l’homme qui l’a agressée sexuellement alors qu’elle avait 14 ans, en 1991, entraîne toujours de jeunes athlètes malgré un procès et une condamnation à cinq ans de prison avec sursis, en 2003. Après vérification, Joseph B., qui fut l’entraîneur de Brigitte au club du Trégor Goëlo Athlétisme de Paimpol, en Bretagne, a effectivement retrouvé du travail dans la foulée de son procès. D’abord à l’Entente Nord Anjou, dans le Maine-et-Loire en 2004, puis à nouveau dans un club breton, au Pays de Paimpol Athlétisme, où il entraînait récemment une adolescente de 16 ans présentée dans le Télégramme comme « sa protégée ». La fédération française d’athlétisme était pourtant au courant de ses agissements. Elle suivait même le dossier de près, à en croire un courrier envoyé après le procès aux dirigeants du Trégor Goëlo Athlétisme. Dans cette lettre du 28 janvier 2004, le directeur général de la fédération française d’athlétisme, Jean Gracia, exigeait en effet que l’agresseur de Brigitte ait l’interdiction d’entraîner dans ce club, à titre bénévole ou rémunéré. Mais l’attention est vite retombée, laissant la liberté à Joseph B. de retrouver le chemin des clubs… et de commettre de nouvelles agressions présumées.
C’est ce que révèle Camille, 38 ans aujourd’hui. L’ancienne athlète a contacté Disclose pour témoigner des violences sexuelles dont elle aurait été victime, entre 2004 et 2008, lors de son passage au club de l’Entente Nord Anjou. Camille a 22 ans au moment des premiers attouchements. Lui en a 60. « Il me prenait par surprise, je ne pouvais pas réagir. Je me pétrifiais ». La jeune femme alerte le président du club en 2008, mais rien ne se passe. « Leur but a toujours été de se protéger », affirme-t-elle. Daniel Beaudot, à l’époque directeur du club, se défend. Camille « fricotait avec Joseph B. auparavant », jure-t-il auprès de Disclose. Il ajoute : « Plutôt que de dénoncer, on a agi en interne. On est allé voir Joseph B. Il nous a dit qu’il ne s’amusait pas à ça. On l’a cru sur parole ».
L’affaire éclate ouvertement en 2010, lorsque Camille contacte la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS). La justice prend alors le relais. Selon nos informations, le 17 mai 2010, Daniel Beaudot rencontre le chef du service juridique de la fédération d’athlétisme, à Paris. « L’idée était de voir comment protéger le club (…) et protéger nos adhérents », concède l’ancien président du club. Durant l’année, d’autres femmes dénoncent des faits similaires, ce qui donne à Camille la force de porter plainte le 10 février 2011. Le procès a lieu en 2016 : Joseph B. est relaxé. Une période de relations sexuelles avec Camille a notamment été jugée « consentie ». Ce que la jeune femme conteste : « Il avait de l’influence sur moi et profitait de son statut, ce n’était pas une relation consentie ».
Dans la foulée de cette relaxe, Joseph B. débarque au club d’athlétisme de Paimpol. Les articles de presse relatant le procès et la condamnation de 2003 et le fait que la fédération était au courant de toute l’affaire depuis le début n’y changeront rien… « Personne ne m’a rien dit de son passé« , déplore aujourd’hui Jean-Yves Garnier, le président du club breton. « La fédération aurait dû bloquer sa licence mais personne ne bouge », s’emporte-t-il.
Face à nos questions, la Fédération française d’athlétisme s’est retranchée derrière la décision de justice tombée en 2016 et une réhabilitation pour la première condamnation. Joint par téléphone, Joseph B. estime que « pleins de conneries » ont été dites sur con cas et affirme qu’il a toujours « l’autorisation d’entraîner » l’athlétisme. Avant de raccrocher, il précise néanmoins qu’il « arrête » son activité : « De toute façon, je devais prendre ma retraite, j’ai 76 ans… ». En réalité, le septuagénaire a été renvoyé du club de Paimpol le 9 mars 2020, après l’enquête de Disclose et un article de l’Obs. Dix-sept ans après sa condamnation pour agression sexuelle sur mineure.
Le 19 avril, en plein confinement lié à la pandémie de Covid-19, la ministre des Sports a fait une annonce passée presque inaperçue : d’ici à janvier 2021, tout bénévole qui encadre en milieu sportif sera contrôlé via une plateforme sécurisée. Quant aux fédérations, elles devront nommer un correspondant spécifiquement dédié au suivi des procédures à caractère sexuel. Un premier pas pour réussir à freiner, enfin, le fléau de la récidive.
Mathieu Martiniere et Daphné Gastaldi
*Par respect pour leur anonymat, les prénoms des victimes ont été modifiés.


