Violences sexuelles : les ambulanciers hors de contrôle

Blessés, handicapés ou sédatés : les usagers des transports sanitaires sont des cibles idéales pour les agresseurs sexuels. Disclose, en partenariat avec la cellule investigation de Radio France, révèle qu’au moins 35 chauffeurs d’ambulance et de taxi médicalisé ont été condamnés pour violences sexuelles depuis 2005. La plupart ont continué d’exercer leur activité, trois d’entre eux sont toujours en poste.
Tout commence par une mauvaise chute. En 2006, Christopher, 12 ans, se blesse en tombant dans la cour de son collège d’une modeste commune normande, dans l’Eure. Une ambulance est dépêchée sur place pour le conduire à l’hôpital. À l’intérieur, son agresseur, Louis*. Aujourd’hui âgé de 30 ans et père de deux enfants, Christopher se remémore le moment : « J’étais couché sur le brancard. Il me massait le corps, les jambes et puis il a soulevé mon caleçon, il a mis sa main sur mon sexe. Il me disait qu’il voulait vérifier s’il n’y avait pas de fractures ». Le collégien suppose que ces gestes sont appropriés pour un professionnel de santé. Dans les mois qui suivent, Louis maintient le lien, prend de ses nouvelles et l’emmène au cinéma. Une fois son alibi d’ami de la famille bien établi, l’ambulancier invite l’adolescent chez lui, et le viole. À son retour, Christopher se mure dans le silence. Tout remonte à la surface un an plus tard, quand des policiers frappent à sa porte : une enquête pour agressions sexuelles vient d’être ouverte contre l’ambulancier. « Une délivrance », témoigne Christopher.
Cette affaire est révélatrice de graves défaillances en matière de prévention des violences sexuelles dans les transports sanitaires. De fait, Louis est un récidiviste : il avait déjà agressé sexuellement des mineurs. Il avait même été condamné pour ces faits, en 1989 et 1997, selon son dossier judiciaire consulté par Disclose. Mais à chaque sortie de prison, il a pu remettre son uniforme. En 2004, au moment où il fait appel d’une troisième condamnation pour des attouchements sexuels sur les enfants d’une collègue, la justice l’autorise même à honorer un emploi d’ambulancier dans l’Eure, en Normandie. C’est alors qu’il agresse Christopher et neuf autres adolescents. Contacté, son employeur de l’époque, la société SOS Ambulance, a refusé de nous répondre. Une chose est sûre : sur un plan légal, le dirigeant n’était pas obligé de vérifier les antécédents judiciaires de l’ambulancier au moment de son embauche. Une absence de contrôle qui a conduit au pire : au total, Louis auraient fait 37 victimes mineures, selon la presse locale. Condamné en 2011, il purge une peine de 20 ans de prison.

Chaque jour, comme Christopher, des milliers de patient·es sont transporté·es en ambulance (position couchée), en véhicule sanitaire léger ou en taxi médicalisé (position assise). Fragilisés par leur condition physique ou psychique, les passagers de ces véhicules sont un public particulièrement vulnérable. Pourtant, le contrôle de ceux à qui l’on confie la charge de les transporter sans encombre est quasi inexistant : outre l’absence d’obligation de vérifier le casier judiciaire de leurs salariés, les dirigeants d’entreprises privées de transport sanitaires ne peuvent pas accéder au Fichier judiciaire des auteurs d’infractions sexuelles, le Fijais.

Dans les 35 affaires recensées par Disclose et la cellule investigation de Radio France, les trois-quarts des conducteurs ont été recrutés ou maintenus en poste malgré une condamnation pour des violences sexuelles. Huit ont continué à exercer leur activité alors qu’ils avaient fait l’objet de signalements auprès de leur employeur pour des comportements ou propos déplacés, des atteintes sexuelles voire des accusations de viols. Selon notre enquête, ces chauffeurs ont fait au moins 116 victimes depuis 2005, dont une majorité de mineurs.
Dix-neuf ambulanciers recrutés malgré une condamnation
Sous couvert d’anonymat, plusieurs ambulanciers nous ont confié leur malaise. « N’importe qui peut devenir ambulancier alors que l’on se retrouve avec des personnes vulnérables, qu’on va chercher les gens à domicile, qu’on a accès à des dossiers médicaux », témoigne l’un d’entre eux qui officie dans le sud de la France depuis 30 ans. « On est nombreux à vouloir que cela change, ajoute-t-il, parce que les agressions sexuelles sont quand même récurrentes et ce laxisme porte préjudice à notre profession ». D’après notre enquête, au moins 19 ambulanciers ont été recrutés malgré une condamnation pour violences sexuelles ou maintenus en poste malgré un signalement à leurs employeurs.
L’un d’entre eux, Benjamin*, est resté six années en poste à Toulouse, entre 2004 et 2010, alors qu’il avait été condamné, en 2001, pour l’agression sexuelle d’une femme qui perdait les eaux. Dans ce laps de temps, il a fait d’autres victimes, dont Marie-Louise, une femme atteinte de malformation osseuse. Disclose l’a rencontrée dans sa maison du Gers où elle réside avec son fils.
En 2010, alors âgée de 42 ans, Marie-Louise se pense en sécurité lorsqu’elle s’installe à l’arrière de l’ambulance qui doit la transporter à l’hôpital Purpan, à Toulouse. Mais face à elle, sous couvert d’un geste médical, Benjamin* met la main sur son sexe. « J’étais pétrifiée, raconte Marie-Louise avant de marquer une pause, submergée par l’émotion. Je regardais par la fenêtre, j’attendais de voir la prison Saint-Michel, car je savais que, comme j’habitais à côté, mon calvaire allait bientôt se terminer ». Mais le chauffeur rate la rue prolongeant son supplice. Une fois arrivée, elle trouve la force de le dénoncer à la société d’ambulance et porte plainte. Condamné à un an de prison ferme en 2010 et inscrit au fichier des délinquants sexuels (Fijais), Benjamin aurait retrouvé un emploi d’ambulancier à sa sortie de prison, selon Marie-Louise ; et confronté à de nouvelles accusations, il se serait suicidé.
La profession minimise les violences
Le sujet des violences sexuelles commises par des ambulanciers demeure tabou pour les organisations professionnelles. Le premier syndicat des transports sanitaires, la CNSA (Convention nationale de l’ambulance et de la mobilité sanitaire), refuse carrément de l’aborder. Afin, selon son secrétaire général, Guillaume Narguet, de « montrer une image positive d’une profession qui le mérite ». Il précise néanmoins que la CNSA n’est « pas en mesure de vérifier les antécédents judiciaires de [ses] salariés, ni même leur permis de conduire ». Faut-il plus de contrôles ? Inutile, répond le président d’une autre organisation, la Fédération nationale de la mobilité sanitaire (FNMS), qui transporte chaque année 5 millions de patient·es. « La formation d’ambulancier contient 75 heures dédiées à la communication adaptée aux patients, justifie Thierry Schifano. Cela permet de donner les armes aux ambulanciers et d’éviter qu’ils se retrouvent en position difficile. » En 15 ans, la FNMS assure avoir reçu huit plaintes de parents « pour attouchements ou gestes inappropriés ; et tous ont été immédiatement suspendus par les employeurs ».

Dans le métier, la prévention des violences sexuelles fait l’objet d’un traitement hasardeux. En témoignent les recommandations édictées par la Catsuf, l’association œuvrant pour la défense, la reconnaissance et la revalorisation de l’image de la profession d’ambulancier. Au lieu de rappeler les peines encourues pour les agresseurs sexuels, un texte rédigé en 2020 et toujours en ligne sur le site de la Catsuf, conseille aux ambulanciers de ne jamais rester seuls avec le patient « car celui-ci peut à tort porter des accusations contre vous ». Et au cas où ses membres se laisseraient aller à de la « maltraitance », qui « peut commencer par la simple négligence, comme manipuler une personne sans précaution », la Catsuf minimise en déresponsabilisant ses membres : « Nous libérons notre propre violence “animale” surtout si nous sommes fatigués, débordés. Le malade est en situation de soumission, de faiblesse […] et déclenche en nous des réactions de pouvoir. » Joint par Disclose, l’actuel président de la Catsuf, Mickaël Duval, dit qu’il désapprouve ces écrits, « qui ne sont plus à jour ».
Emmanuel Piquet-Pellorce, son prédécesseur au poste de président, entre 2014 et 2016, semble pour sa part avoir eu des difficultés à maîtriser « ses réactions de pouvoir ». Avant son mandat à la Catsuf, une ambulancière avait alerté sa direction, car il détenait dans son téléphone l’image d’un adolescent dénudé. Mais son employeur, la société Montpensier, le maintient en poste. Quelque temps plus tard, après un signalement à la gendarmerie fin 2013, il est placé sous contrôle judiciaire : il avait demandé à un mineur son numéro de téléphone. Ce qui ne l’empêche pas de fonder la Catsuf et, selon nos informations, d’en rester le président d’honneur jusqu’en 2018. Cette même année, Emmanuel Piquet-Pellorce est condamné pour agression sexuelle sur un enfant de dix ans et corruption d’au moins 35 mineurs. Interrogé·es sur son cas, ni son ancien employeur ni la Catsuf n’ont répondu à nos questions. En l’absence d’interdiction d’exercer le métier d’ambulancier par la justice, Emmanuel Piquet-Pellorce a monté sa propre société d’ambulance en 2019. Elle n’aurait jamais servi au transport sanitaire, selon l’ARS de Rhône-Alpes, qui avait rejeté sa demande d’agrément. L’entreprise a été radiée en 2023.
« Les personnes handicapées ont du mal à être entendues, surtout les femmes »
Muriel Salmona, psychiatre
Comme toujours s’agissant d’agressions sexuelles, les enfants et les femmes sont les plus exposé·es. Mais encore plus s’ils sont en situation de handicap. Une statistique que vient confirmer la psychiatre Muriel Salmona, qui avait alerté sur le grand nombre de personnes handicapées subissant des violences durant les transports, lors d’une audition au Sénat, en 2019. « Les personnes handicapées ont du mal à être entendues, surtout les femmes, insiste-t-elle auprès de Disclose. Elles sont discréditées, infantilisées. Cela a une conséquence directe : elles seront plus réticentes à témoigner et à porter plainte .»
La silhouette frêle de Lilia*, 24 ans, tremble encore à l’évocation de l’homme qui l’a violée il y a cinq ans. « Je le vois parfois surgir dans mes songes, tout sourire, les bras levés comme s’il disait “j’ai gagné, je n’ai pas fait de prison, alors que toi tu es triste”. » Cet homme qui hante encore ses nuits, Lilia l’a croisée pour la première fois en septembre 2017. À l’époque, la jeune fille alors âgée de 19 ans vient de s’inscrire dans un lycée hôtelier du sud de la France. Elle doit faire face à une maladie, la neurofibromatose, qui lui occasionne des absences. Pour aller à l’école, elle fait donc appel aux services d’un chauffeur remboursé par l’Assurance maladie. Les premiers temps, les échanges avec Julien se passent bien. Mais peu à peu, les discussions prennent une autre tournure. En septembre 2018, il l’invite chez elle. Le quinquagénaire lui propose de la masser pour soulager son mal de dos. Une fois dans sa chambre, il pousse la porte, éteint la lumière et sort une table de massage. « Il a commencé à enlever ma culotte, à me toucher et mettre des doigts dans le vagin, j’ai essayé de me relever plusieurs fois, mais il m’en a empêché ». Un viol qui sera requalifié en agression sexuelle par la justice, en 2022.

Là encore, le calvaire de Lilia aurait pu être évité. Julien avait été condamné sept mois plus tôt, en février 2018, à trois ans de prison avec sursis pour agression sexuelle sur son ex-compagne. Cette condamnation aurait dû conduire au retrait immédiat de sa carte professionnelle par la préfecture du Gard. Or, ce retrait n’a été effectif qu’en décembre 2018. Entre-temps, Julien a pu travailler librement et s’en prendre à Lilia. Aujourd’hui, il travaille non loin de là où elle habite. Il dirige une société de taxi. Selon plusieurs témoins rencontrés dans le cadre de cette enquête, Julien continuerait de transporter lui-même des client·es, en toute illégalité.
L’affaire Émile Louis : l’occasion manquée
Une affaire aurait pu donner l’alerte et conduire à un renforcement des contrôles des antécédents judiciaires de tous les chauffeurs amenés à conduire un public vulnérable : celle d’Émile Louis et des disparues de l’Yonne. Condamné en 2006 par la Cour d’appel de Paris pour « enlèvement, séquestration et assassinat », Émile Louis a utilisé son métier de conducteur pour des structures pour personnes handicapées pour entrer en contact avec la plupart de ses victimes — sept jeunes femmes en tout.
Près de deux décennies plus tard, et malgré le retentissement de cette affaire à l’époque, l’impunité demeure. Si la loi du 7 février 2022, dite loi Taquet, impose le contrôle des antécédents judiciaires des salarié·es et des bénévoles des structures accueillant des personnes handicapées, elle demeure floue, en revanche, sur les contrôles des prestataires qui interviennent auprès de ce public. À commencer par les chauffeurs, comme le souligne à Disclose l’ex-structure employant Émile Louis, l’Association pour adultes et jeunes handicapés de l’Yonne (APAJH) qui, en tant qu’employeur indirect, n’a pas la possibilité de demander la vérification de leurs antécédents judiciaires.

Une autre affaire met en évidence les conséquences dramatiques causées par le manque de contrôle des chauffeurs en contact avec des personnes vulnérables. Celle de Camille*, une femme atteinte d’une trisomie 21 qui travaillait, en 2011, dans un établissement pour personnes handicapées de la Marne. Pour s’y rendre, Camille monte quotidiennement dans le véhicule conduit par un homme fiché comme délinquant sexuel. Un jour de 2011, ce chauffeur professionnel décide de faire un détour. Il viole Camille à deux reprises. D’abord sur un chemin, puis chez lui — un viol qui sera requalifié en agression sexuelle, en 2018. Pendant plusieurs mois, « elle frôlait les murs, mais jamais je n’aurais pu imaginer une telle chose », se souvient sa mère.
Dans le sillage de Camille, trois autres femmes portent plainte. Durant l’enquête, elles découvrent le passé de leur agresseur. L’homme avait déjà été mis en cause dans quatre procédures : l’agression sexuelle de sa cousine lorsqu’il avait 13 ans, des attouchements sur une jeune femme de son centre d’apprentissage à 17 ans, et les agressions sexuelles, en 1998 et 1999, d’une fillette âgée de 10 ans, qu’il transportait dans le cadre d’une précédente activité de chauffeur, et de sa fille de 6 ans.
Pourtant, son ancien employeur assure à Disclose n’avoir découvert ses antécédents qu’après la plainte déposée par Camille. Il dit même avoir consulté son casier B3, le seul accessible au dirigeant, au moment de son recrutement sans y avoir trouvé mention de ses antécédents. Pour cause, la condamnations, en 2007, pour l’agression de sa fille et de la préadolescente inscrite en foyer n’y figurent pas. Le B3 renseigne en effet les peines supérieures à deux ans de prison. Or, dans ce cas précis, il a été condamné à huit mois d’emprisonnement avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve.
L’ambulancier condamné devient chauffeur de bus scolaire
Certains agresseurs sont particulièrement talentueux dans l’exploitation des failles juridiques. C’est le cas de Kevin*, un ambulancier condamné à deux reprises pour agressions sexuelles. L’une d’elles remonte à 2016. À l’époque, Kevin avait prétendu appliquer une technique de massage du clitoris à Françoise, 72 ans, alors sous sédatifs et sanglée sur un brancard à l’arrière d’une ambulance. La retraitée, affaiblie par l’opération d’une double-phlébite, s’était retenue de crier pour éviter de provoquer un accident. À la fin du trajet, elle se confie au collègue de Kevin, au volant au moment des faits. Faute d’un rétroviseur reflétant l’intégralité de l’arrière, le conducteur n’a rien vu, mais certifie aux enquêteurs qu’elle était « terrorisée » et « avait toute sa tête ». Poussée par sa fille, Françoise arrive à déposer plainte. « Vu mon âge et mon état, je me demandais si quelqu’un allait me croire. » Kevin a été condamné en 2021 à un an de prison ferme. Il a également l’interdiction à vie d’exercer la profession d’ambulancier.
Aujourd’hui, Françoise pourrait croiser son agresseur au volant d’un autocar. Bien que son nom ait été inscrit au Fijais et qu’il se soit vu notifier une interdiction d’exercer son métier d’ambulancier, il a toujours le droit de travailler au contact de mineurs : Kevin officie désormais dans le transport scolaire, en Savoie.
*Les prénoms ont été modifiés
Enquête : Stéphanie Plasse
Rédaction en chef : Ariane Lavrilleux et Mathias Destal
Édition : Élodie Emery
Photo : Nicolas Serve
Infographie : Pierre Leibovici
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